Conversation balkanique

Posted on 12 novembre 2011

Cette conversation que j’ai avec l’ami russe de Paris transfigure le lieu où nous nous trouvons : ce bureau éclairé d’une lumière pâle, au mobilier d’une autre ère, chargé sur ses flancs de piles de journaux et de livres âgés devient la soute d’un vaisseau qui aurait dans sa dérive remonté le cours d’un fleuve de l’Europe orientale pour échouer ici, sur une banquise de l’extrême occident. Nous tutoyons la déesse Europe, cette civilisation tant aimée dont nous continuons à chérir le rêve, nous, les enfants de ses rois et de ses révolutions. À travers les persiennes, on se surprend à lire différemment le nom des rues, qui nous apparaissent en caractères gothiques ou cyrilliques – ne sommes-nous pas amarrés devant le Luxemburger Garten, sur les quais du boulevard Sankt Mikhaïl? Et la rue de Turenne où habitait le russe Limonov semble rejoindre un autre hémisphère… Il suffit de deux heures, entre deux trains, pour parcourir mentalement deux, trois générations et quelques milliers de verstes. Il n’est jusqu’à la cadence de notre langue qui ne réponde au murmure du Danube ou de la Neva.

En buvant un café froid, nous parlons de la séparation, avec mon ami Iouri, en nous remémorant les poèmes de Brodsky et d’Auden. Et, comme pour garder l’équilibre, nous échangeons des remarques sur la fraîche rénovation du bureau, que son père avait loué dans les années trente, après avoir fui Saint-Pétersbourg puis Berlin. Rien n’avait été touché depuis cette époque : la peinture était devenue d’une teinte indéfinissable, couleur du temps, de l’eau, de la poussière. Les fils électriques et téléphoniques dans leur vétusté gardaient le raccordement avec l’ère précédente, comme si il eût été permis de passer des appels à ceux qui l’habitèrent.

Quelques semaines plus tôt, Iouri s’était arrêté sur le chemin de Francfort pour me rendre visite dans ma petite commune de Genthod, village du Léman où je passe mes nuits dans une ferme chez un ami suisse oriental (il est originaire de Schaffouse et a grandi à Istamboul, à Téhéran et en Valais). Nous passâmes une fin d’après-midi à bavarder en terrasse de l’auberge du Château, en contemplant dans nos moments de silence le ciel qui versait peu à peu dans les couleurs du couchant. « Tu pars toujours en Italie ? » m’avait demandé Iouri au moment où nous nous quittâmes, à la nuit tombée, par la vitre baissée de la vieille Citroën. Je murmurais que j’en avais bien l’idée. « Alors c’est bien, tu partiras », me répondit-il avec un sourire qui semblait précéder ma décision et l’éclairait tout à la fois. Et je le vis s’éloigner, me faisant un dernier signe de la main, prenant le chemin des petites routes des vignes en direction du Jura, où il comptait passer la nuit dans une auberge où il avait ses habitudes.

« Quelle chance, me dis-je, nous étions des sujets de l’Europe ! » Nous nagions dans ses eaux dans le temps et dans l’espace – Clio et Urania, comme les deux Testaments, ne faisaient qu’un pour nous ! » Et, abandonnant cette capitale qui fut en son temps une ambassade des Balkans, je refis, à mon arrivée dans mon village des marches de l’Europe orientale, un bout de cette route qui serpente jusqu’au col du Jura, attentif à chaque teinte de la saison, cette saison qui ne faisait qu’un avec la terre, les pierres et les hommes parce qu’elle était accueillie par tous. Et m’étant souvenu qu’il y avait un bout du monde où je me sentais chez moi, ayant exprimé à voix sourde toute ma gratitude, je suis rentré et j’ai fait ma valise. Je partais pour l’Italie, autre versant de ma patrie.


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