Pourquoi une piémontaise de Toscane ne m’épousera jamais

Posted on 21 novembre 2011

19 novembre

Thank you, Fog – Grazie, nebbia : ce matin, le bruit de la barque à moteur qui passait sous le pont, par son lent tempo, me donnait déjà quelque présage sur le temps. Tout était brume quand j’ouvris les yeux et laissai flotter mon regard par la fenêtre. Le poème d’Auden s’incruste, dans sa partition originale comme dans sa version italienne, dans chaque particule de l’air. Et j’arrive à dire, dans la langue de la lagune : Grassie. Mais je crois à la nécessité de nous frotter chaque jour « aux ténèbres totales diffusées par les journaux/qui vomissent dans leur prose/les faits violents et sordides/que nous ne réussissons pas/pauvres de nous/à empêcher. » Peut-être pour échapper à la lumière trop grande, trop pure, de cette journée d’hiver, ai-je prêté l’oreille au curieux parler qui se déversait à la table voisine de cette terrasse des Zattere. Un drôle devisait « cholestérol, Matignon… », martelant à l’unisson dans son cellulaire des « Je suis à Venise… un temps de chien… à Marakesh il faisait beau… j’emménage rue de Varenne… » La cadence de la voix qui se perd entre les notes pédantes du Faubourg Saint-Honoré et la gouaille rocailleuse de la banlieue nord, le manque d’assurance qui veut prendre en otage tous les hôtes qui font public, la grossièreté châtiée comme sauf-conduit de la nouvelle bourgeoisie qui n’en finit plus de rêver à la défunte aristocratie. Comme je comprends les malheureux génies de la France : Baudelaire, qui alla mendier à Bruxelles-en-Brabant la reconnaissance qu’on lui refusait à Paris-sur-Seine ; Stendhal, qui trouvait « dans toutes les couches de la société française un fond de froid » et qui, pour la chaleur, pour la passion, pour le bonheur en somme – dont il n’excluait pas la religion, comme il nous plaît de la vivre, ce versant brûlant de la sensualité – ne se fiait qu’à l’Italie et ses pays. Ces belles âmes en exil, ces deux authentiques aristocrates furent épouvantés par le principe de vulgarité qui prit racines au pied de « l’arbre de la liberté », cette « potence universelle » qui apparut à Georg Lichtenberg dans toute son évidence.

20 novembre

Ce matin, la brume s’est dissipée. « C’est normal, ma grand-mère disait toujours : « Tre caighi e na piova », soupire la signora Silvana. « Trois jours de brume et vient la pluie ». J’ai voulu noter l’expression vénitienne sur un bout de papier et lui ai demandé comment s’écrivait « caighi ». « Caigo, caighi, » on ne peut pas faire plus simple », m’a répondu cette noble âme. Puis, voyant que je m’appliquais à retranscrire ces sages paroles, elle me regarda d’un air sévère et me lança : « Mettez « nebbia » entre parenthèses, comme ça vous vous rappellerez ce que ça veut dire. » Je me suis senti un peu vexé, et en même temps, curieusement, enorgueilli. Il est des sentiments sur lesquels on ne se trompe pas ; vexé veut dire déplaisir ; enorgueilli, plaisir. Je cherchais à m’en expliquer la raison, elle était simple : je sentais l’indulgence, cet autre mot pour l’affection, inconsciente, ordinaire, banale, que cette femme avait pour moi et j’en éprouvais du bonheur. Je m’attardais en sa compagnie. Deux hôtes, deux amies descendirent pour prendre la collation du matin. Nous avions bavardé la veille, quand elles étaient rentrées de leur journée de tourisme, à la pension, sur le coup de minuit. J’étais en train de regarder la télévision dans la petite pièce de service, les images fusaient, du palazzo Chigi à la place Tahrir. Elles m’avaient pris pour le gardien de nuit et m’avaient demandé si je pouvais leur préparer un thé. J’avais fait chauffer de l’eau sur le réchaud à gaz, tout en leur annonçant nonchalamment ma qualité d’hôte, un hôte nanti de certains privilèges, comme l’usage de la cuisinette et de la télévision. « Je vous fais un thé avec plaisir, avais-je renchéri devant leur air étonné. Sucre ? Lait ? » Une des deux amies était piémontaise, l’autre, toscane de Florence. Le Piémont, j’en avais soupé… et Florence… c’était encore une autre histoire. « Et toi, t’es d’où ? m’avait demandé la piémontaise. — Du nord, avais-je répondu dans le vague. — On sent quelque chose d’un accent méridional chez toi. — Disons que j’ai passé pas mal de temps dans le sud », avais-je improvisé. L’amie piémontaise s’était mise à me parler de la Toscane, des raisons pour lesquelles elle avait quitté le Piémont. J’éprouvais une certaine réticence à entrer dans le sujet. « J’y étais il y a quelques semaines, avais-je fini par avouer. — Et ça ne t’a pas plu ? » me tança-t-elle. Je me perdais dans des remarques ineptes. « Il fait chaud la moitié de l’année, là-bas… Encore aux premiers jours d’octobre, à Prato, c’était intenable… » Quand je lui avais confié que je ne savais trop jusqu’à quand je restais à Venise, elle poussa la conversation un peu plus loin. « Tu es tout seul, ici ? — Tout seul ? me défendis-je maladroitement. — T’es pas marié ? insista-t-elle. J’avais baissé les yeux, muet, cherchant mes mots. Moi, je ne me marierai plus, continua-t-elle comme en elle même. Puis, après un bref silence : En tout cas, pas avec toi ! » Je m’étais senti envahi par une émotion indéfinissable. « Pas avec moi ? avais-je répondu d’une voix faible. Et elle, quasiment me criant dessus : — Mais regarde, t’es un désastre ! tu ne sais même pas où tu veux aller vivre, toi ! »

