Ca’ Rezzonico

Posted on 31 décembre 2011

Sur le quai de l’Arsenal, dans la luxuriance orientale adoucie par le froid, je me suis heurté à Vika, ma première apparition dans cette ville, dix ans plus tôt, qui courait à son rendez-vous avec ses touristes russes. « J’ai rencontré Marco. Il m’a dit que tu avais quitté la pension après un mois en laissant croire que tu allais revenir… Silvana, la femme de ménage, lui a rapporté qu’elle t’avait vu en train d’écrire à une terrasse sur les Zattere… Il s’est lamenté : “Il était pas bien chez nous? — Marco, qu’est-ce que tu veux? je lui ai répondu. Tu connais le personnage, il va, il vient, c’est un artiste… il suit son inspiration… — E va bene, mais d’un jour à l’autre, il a fait ses valises… — Mais quoi, d’un jour à l’autre? Cette race là, c’est d’une seconde à l’autre qu’ils réagissent! Un moment de crise et adieu… Pense qu’il y en a qui se suicident entre Noël et le jour de l’An…” » Elle reprit son souffle, me défiant du regard : « Alors, t’es où maintenant? » Je regardai Vika, vêtue en nouvelle riche, lunettes de soleil aux verres rosés de Dolce & Gabbana, blouson et pantalons de cuir moulants, bottines fourrées, sac à main aux gros anneaux dorés… Elle brûlait du feu de la réussite… Elle était devenue guide, autant dire une princesse à Venise. Nous avions tous notre petit rêve capitaliste… Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai embrassée : « Novaïa Russkaïa! Longue vie à toi, femme russe! »

Je venais de passer un deuxième mois dans une autre pension, plus habitée, plus fréquentée… Je m’étais pris d’amitié avec les réceptionnistes, les serveurs, les femmes de chambre… La déclaration de Joseph Roth me parlait : « Ich bin ein Hotelbürger »… Je me sentais un citoyen de la nation hôtelière… Et il m’était arrivé de comprendre le mot de Roth, les années où l’argent ne durait pas dans mes mains, « qu’un homme devrait tomber raide mort dès le moment où il a dépensé son dernier billet ». Par une succession de miracles (j’appelle miracle le destin de survivre en homme libre), depuis quelque temps, je vivais en bonne domesticité avec ce Moloch que Brodsky avait reconnu comme le “Cinquième élément” auquel l’homme doit se confronter.

Vera, une des bonnes fées de la pension, en me servant un matin mes rations de thé, me demanda : « On ne voit plus la Katia? — Elle est à Moscou, répondis-je. Je vis un sourire nostalgique éclairer son visage. — Belle, Moskva! Sûrement, il neigera, en ce moment… Puis, d’un air attendri : Vous êtes allé à Moscou? — Non… » murmurai-je. J’en avais fait une question de principe : Qui aime Saint-Pétersbourg ne peut la tromper avec Moscou. Limonov, dont on disait du mal du matin au soir, avait ses côtés attendrissants, comme de n’avoir jamais pu se résoudre à aller à Saint-Pétersbourg. Ces inhibitions, dans un sens comme dans l’autre, sont des réflexes provinciaux, mais d’une nature différente. Mon amie Vera, qui était de Kishinëv, continuait à rêver au nom de Moscou : « Ah, le métro de Moscou! Vous devriez voir ce que c’est! Une merveille! Les couleurs… les lumières… les voitures… »

