Aller Zielen, Toutes les âmes

Posted on 02 novembre 2011

Etait-ce Biagio Marin, triestin de passage – qui avait écrit à un de ses amis irrédentistes : « Pourquoi ne pourrions-nous pas discuter avec nos voisins slaves sur la question de l’Istrie ? « Bien sûr, me répondit Dimitri, serbe orthodoxe à qui j’avais transmis ce billet diplomatique et poétique de la part d’un écrivain que j’aimais et qu’il aimait. Bien sûr… répéta-t-il d’un air pénétré. On pouvait discuter… simplement il aurait fallu discuter entre poètes, avec des hommes de la trempe de Marin… et où les trouver ? »

Je pense au romancier italien Fulvio Tomizza et à son village de la péninsule istrienne, Materada, dont il a écrit l’histoire et la vie de chaque âme et de chaque pierre, qui continuent à faire écho au nom de Materada – dans la souveraineté de la langue italienne. « La frontière réelle, écrivait-il, est pour moi ce territoire à l’extrémité nord de l’Adriatique, qui s’insinue entre l’Italie, l’Autriche et la Yougoslavie et dans lequel s’enracinent mon destin d’homme et ma recherche d’écrivain. »

Aujourd’hui, je me souviens que c’est en Flandre « Aller Zielen » – jour de toutes les âmes, notre jour des défunts – qui prolonge le « Aller Heiligen » d’hier – jour de tous les saints – dans une juste perspective. Le bas-allemand qui court dans cette province exhale un parfum de liturgie, comme le vieux slavon ou le latin, on entend une langue capable encore de s’adresser au peuple et aux saints. Une langue n’est pas faite que de vocables, mais de la relation de ces vocables avec l’objet qu’ils désignent – seulement alors la vérité s’incarne dans les mots, la communion a-t-elle lieu entre la langue et les hommes.

Est-ce que la Toussaint est fêtée chez les orthodoxes ? demandais-je à un ami serbe que j’avais retrouvé à Belgrade. Il nous apparut que non, que c’était une fête catholique, bien que chez les Byzantins, on célébrait la Toussaint le dimanche qui suit la Pentecôte. Saint Jean Chrysostome a évoqué cette pratique orientale dans une de ses homélies.

Qu’à cela ne tienne. Comme le pasteur Kilvert, protestant à qui il arrivait de prier dans une église catholique, je n’ai pas de peine à prier pour l’âme de mon ami Dimitri en cette fête de l’Eglise romaine. Le monde orthodoxe, ai-je lu quelque part, compte deux saisons, comme le monde celte. La saison du 1er mai appartient à Saint Georges, celle du 1er novembre à Saint Dimitri. « Le Aller Heiligen, la Toussaint, m’explique un ami brugeois, c’est le jour de la joie.  Le Aller Zielen, c’est le jour de la tristesse. » Mais nous nous sommes compris d’un regard : la joie et la tristesse, quand elles s’expriment pleinement, sont source d’un même sentiment de bonheur, d’une même chaleur – les larmes disent l’amour et la joie tout ensemble. Ne sommes-nous pas également heureux d’accueillir le froid brûlant de l’hiver et la Nativité, et la lumière du printemps et la Pâques?


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