Addio cara… Viva La Repubblica !

Posted on 07 décembre 2011

Je ne reçois plus dans mon courrier les articles de La Repubblica accompagnés de commentaires : « Cette fois, basta… je finis par penser comme toi (Dieu m’en garde!), on n’en peut plus… » ou bien : « Ils n’en finiront plus de nous surprendre, je t’envoie cet article qui t’intéressera, même si tu ne le mérites pas… » Je sentais le vent chaud de la h aspirée toscane même dans les mots écrits…

L’article m’avait sauté aux yeux. Même les dessins de Tullio Pericoli dérogeaient à l’obligation blasphématoire de la tradition de la caricature. Justement, ils ne caricaturaient pas. C’était des dessins qui représentaient leur sujet avec sympathie.

La conversation entre Brodsky et Milosz se déroulait sur deux pages. J’appelais un dissident français à Paris, Augustin Dubois, pour lui annoncer la bonne nouvelle : la démocratie faisait des progrès de l’autre côté des Alpes ! Puis j’appelais le russe Yuri, résident des Batignolles, qui n’avait plus besoin d’être dissident. En bon fils de Russes blancs, il était tout simplement ailleurs. « Explique-moi, pourquoi on ne lira jamais dans un journal de la capitale un échange aussi vivifiant ? lui avais-je demandé. — Impossible, mon vieux… ici, c’est le système qui prime sur tout, tu peux tout dire depuis l’intérieur du système, à condition de respecter les règles du pouvoir qui ne change jamais de mains, comme tu le sais bien… rose, rouge, noir… tu dois ingurgiter chaque matin le même kvas… » « Et tu oublies la règle de la suprématie nationale, avait ajouté Augustin. Ce sont deux étrangers… qui plus est de l’autre Europe… Qui sont-ils pour avoir le droit de s’exprimer ! Ils risquent de faire passer pour des pleutres et des vendus notre belle intelligentsja ! » Mais à quoi bon, le consul Beyle, qui fut peut-être le premier dissident français, avait déjà vu tout ça…

Qui sait pour quelle raison, avec Yuri, on avait digressé sur le sujet des relations entre hommes et femmes en général… de la nature des sentiments… Il ne manquait qu’un samovar et un sofa pour nous vautrer dans nos réflexions… « On tire de plus en plus de wagons à mesure qu’on avance dans la vie, m’avait-il dit de sa belle voix chaude de russe francophone… des wagons remplis de désirs et de frustrations et de souvenirs de choses belles et tristes… quand on fait une rencontre, on a un plan de voyage… mettons qu’une pause buffet à l’horizontale était prévue avec l’autre en gare de Vladivostok… Et que tout à coup, à cette halte, tu te retrouves seul dans un buffet froid et désert, ou que tu es resté ailleurs quand on t’attendait… cet instant appartient au passé et le train est reparti… »

J’avais le sentiment d’avoir passé ma vie dans le monde des trains en partance, parfois j’étais dedans, d’autres fois j’étais sur le quai… Une figure s’éloignait, à travers une fenêtre… J’avais fini par voir les gares comme des demeures, ou plutôt comme des promesses d’une résidence prochaine. « Et quand le train est parti, qu’est-ce qu’on peut faire? avais-je demandé à mon ami Yuri. — Pas grand chose, hélas… avait-il dit d’une voix qui sentait son vécu. Il faudrait pouvoir tenir quelques mois sans dire un mot, sans se manifester… et puis, un jour, comme Clark Gable à la fin d’Autant en emporte le vent, se retourner d’une façon désinvolte et liquider toute nostalgie avec ces mots : « You know what? I don’t give a damn! » Mais si la nostalgie nous faisait vivre?

Je me suis mis à traduire cette conversation salvatrice déjà traduite du russe en polonais puis en italien… il y a des déclarations dont le sens ne se corrompt pas.

« Par une journée pareille, il faut être dehors ! m’a dit la serveuse en m’apportant mon café en terrasse. — Mais je suis dehors, non ? ai-je répondu. — Ah non, mais je vous ai dit « dehors », la tête dehors !

JB : Dans les années Quarante-Cinquante, et même jusqu’aux années Soixante, il était impossible d’entrer en littérature, et même en poésie, sans se mettre au garde à vous devant le triomphe de l’absurde avec Beckett, Ionesco, etc…

CM : À Budapest, à un congrès, je me souviens que Robbe-Grillet avait affirmé que la littérature contemporaine (il pensait à la France) naissait de l’indéniable existence des ruines.

