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« Resurrexit sicut dixit ! »

Posted on 24 décembre 2011

baboushkaJe lis le poème en prose du père Gheorgui Tshistiakov : « Dans la ville des petites vieilles ensoleillées ». Comme les « petites vieilles ensoleillées » du Moscou de l’enfance de Tshistiakov sont radieuses ! Elles sont la face vivante des « petites vieilles » marchant vers la mort du poème de Baudelaire.

« Le Moscou de mon enfance n’est plus », écrivait Tshistiakov. Mais le souvenir en est bel est bien vivant, et il en sera ainsi tant que  vivra la langue russe, qui porte en elle les éléments du monde spirituel. Baudelaire écrivait déjà dans une langue ancienne, classique, étrangère à la nouvelle langue “purifiée” de ses contemporains, le français des Conventionnels, qui perdure dans ses réflexes jusqu’à aujourd’hui – condamné à rire de la vérité et de l’amour.

… Monstres brisés, bossus

Ou tordus, aimons-les ! Ce sont encor des âmes…

L’une, par sa patrie au malheur exercée…

L’autre, par son enfant Madone transpercée…

Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes…

Nul ne vous reconnaît !

Et nul ne vous salue, étranges destinées !

Je vous fais chaque soir un solennel adieu !

Dans ces vers qui ont les accents d’une prière (comme toute la poésie de Baudelaire, qui s’unit au sacré jusque dans la célébration du vice) le poète s’adresse, à travers ces visages aimés, à un monde disparu, qu’il nous révèle dans toute sa lumière.

« C’était le Moscou des petites vieilles, nous dit Tshistiakov, pas des petits vieux. Dans les premières années de mon enfance je ne soupçonnais pas l’existence de vieilles personnes de sexe masculin : une partie des gens de cette génération étaient morts durant la révolution, les autres dans les années 20, d’autres encore dans les années 30, et d’autres enfin était partis en 1941 dans les levées en masse et avaient péri littéralement dès les premiers jours. Leurs fiancées étaient restées vieilles filles, leurs femmes devinrent très tôt des veuves. C’était un monde de vieilles femmes, qui m’ont appris à lire en russe et en slavon, à prier Dieu et à fréquenter l’église, à aimer Schubert et Chopin, la poésie et la prose russes.

« Moi qui suis né après la guerre, j’ai pu connaître un Moscou qui était pratiquement le Moscou d’avant la révolution. Un Moscou pas mal froissé, dont les habitants avaient vieilli et s’étaient appauvris. Mais tout de même, c’étaient les restes du petit Moscou d’avant la révolution où tout le monde se connaissait, où tout le monde se faisait confiance. Et on regrette vivement ce monde disparu, parce qu’aujourd’hui nous pouvons apprendre à connaître, à assimiler des données d’une manière sans doute plus perfectionnée que ne le pouvaient les vieilles dames de mon enfance, mais nous n’avons souvent personne pour nous enseigner à aimer la littérature, la musique ou même Dieu.

« Et il faut dire que la vie du Moscou orthodoxe d’alors était étonnamment ouverte malgré son caractère clandestin. Je me souviens des églises de mon enfance et de ma jeunesse. Dans ces églises régnait une étonnante atmosphère de bonté et de joie, que créaient les merveilleuses, tendres et lumineuses vieilles dames d’alors. »

Souvent revient la figure d’Averintsev, chez Tshistiakov. C’est comme si le même Esprit réunissait tous ces esprits : Averintsev, Tshistiakov, le métropolite Anthony… et, avant eux,  Sergueï Boulgakov, Pavel Florensky, Nicolaï Berdiaiev, Viatcheslav Ivanov…

« Parmi tous les événements qu’il avait personnellement vécus, il y en avait un sur lequel Averintsev revenait souvent, qui s’était produit peu après la guerre, dans un village de la Russie soviétique, se souvient Pierluca Azzaro. Il le tenait d’une vieille paysanne qui en avait été témoin et qui le lui avait raconté lorsqu’il était adolescent : une procession de fidèles entre dans une église qui va être consacrée et la jeunesse communiste locale, qui est montée sur le clocher, urine sur les fidèles : « Tout l’héritage chrétien qu’il était possible de détruire, était scrupuleusement détruit sous nos yeux – dira plus tard Averintsev – en grand, systématiquement. C’en était fini de l’illusion d’une nation “chrétienne”, d’une nation “orthodoxe”. » Ce qui restait, « avec cette vieille paysanne sans défense qui n’avait pas perdu la foi et ce jeune garçon qui l’écoutait », c’était cette procession, donc l’Église « dans son aspect corporel », qui avait préservé « le caractère physique de la parole de Dieu et du peuple de Dieu, le caractère physique de l’Église méprisée et persécutée comme lieu de la fidélité ».

