« Ecris-moi à Berditchev… » | Brussell-express

« Ecris-moi à Berditchev… »

Posted on 14 janvier 2012

De la Casa Goldoni, les lectures s’étaient déplacées au palazzo Rezzonico, pratiquement au-dessus de ma chambre, à quelques brasses de l’arrêt du vaporetto. Depuis bientôt deux semaines, je m’endors et je me réveille avec le bruit des chaloupes qui heurtent les boudins en gomme dure de l’embarcadère. Les pas qui frappent les dallettes de pierre dans la calletta en disent long sur les jambes et les visages qui les portent, ils s’unissent en diapason aux paroles qui leur font écho : pas ferme au souffle court, pas pressé interpellant de loin le batelier, pas lent aux arabesques du parler insulaire, pas régulier qui prête sa voix à la Lagune, qui ne cessait de me chuchoter à l’oreille quelque confession. Constat : voilà deux mois que j’arpente le monde dans un rayon d’une demie verste (le métrique ne sied guère à de telles distances). Il y a quelques jours, le carillon d’un message m’a réveillé : « Dobroe utro! Regarde à la fenêtre, la Lagune a un message pour toi! » Ai-je rêvé? Le souvenir est réel et il me suffit. J’ai sauté dans mes pantalons et mes bottines, enfilé mon coupe-vent et je suis sorti, descendant les marches du ponton en sautillant. Déjà, le traghetto me portait à grands coups de rame sur l’autre rive, a San Samuele. Le sentiment d’être sorti de sa coquille me rappelait, comme à chaque fois, que l’année avait changé de nom, et que l’ère était la même, renouvelée. Il fallait s’armer de tous nos vœux pour affronter cette nouvelle campagne – on se promettait d’être à la hauteur. Au moment de poser le pied sur l’autre rive, cette impression d’avoir accosté à un continent nouveau m’assaillit. Je me suis retourné et j’ai vu : là-bas, en lettres noires sur fond jaune, un nom animé de sa vie propre – Ca’ Rezzonico, un révélateur qui s’alliait au bain chimique de l’Adriatique – le vertical ici est encore azote et H2O.

« Se peut-il que tu aies trouvé à te loger dans une dépendance de Ca’ Rezzonico? » m’avait demandé l’artiste russe de retour de Moscou, que j’avais retrouvée à la première lecture de l’année. Ce soir-là, elle lut un poème de Pasternak. Il y avait un thème : « les fantômes ». Et la conscience de ce thème provoqua un fou rire chez ma Russe, qui s’embrouilla dans sa lecture.

Pour la première fois, je m’intéressais à Pasternak. Je crois que j’aurais pu devenir communiste au cours de ces lectures – un communiste apolitique, lecteur de poèmes parmi d’autres lecteurs. « Juillet… dans la maison erre un fantôme… » Curieux comme on peut être frappé devant la lumière nouvelle qui s’offre à nous… pour quelle raison? Même la colère, même le chagrin, doivent conduire à l’amour… « Dieu, lui aussi, a le sens de l’humour… » écrivait l’ermite de Bogota Gòmez-Dàvila. Et voilà qu’une voix se leva dans l’assistance : « Mais c’est quoi, ces questions sur l’éternité et sur Dieu? Dio s’incazza, Dieu s’énerve quand on se pose des questions sur Lui! Il nous dit : “Mais qui tu es pour chercher à comprendre qui Je suis? Contente-toi de M’aimer!” » Seule la Province dans son essence souveraine, pensais-je, peut se permettre d’être aussi scandaleuse. Et je me sentis soudain capable d’aimer jusque dans mes réticences les plus affirmées… J’écoutais maintenant ce sonnet de Stéphane Mallarmé et je sentis que ce projet poétique était de soumettre la langue… la vanité du pédant orateur lui refusait l’idée du partage… Il fallait qu’il devînt Elle… qu’il fût Dieu… La faute n’en était pas aux lèvres desquelles s’élevait cet objet algébrique… Cette bouche féminine, humble et humaine, sauvait le poète. Ce cœur offrait à ce rébus une litière chaude. Moi aussi, je contins à mon tour mon fou rire devant cette élucubration d’un post-moderniste avant l’heure. La traduction italienne, par la générosité et la santé de la langue, était moins offensante pour l’oreille et l’esprit. De l’Extinction du Verbe, nous passâmes à la Résurrection avec des séquences de John Aubrey, de Thomas Hardy, de Sholem Aleykhem, de Marina Cvetaeva… La sonorisation était déficiente, les lecteurs lisaient sans micro, s’efforçant d’être audibles, le public se resserrait autour de ce foyer. Le cône de la vie, le cycle de l’Evolution, se projetaient depuis les rivages de la langue moderne vers les sources du latin impérial… plus on s’en rapprochait, plus on était citoyen de son temps… c’est-à-dire parmi les nôtres. Il n’en fallait pas plus pour devenir un contemporain. Je pensais au Bâlois Johann Peter Hebel, à ses sermons rédempteurs dans la langue rhénane. J’en parlais au poète vénitien de souche viennoise. Je crois à la magie des initiales pour les lieux, j’avais longtemps porté en moi les “B” – Bruges, Berne, Bucarest, Berditshev… « Pisz do mnie na Berdyczow… Ecris-moi à Berditchev… » Cet antique adage polonais m’avait fait rêver depuis toujours… Je songeais à la force du yiddish, comparable à celle de l’idiome rhénan… J’avais vu à New-York un Zurichois on ne peut plus réformé se faire entendre dans une boutique de fripes du Bowery : la langue de la Limatt n’était pas étrangère aux oreilles des marchands venus des faubourgs de l’Europe orientale… Les uns et les autres portaient barbe et chapeau…

