Pensées sur l’Epiphanie | Brussell-express

Pensées sur l’Epiphanie

Posted on 06 janvier 2012

Des enfants russes jouent dans le salon de l’hôtel. Le chef de famille appelle le pays en vidéovision. La mère, à l’autre bout de la ligne, répond depuis la zone arctique : « Comment va ? » Une des gamines s’approche de l’appareil et de tout son souffle s’écrie : « Kharasho ! » Vera, la madonne ancillaire, sert le thé, silencieuse, à la tribu entière. La conversation rebondit depuis l’écran où apparaît le visage de la mère, tout le monde participe (moi y compris, sans dire un mot). Au moment de se dire au revoir, la petite pose un baiser sur l’image qui s’anime, souriante et crie toute sa joie à la grand-mère en faisant sonner les mots d’affection : « Poka ! Poka ! » Du fond de la cuisine, des voix roumaines de Transnistrie, de Moldavie, de Valachie se font entendre… Tout cela est ton monde, ton foyer, ta nostalgie. Une Anglaise qui est à demeure à l’hôtel et qui pendant un mois m’a vu chaque matin au moment du déjeuner s’approche et me demande : « Mais vous êtes toujours ici ? — Toujours… je lui réponds. — Mais je vous ai vu partir il y a quelques jours, tirant deux grosses valises… Et je n’arrête pas de vous croiser dans Dorsoduro… Vous êtes parti et vous êtes toujours là ? »

Je suis retourné chez ma libraire de Santo Stefano, chez qui j’ai découvert, à mon arrivée, mes premiers livres de Gozzi. Je voulais lui montrer ma dernière acquisition, trouvée chez un de ses confrères de San Marco. « Ancora Gozzi ! me dit-elle en examinant le volume cartonné aux pages jaunies, une édition « pour les jeunes gens de bonne éducation », comme mentionné en page de titre. Poverino ! Sûrement, il n’en demandait pas tant », s’attendrit-elle. J’avais longuement feuilleté, chez son confrère, dans cette alcôve aux tons de velours et de bois sombres, l’Histoire de la République de Venise du comte Daru, dont le premier paragraphe se lisait comme un Te Deum en hommage à la défunte République. Je compris mieux le cri du cœur de Stendhal, lors de sa brève visite à Venise :

« Vive le despotisme de l’ancien gouvernement de Venise ! » Stendhal, qui admirait dans son cœur d’aristocrate républicain qu’une ville de province de Lombardie pût s’offrir de ses deniers un théâtre « plus beau qu’aucun de ceux de Paris », où la bourgeoisie locale n’avait aucun scrupule à siffler les grands acteurs de Milan. En France, notait-il dans son journal, « Paris écrème tout », et si Arras ne se distingue plus de Lille, c’est « faute de vie. » Mon libraire gentilhomme vénitien, comme je prononçai le nom de Stendhal, se fit plus vif soudain et me dit toute l’admiration qu’il avait pour cet écrivain français. «  Ce que j’aime, chez lui… c’est qu’il se laisse aller à toutes ses pensées. — Un peu comme le Gozzi, lui dis-je, il y a chez le vénitien une grande force de naturel. — Le naturel… fit-il songeur. Puis, méditatif : Une chose me surprend, chez un être aussi sensible que Stendhal… chez un écrivain aussi raffiné… c’est qu’au fond… quand on y pense… c’était un militaire ! Je fus profondément ému d’entendre une telle incongruité. — Un militaire ? m’interrogeai-je à voix haute. Mais enfin, c’était un romantique… peut-être l’unique vrai romantique dans le paysage français ! Et quoi de plus romantique que la campagne d’Italie, dirigée par un jeune général corse ? » (Qu’il fût né après la conquête de l’île par les Français importe peu). Les mémoires du prince de Ligne, avec les souvenirs de Stendhal, sont peut-être le dernier lieu où l’on décrive avec bonheur les champs de bataille…

Francesca, la belle et brune libraire, était de Parme. Je réussis, m’exténuant de ruse, à lui faire prononcer quelques paroles dans son parler émilien. « Pêêrma… » lâcha-t-elle finalement en portant la main à son front, le visage empourpré. Nous rîmes de bon cœur tous les deux. Du bonheur d’avoir échappé à l’écrémage… Je lui fis le portrait d’un retraité de Parme, aux grandes allures de bourgeois, que j’avais rencontré chaque matin où il faisait soleil à la terrasse de mon hôtel. « Attends, me dit-elle le regard pétillant. Ti dico io… Il marche comme ça… (elle mime une démarche précieuse). Il porte un chapeau de laine vert olive… Le manteau assorti posé négligemment sur les épaules… les mocassins… — Basta ! m’étais-je écrié. Tu es une sorcière ! — Non, me dit-elle d’une voix qui reprit en gravité. Sorcières, ce sont les femmes russes. Hier, j’étais dans une des pâtisseries Meyer (Seigneur, pensai-je, une pâtisserie Meyer, Vienne est donc toujours là), quand une femme russe me regarda droit dans les yeux et me dit en me touchant le ventre : “Toi, tu es enceinte !” — Tu es enceinte ? m’exclamai-je. — Non, mais peu importe, mon écharpe autour de mes hanches donnait à mes formes un aspect de grossesse… et elle l’avait senti ! Des sorcières, ces femmes russes ! »  « Cara Francesca, pensai-je, comme les femmes italiennes comprennent les sorcières… »

La veille au soir, j’avais appelé une napolitaine à Trente (je ne me ferai jamais à ce nom en français – Casanova gifla son secrétaire pour avoir écrit “30” quand il dictait ses mémoires).

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« Annarella… j’ai appris quelques mots de parmegiano… — Ouffa ! T’as rien de mieux à faire ? m’avait-elle répondu avec lassitude. Ecoute plutôt, me dit-elle, retrouvant sa gaieté, j’étais en train de regarder un film, voyons si tu reconnais cette langue : “Tu si u nente miscato co’ nuddu !” — Mais c’est du sicilien ? m’émus-je. — Eh si… fit-elle d’une voix qui ne manquait pas de fierté. Bellissimo… Elle me traduit l’expression en italien, dégoûtée de l’affaiblissement linguistique : « Tu sei un niente mischiato con nessuno » – je n’ose donner une version française : « Tu n’es rien ni personne »… C’était la langue de la mafia. Au-delà du sang, et par le sang même, le crime irriguait l’imagination par la langue. Enfer et paradis.

« Faute de vie… » disait Stendhal. Curieux, comme la Déclaration des Droits de l’Homme inhibe l’imagination… pour un peu, elle se lirait comme une lettre de change payable avec intérêts au porteur… La différence avec les Dix Commandements était peut-être que l’on avait substitué des “droits” aux “devoirs”… L’homme n’était-il pas un dieu pour ces législateurs ? « Oh, mais écoutez… m’avait dit un jour une Corse… la déclaration des droits de l’homme… ça devrait être interdit ces choses là… » Cette femme n’était pas pieuse. Simplement, en bonne Corse, elle en savait assez sur le fléau de la superstition.


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