Averintsev avait une façon de « parler sans autorisation préalable », dit Azzaro. Et l’on pense à Mandelstam, qui avait déclaré « qu’il n’y avait que deux façons d’écrire : la première, en demandant la permission, la deuxième en se passant de permission. » Pour Averintsev, se passer de cette permission, c’était l’attitude de quelqu’un de vivant, à la différence de qui ne l’est pas.

Averintsev aimait dire – en paraphrasant Chesterton – qu’il avait une manière de « marcher allègrement dans l’obscurité ». “Marcher allègrement dans l’obscurité”, cela voulait dire s’investir moralement de toutes ses forces, avec un sérieux absolu, “comme les enfants qui jouent innocemment”, sans songer un instant à l’issue de sa mission, sans se soucier de l’échec ou du ridicule… L’Echec et le Ridicule, ces deux étapes sur le chemin de la spiritualité, ont été proclamés de mortels péchés par la religion de la Vanité : si tous sont des égaux sans Dieu, tous sont des dieux et il n’y a plus que des esclaves…

« Il est essentiel, affirmait Averintsev, que la foi ne soit pas entendue comme un moyen pour réaliser des projets de salut… des projets de civilisation mondiale et ainsi de suite… La foi ne peut nous sauver, nous et notre monde, que s’il s’agit d’une foi authentique et non d’une source inconnue d’énergie au service d’un énième projet utopique ».

Averintsev, tout à la joie de marcher joyeusement dans l’obscurité, nous rappelle, chemin faisant, qu’il y a, à la base de la culture européenne, l’idée de “personne”. Athènes, Jérusalem, Rome sont notre berceau, notre nid, aurait dit Rozanov : « Jérusalem » pour la foi, « Athènes » pour la culture et la civilisation grecque et « Rome » pour le respect de l’État et du Droit. Affirmer les origines essentiellement chrétiennes de l’Europe revient donc pour lui à redécouvrir l’idée de “personne” et, pour cela, nous dit-il, il faut nous souvenir des sources vivantes d’où est sortie cette idée.

L’Identité, la faculté de se reconnaître dans les yeux de son prochain – semblable, différent et unique –, d’être soi-même parmi d’autres, est peut-être la première source de liberté dont nous puissions hériter. Sur les cendres de tout soulèvement contre l’Existence et l’Identité, souvenons-nous de cet héritage… Car au fond, l’orgueilleuse vague d’hostilité qui se dresse contre la Chrétienté tout entière, jusque dans sa matrice mosaïque, depuis ses entrailles mêmes, n’est pas tant dirigée contre une culture définie – que le barbare est en mal de comprendre, qu’il ne hait que par incompréhension. Le feu de l’hostilité s’embrase devant la perception confuse d’un ordre existant, d’une communauté d’hommes unie autour d’une foi vivante, d’une identité qui respire à la lumière d’un passé. Or ce que la Révolution a tué, c’est tout cela : l’idée du Divin, de l’ordre, de la foi – abolissant avec elles toute identité et tout passé. Rome, Athènes et Jérusalem sont des obstacles pour l’Homme Nouveau. Tout marquis plébéien a fait pacte de « marcher sur la tête des rois et tenir tête à Dieu », comme le prophétisa ce proscrit de la France, Alexis de Toqueville.

Et comment ne pas penser à Piotr Tchaadaïev, qui voulait, en son temps, ouvrir en Russie une fenêtre sur l’Europe ? Aujourd’hui, l’Occident doit ouvrir une fenêtre sur l’orient de l’Europe s’il ne veut pas périr. Il nous faut nous barbariser quelque peu, nous délivrer de nos superstitions rationalistes si nous voulons mériter de la civilisation.

Et, en cette veille de Noël, on succombe allègrement au vœu de Sergueï Sergueïevitch Averintsev : « répéter au moins une fois par jour : « Resurrexit sicut dixit ! »


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