« Tu pourrais lire ce poète, ce Hebel? » me demanda le maître de ces rencontres. Il avait ajouté, par coquetterie, de manière furtive : « Hebel, avec un seul “b”, celui-là? » Mais il ne s’agissait pas de le lire… il eût fallu se glisser dans la peau des vocables… C’eût été comme revêtir la robe de bure sans avoir fait ses vœux…

« De quoi as-tu peur? » me demanda la voix, tandis que nous marchions d’un pas lent sur les Zattere, au sortir de cette lecture. La lune était pleine. En cette heure tardive, on ne croisait personne sur ce quai infini. Nous sentions le magnétisme des pas de ceux que nous aimions, qui avaient foulé ce sol avant nous. Ils étaient avec nous. L’évidence était telle que cela n’avait même rien de romantique. « Puisque tout est romantique… me dit la voix. — C’est vrai, acquiesçai-je. N’effrayons pas les Occidentaux… » Et nous restâmes assis un long moment sur les marches de l’arrêt du vaporetto Santo Spirito, muets, laissant d’autres voix venir à nous… Un couple de Napolitains, peut-être en voyage de noces, nous demanda où l’on pouvait trouver une pizzeria “normale” d’ouverte… à minuit… en plein janvier… dans le Berditchev de Dorsoduro… « Mais regardez-moi cette lune… » entendîmes-nous à nos épaules.  Nous nous retournâmes, une dame nous sourit à une fenêtre. « Vous avez vu cette lune? » nous interpella-t-elle. Nous hochâmes la tête avec un sourire. Et comme la fenêtre se referma, nous tendîmes le regard vers ce blanc visage dans le ciel, qui nous semblait bien espiègle, ce soir-là. Je m’entendis murmurer : « De quoi aurais-je peur? »

« Tebia, pas tebe… me dit avec un ton de désolation dans la voix Vera, en m’apportant mon café. Quelqu’un comme vous… qui écrivez… confondre le datif et l’accusatif… » Ses remontrances me réchauffaient le cœur. J’aimais cette femme, qui était bonne comme je ne pourrais jamais l’être. J’avais demandé à la femme de ménage de ma propriétaire, qui était de Kishinev, si elle pouvait se prêter à un peu de conversation, le soir, en semaine. Elle m’avait foudroyé du regard : « Bien sûr! Je le ferai pour notre langue! Ça se cultive, nos racines! » J’aurais pu me mettre à pleurer. Elle me raconta sa vie comme de ce côté du Dniepr on sait raconter une vie… une seule vie qui contient en elle la Création dans sa multitude… Elle s’était rendue la veille chez le Juge pour divorcer de son mari italien. « Et c’est vraiment ma chance… la juge était partie en vacances! Mon mari, qui est resté chez sa mère jusqu’à l’âge de quarante ans, se vantait de savoir réchauffer la lasagne de sa mère comme un chef… » Elle connaissait un violoniste de Berditchev. « Ira, lui dis-je, c’est trop, tu es en train de battre Sholem Aleykhem. Un violoniste de Berditchev, ici? — À Dor-so-du-ro même, dorogoj », me dit-elle en tapant son index sur ma poitrine. Ce violoniste, un Revke, avait accumulé une quantité de procès-verbaux pour avoir voyagé sans billet sous toutes les latitudes des îles à bord des vaporetti. Puis il toucha par mystère quelque argent et se fit faire la carte d’abonnement de l’ACTV. Devant ce coup de fortune du destin, il redécouvrit la religion. « Je veux faire le bien… » disait-il en se signant, avant de jouer un nouveau morceau sur son instrument. Il fut pris de remords pour son passé de voyageur clandestin et se présenta dans les bureaux de la compagnie de transport maritime communale en demandant à voir un responsable : « Vous avez gardé tous mes procès-verbaux? Maintenant, je circule avec la carte, mais je voudrais payer pour mes fautes… » dit-il au chef de service qui ne cacha pas son émotion. Quand on lui annonça le montant à payer, qui s’élevait à plus de mille euros, il baissa la tête : « Mais je n’ai pas cet argent… et je voudrais soulager ma conscience… murmura-t-il. — Ecoutez, lui répondit l’homme de la compagnie, ne vous en faîtes pas, vous êtes un artiste, on vous voit jouer, on sait bien que vous n’avez pas d’argent… Si vous voulez, vous pouvez passer ici chaque mois, et vous nous payez cinq euros, comme ça, quand vous serez vieux, vous aurez la conscience tranquille… »

« Ira, lui dis-je, cette histoire… — Mais bien sûr, dorogoj! me coupa-t-elle. Ecris, écris… je t’en raconterai d’autres, des histoires… chaque jour, chaque minute est une histoire! »


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