JB : Encore l’hégélianisme… un point de vue allemand…

CM : Si tout n’est que ruines, c’est facile d’arriver à l’absurde… J’avais eu une réaction absolument négative. Des ruines, très bien, mais Nietzsche et Dostoievski les avaient déjà vues. Je leur dis que dans notre partie de l’Europe (« Dans notre partie de l’Europe », dit Milosz, comme s’il fallait rappeler à cette assemblée d’occidentaux que la Pologne, que la Lithuanie, que la Russie faisaient partie de l’Europe), après les atroces expériences de l’Histoire que nous avions vécues, nous étions liés à une distinction élémentaire entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux et que nous ne pouvions nous retrouver que du côté de ce qui était vérifiable empiriquement.

Milosz le catholique se révèle ici plus rationnel que les athées pseudo rationalistes. Les intellectuels occidentaux, en vertueux apologues du confort intellectuel (« Déconstructionnistes » et consorts), ont joué comme des enfants gâtés avec des concepts interchangeables à l’infini, selon les sursauts de leurs caprices et le besoin des modes…

JB : pour le dire autrement, les concepts du bien et du mal s’avéraient utiles, malgré l’existence de l’absurde… L’absurde ne les délégitimait nullement…

CM : Tout à fait. Même si la sensation de l’absurde ou le nihilisme sont à la base de nos expériences, il nous reste des valeurs fondamentales. En ce sens, la littérature de notre partie de l’Europe est différente de celle de l’Europe occidentale. Dans notre partie du monde, la littérature a suivi un autre rythme, elle n’a pas eu le temps de se perdre dans le nihilisme, parce qu’elle n’oubliait pas ses obligations envers la communauté dont elle faisait partie.

JB : Anna Akhmatova, après avoir lu Crime et Châtiment, dit qu’il manquait à la connaissance du mal chez Dostoïevski quelque chose, parce qu’il croyait qu’un homme qui massacre une petite vieille est condamné à s’effondrer en rentrant chez lui. Depuis, nous avons vu comment aujourd’hui, en une seule journée, par le simple décret d’un ordre de service, on peut tuer une quantité de personnes et s’énerver avec sa femme une fois rentré chez soi parce que sa nouvelle coiffure ne vous plaît pas.

CM : Il ne faut pas oublier que Raskolnikov ne s’effondre pas tant sous le poids des remords que sous la pression sociale. Il n’éprouve aucun sentiment de culpabilité, il se morfond parce qu’il se voit avec les yeux de la société. C’est une idée géniale, de montrer un criminel qui s’effondre pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la morale.

JB : Mais il faut rappeler qu’Akhmatova se référait aux gens qui travaillaient pour les services secrets ; ces gens qui, une fois rentrés chez eux après leur besogne criminelle, n’avaient aucune mauvaise conscience et n’éprouvaient pas davantage la pression morale de la société.

CM : Je suis heureux que vous ayez saisi cette dimension de Crime et Châtiment, parce que quand une société arrive à ordonner le meurtre de sang froid, que ce soit à partir d’un système stalinien ou nazi, elle autorise les meurtriers à exécuter leur tâche sans avoir le moindre problème de conscience.

JB : Vous avez survécu à la Deuxième Guerre mondiale, à plusieurs tyrans, vous avez donc vu beaucoup de choses et vous savez de quoi est capable notre monde. Bien sûr, ce que nous avons vécu ne nous donne pas le droit de nous ériger en prophètes et je ne n’attends aucune prophétie de votre part. Mais vous ne croyez pas que les deux dernières guerres mondiales, d’une certaine manière ont été une révolte du genre humain, une tentative de destruction de la civilisation chrétienne ? Vous ne pensez pas que l’humanité ait été tentée par un nouveau système de valeurs, plus simple et plus cruel que celui que propose le christianisme ?

CM : Je suis d’accord avec vous.

JB : Si l’on regarde de près les dernières expériences du siècle, on a le sentiment qu’il y a eu une indéniable fuite de l’amour, vous ne croyez pas ? Une fugue vers une attitude moins généreuse envers l’être humain. Nous parlions tout à l’heure du piège de l’absurde dans la littérature : disons que cette forme a été un bon développement du point de vue du style, mais qu’a-t-elle a vraiment préfiguré des rapports de l’artiste avec la société ? Elle a eu pour conséquence ultime que beaucoup d’individus ont embrassé l’idée de l’absurde. Il n’y a rien de mal à soutenir l’absurde pour soi-même, dans sa production artistique personnelle ; cette conviction prend une toute autre tournure cependant si sur le même palier où vit l’artiste, une personne qui n’est pas artiste est torturée au nom de l’idéologie de l’absurde à laquelle a adhéré ce siècle. Croyez-vous que le christianisme, avec ses deux principaux préceptes d’amour et de tolérance, puisse survivre dans un futur proche, vu la pression démographique et les guerres de religion auxquelles il doit faire face, les penchants nihilistes d’un occident déjà affaibli et l’égocentrisme de l’ambition artistique (cette dernière, au fond, un moindre mal) ?