Qui sait pourquoi, j’avais reçu cette critique avec ferveur. Puis elle avait tourné les talons et commencé à monter les escaliers à pas lents. Et je l’avais entendue, dans un petit rire étouffé, lancer un sonore : « Buonanotte !

« Que veux-tu, le problème, c’est que personne n’est jamais prêt en même temps », m’avait dit d’une voix résignée un ami de Belgrade au moment de la guerre de Yougoslavie.

Et voilà que ces deux amies de Florence, au lendemain de cette rencontre, me faisaient compagnie : deux femmes, deux complices dans le cercle intime de la Féminité. « Qu’est-ce que tu lis ? me demanda Luisa, la piémontaise. J’avais sur la table le livre des lettres de Belli ; suivant les correspondants à qui il écrivait, il optait pour l’italien, le romanesco ou le latin, parfois mêlant les trois langues dans la même missive, à la manière de Montaigne qui passait du français au latin ou au gascon selon son humeur. J’avais pris ce livre avec moi pour une lettre qui me parlait particulièrement, comme j’avais pris le livre de Ruskin, Stones of Venice, pour sa pensée sur le voyage à Venise, une phrase de vingt lignes qui ouvre le chapitre sur l’héritage byzantin, qui avait dû faire le bonheur de Proust, ou encore le livre d’Auden pour ses considérations sur le seigneur Fog, magie météorologique qui lui offrit un spleen au cours du dernier Noël de sa vie, qu’il passa chez des amis dans le Wiltshire.

Belli écrivit de Pérouse, dans une lettre du 27 août 1883, à son ami Checco :

« Quel diable de poème pourrais-je bien t’envoyer, si depuis tout le temps que je suis ici il ne m’est pas venu une seule pensée qui vaille une parole ? Tu me demanderas donc comment je passe mes journées, persuadé comme tu l’es que je ne vais nulle part, fidèle à mes habitudes casanières de Rome. Je reste à la maison, dans ma chambre, et je lis. Je me promène quand le temps le permet, je passe une petite demi-heure chaque jour dans la boutique du libraire Bartelli, je fais une visite à Ciro deux fois par semaine et le reste du temps je suis à la maison, dans ma chambre, et je lis. J’étais arrivé avec l’idée de commencer quelque nouveau travail et de finir quelque autre déjà entamé, mais est-ce la faute à l’air, trop léger et élastique, pour l’heure, je te répète, je n’ai pu me former une seule pensée. » Et il signait : « Ego sum, tuo Belli ».

« C’est bien ? » s’enquit Luisa en feuilletant le livre. Je lui dis combien j’aimais l’ouvrage, et l’attachement que j’éprouvais pour l’auteur de ces lettres.

« Et qu’est-ce que tu lui trouves de si attachant, à ce Belli ? » On sentait qu’elle était en veine.

Cette question, qui tant de fois m’avait embarrassée, à ce moment, je l’accueillis avec gratitude. Comme les mots, dans une bouche ou une autre, peuvent être secs ou généreux, aimables ou assassins ! J’aimais Belli parce qu’il était vrai et plein de vigueur, ancré dans la langue des classiques et dans celle du peuple de Rome, autant que dans la langue qui s’étendait sur le grand continent italien. Je pouvais quasiment reprendre mot pour mot cette lettre à l’ami Checco pour décrire mes journées, rythmées par la lecture, la promenade, une halte chez le libraires de livres anciens du sestier Canareggio, la visite, deux fois la semaine précisément, à l’amie russe dans le voisinage de l’Arsenal (nous nous retrouvions le jeudi, chez elle, et le dimanche dans une trattoria de mon sestier). Chez le libraire Montin, j’avais trouvé deux livres du grand citoyen vénitien, Gaspare (parfois son nom s’écrivait Gasparo) Gozzi, le chroniqueur de la Gazetta Veneta, de L’Osservatore Veneto, « qui sut dépeindre de manière acérée et cependant avec affection, les mœurs décadentes de la République. » Ainsi fut-il honoré par ses compatriotes deux siècles après sa mort.

« C’est de Gozzi dont je voudrais te parler, puisque nous sommes à Venise », me confiais-je à Luisa.

« Parce que tout ce qui arrive dans le monde vraiment ne se passe pas entre des noms et des prénoms, mais bien entre des hommes et d’autres hommes, lesquels sont faits de chair et d’os et non d’un joli refrain comme les noms et les prénoms », avait écrit l’émule vénitien de Joseph Addison. À partir de là, on pouvait voyager en compagnie des hommes, en Piémont, en Toscane et bien plus loin encore.


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