Je me sentais adopté dans cette famille hôtelière des Zattere. Doina, la Roumaine de Iasi, Milan, le Sri-lankais de Jaffna, Tobia, le Frioulan de Grado, m’avaient tous assisté dans ma recherche d’un logis durable. Chacun avait quelques connaissances auxquelles il me recommandait. C’était souvent des vieilles familles de propriétaires qui n’avaient pas vraiment besoin de louer pour vivre. On louait quasiment par inertie, parce qu’on avait des biens. Doina m’avait signalé un petit meublé au deuxième étage d’une maison qui donnait sur le rio San Vio, juste derrière ma pension. Quand j’étais rentré le soir de Noël de la messe de minuit, à laquelle j’avais assisté aux Carmini, je l’avais croisée, se promenant sous le clair de lune sur la Fondamenta, fumant une cigarette : « Alors, tu t’es bien amusé? » m’avait-elle dit avec un sourire espiègle. Elle avait eu les mots justes. Cela m’avait changé les idées, on avait chanté, la musique était légère, interprétée par un groupe de jeunes garçons et filles de la paroisse. À la fin de la messe, nous nous étions retrouvés autour d’un verre de vin chaud offert aux paroissiens. Comme j’étais arrivé un peu en avance, j’avais assisté à la répétition et je m’étais laissé aller à taper la mesure sur un pupitre en reprenant leur chant. Le regard de la flûtiste s’était levé vers moi, en une ou deux occasions, avec un air de vague curiosité. Et voilà que se tournant vers moi, elle me demanda : « Tu es de la paroisse? C’est la première fois que je te vois. — Je viendrai plus souvent, lui dis-je. Je vais habiter pas loin d’ici… » J’avais pensé à ce moment là, en regardant cette jeune musicienne au regard si pur, à la langue si claire, qui elle aussi était venue se divertir, nul doute, que la beauté, la sensualité même, accompagnaient à merveille la prière, qu’elles en étaient des rameaux. « N’est-ce pas? avait commenté avec une moue de malice Doina, à qui j’avais confié mon état d’âme en cette nuit de Noël. — Et ton ironie est la bienvenue! » lui avais-je répondu.

Quelques jours avaient passé. « Tu as vu le meublé de San Vio? » me demanda Doina. La visite s’était déroulée comme dans une comédie. Les propriétaires étaient des artistes. J’avais en main mon livre dépenaillé des chroniques de Gozzi. Ils s’étaient aussitôt intéressés à l’écrivain vénitien, qu’ils ne connaissaient que de nom. Angelo, le mari, je ne sais par quelle curieuse inspiration, crut me faire plaisir en citant quelques noms de la littérature française : « Ah, Lautréamont! Et Sade… Et André Breton! Cela me déprima. — Des trafiquants en idéologie littéraire… avais-je rétorqué. — Mais comment? me répondit-il choqué. Ce sont de grands noms! — Mais lisez Gozzi! m’étais-je emporté. Et oubliez tous ces théoriciens de malheur! — Ça alors… l’entendis-je dire en lui-même comme nous descendions les escaliers, c’est bien la première fois que j’entends un Français… Ça alors… » répéta-t-il rêveusement en me saluant sur la Fondamenta. J’avais laissé mon nom et mon téléphone à ce sympathique couple romano-vénitien. Deux jours plus tard, Graziella, la femme, m’appela et me dit dans sa gouaille du Trastevere : « Ecoute Samuele, j’ai vu ce que tu écris… — Comment ça, tu as vu ce que j’écris? — T’inquiète pas, je t’ai trouvé, voilà tout… et j’ai compris pourquoi tu aimes tant ce… comment s’appelle-t-il déjà… ton écrivain vénitien… — Gozzi? — Ecco, Gozzi! Il se répandait en potins dans tout Venise sur tout le monde et toi tu fais la même chose! On s’est dit avec Angelo qu’on allait finir dans ta chronique… — Et quel mal y aurait-il, Graziella? — E vabbe… à propos, ça t’intéressera peut-être, Angelo a découvert que le palazzo Gozzi est occupé aujourd’hui par le Consulat français… » Sur cette phrase aux accents vengeurs, j’avais définitivement renoncé à l’appartement de San Vio et je m’étais tourné vers une autre piste, sur le conseil de mon ami le gardien de nuit sri-lankais.

A Ca’ Rezzonico, à l’embarcadère du vaporetto, je fus reçu par la propriétaire d’un palazzo, une comtesse. Elle louait une dépendance. À sa demande, je lui avais confié mon projet : « Ecrire une histoire… — Une histoire d’amour? » s’était-elle exclamée d’une voix douce, un sourire éclairant son beau visage. Les fenêtres du séjour donnaient sur les pontons du service de gondoles pour San Samuele. « Si c’est pas fait pour vous, cet endroit… m’avait-elle dit d’une voix mélancolique. Puis, me toisant avec un air d’infinie indulgence : Vous serez seul? Bien sûr, vous êtes ici chez vous… vous recevez qui vous voulez… Tant de choses peuvent arriver à Venise… »


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express