CM : Je suis convaincu qu’il survivra. Quand au rôle qu’a joué l’absurde, je vous raconterai cette histoire : quand j’assistai à une des premières mises en scène de En attendant Godot à Paris, le public avait été « choisi » parmi les personnes qui suivaient les nouveaux courants artistiques. Je sais bien que la pièce comporte des passages macabres et qu’elle appartient dans l’ensemble à l’idée de l’absurde, mais, quand dans les scènes où Pozzo se met à torturer Lucky les spectateurs se mirent à éclater de rire, je fus horrifié. Cette hilarité et mon sentiment d’indignation répondent à votre question.

JB : Que pensez-vous de Pasternak ?

CM : Quand j’étais jeune, je reçus en cadeau d’un ami son recueil La Deuxième naissance. Je ne me rendis pas compte sur le moment que le titre se référait à la vérité du marxisme, je n’avais vu dans ces vers que des pensées sur l’art, sur la nature, rien de politique. Bien des années plus tard, je participais à une conférence au cours de laquelle Korjavin parla précisément de ce texte. Il dit : « J’étais un gamin quand je lus ce texte, et je pensais que tout était beau dans notre pays et c’est ainsi que Pasternak me convertit au stalinisme. » Pour cette raison, j’estime que Pasternak était responsable comme séducteur : Nadejda Mandelstam dans ses mémoires a écrit qu’un poète peut être tout ce qu’il veut, sauf un séducteur.

JB : Ce sont les paroles de Yeats sur Auden, n’est-ce pas ? Ce que vous venez de dire sur Pasternak est un jugement éthique, non esthétique. La littérature russe a donné à son peuple au cours de ce siècle sept ou huit poètes absolument fabuleux. Dans un pays où l’autorité de l’Etat, de l’Eglise orthodoxe et de la pensée philosophique est aussi forte, il incombe aux poètes de recourir au plus haut potentiel humain possible. C’est ainsi que les Russes ont d’une certaine manière à leur disposition sept ou huit Saints avec lesquels ils peuvent s’identifier selon leur sensibilité. Je ne vous demande pas de faire une déclaration, mais dans la mesure où vous connaissez bien la poésie russe, avec lequel de ces poètes vous identifieriez-vous ?

CM : Je dirais avec Mandelstam. Non en raison du mythe auquel il est lié, à mon avis un peu faux, car il a traversé diverses phases et je ne voudrais pas contribuer à perpétuer certaines légendes qui en font un saint de la liberté. Je pourrais me sentir proche de Mandelstam à cause du son métallique de certains de ses vers.

JB : Des amours dans le domaine de l’anglais ? Je ne parle de rien d’autre que d’amours…

CM : Dans le monde anglo-saxon, je retiendrais Whitman. Je le vois comme un poète semblable aux peintres du passé, capable de prendre un fragment d’une grande toile et de nous révéler le monde à partir de ce fragment…

JB : C’est exactement ça.

CM : C’est cela qui me plaît. Et cela correspond à la perfection à une certaine attitude  omnivore envers la réalité. »

POST SCRIPTUM :

À quand donc remonte cette rencontre « Est/Ouest » à laquelle j’avais assisté à Paris, dans un fief du Quartier Latin? Je me souviens que c’était quelques moments avant la chute du Mur… Il y avait, côté Est, Zagajewski et Milosz, Brodsky et Kis… côté Ouest… un présentateur télévisé culturel, poète à ses heures, se contorsionnait en courbettes, rappelant la présence de deux prix Nobel, craignant et excusant à l’avance les outrances que ces sauvages auraient pu proférer au cours de ce débat.

Au fur et à mesure des interventions, il apparaissait clairement que l’Ouest revêtait les habits des apparatchiks, de la répression, de la censure. Tout cela sur un ton de suffisance et de supériorité qui seyait tellement aux idéaux d’Egalité, de Fraternité, de Liberté, même… Oui, je crois bien ne pas avoir rêvé… le mot « Liberté » avait été prononcé… Seigneur! La dissidence, comme la liberté, ne sont pas de vains mots, il suffit de savoir reconnaître cet air frais qui vient vous caresser la joue. Il y a ceux qui ont conquis la liberté par la force de l’amour, qui savent qu’elle est un être vivant. Et puis il y a ceux qui l’ont érigée en déesse catin au nom du Dogme. Et quoi? Nous devrions idolâtrer le mot « Liberté » dans l’atelier d’un taxidermiste?


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