Chronique vénitienne | Brussell-express

Chronique vénitienne

Posted on 28 novembre 2011

Tous les soirs, j’appelle Valentina à Londres pour m’entendre dire : « Tu as vu Katia ? Tu es allé sur la tombe de Iosif à San Michele ? Ellia t’a dit où était enterré Petia ? Tu iras le voir ? » Les Hébreux, pour mieux faire entendre leur prière, ont coutume de rassembler une congrégation de dix hommes adultes. Mais au cœur de la nuit, quand je parle dans quelque sorcellerie technologique pour porter des nouvelles à l’autre bout de l’Europe ou de l’Océan, et qu’une voix amie me répond de Kishinëv, de Houlon, de Brooklyn Heights ou de Golders Green, qu’est-ce d’autre au fond, sinon le partage d’une prière ? L’Absurde, la chose au monde qui par excellence ne peut obéir à aucune règle, à aucun calcul, avait fini à l’Ouest par produire une école, un label côté dans la Bourse des lettres à laquelle présidait ses clergymen. Une situation absurde… Et nous, qui étions les enfants naturels de cette muse, ses intimes dissidents, nous, les sauvages orientaux de l’Europe, amoureux de la civilisation occidentale, nous ne comprenions pas que son nom fût associé à quelque messe noire. (Flaiano, se promenant un jour d’hiver dans Montréal et visitant ses théâtres, les idées vivifiées par un froid de moins quarante degrés, isola le virus de cette damnation : « trop de subventions et trop d’intelligence ».)

Katia m’avait donné rendez-vous à une terrasse des Zattere. J’avais pris place à une table de l’établissement qui porta un temps le nom de Pensione Ruskin, en hommage à l’illustre résident anglais, devenu citoyen d’honneur de Venise.

Une plaque rappelait son séjour sur la façade :

« John Ruskin/sacerdote de l’art/connaisseur de nos pierres et de notre Saint-Marc/ Il chercha à voir ensemble l’âme de l’artiste et l’âme du peuple/chaque marbre, chaque bronze, chaque toile/ chaque chose lui cria/Beauté et Religion ne font qu’un/quand elle est suscitée par la vertu de l’homme/et accueillie par la ferveur du peuple.

La ville de Venise reconnaissante, 26 janvier 1900. »

Ruskin, l’esthète propagandiste qui prêcha avec furie la religion, l’art et la théorie socialiste, rameaux d’une même foi chez lui, avait fini ses jours dans l’opium et la folie.

Une silhouette apparut sur le quai, plus familière à mesure qu’elle s’approchait. Je reconnus l’éditeur Manuel Jakovitch. S’asseyant à deux tables de distance, son regard croisa le mien et il me sourit, à peine surpris. Je lui répondis par un petit signe de la main (variante à cette licence poétique : « mon regard appela le sien, il me sourit… je lui fis un signe de la main… »).

Je lui accordais quelques secondes pour venir à ma rencontre, prisonnier d’un vieux réflexe parisien, puis me ressaisis, me levai et allai le saluer.

« Ave Caesar, les migrants te saluent !

« Tu as déménagé ? Tu vis sur les Zattere ? me fit-il en hochant la tête d’un air imperceptiblement désabusé. Nous ne nous étions pas vus ni entendus depuis des mois.

« Alors, tu as suivi mes conseils ? Tu écris sur le sujet ? poursuivit-il en tétant son cigare.

— Non, Manuel Jacovitch, je n’ai pas suivi le conseil… disons que j’ai tourné autour et que l’idée même d’un sujet m’a écarté d’emblée.

— J’aurais dû m’en douter. Quel sens ça a avec toi, de te proposer un sujet… Mais dis-moi, qu’est-ce que tu fais, ce soir ? reprit-il d’une voix joyeuse.

— Ce soir ?

— Et arrête avec cette manie talmudique de répondre à une question par une question ! s’emporta-t-il. Tu as besoin de te donner du temps pour réfléchir, c’est ça ? Je peux te formuler la question plus précisément, si tu veux : « Es-tu libre, ce soir, à vingt et une heures ? »

— Il s’agit de quoi, exactement, Dom Manuel ?

— Ça y est, tu recommences, lâcha-t-il dans un nuage de fumée. Donc, il s’agit d’une rencontre sur le thème – tu m’excuseras, mais il y a un thème – « Paris-Venezia, quel marché pour le futur de l’édition ? » ou quelque chose dans le genre… Tu es bienvenu à participer… avec ton esprit indomptable, tu pourrais, à chaque déclaration, te lever et t’écrier : « Non ! Je ne suis pas d’accord ! »

Je sentis mon sang se glacer. Volupté de l’angoisse.

— Il y a longtemps que j’ai renoncé à l’indignation, proférai-je à voix basse. Je suis quasiment devenu d’accord avec tout le monde…

— Toujours ta perfide ironie… déclara pensif Manuel Jakovitch.

Soudain il se tut, je sentis son regard se concentrer par dessus mon épaule. Je me retournai. C’était Katia. Elle s’était arrêtée à deux mètres. Elle était affligée d’une bonne éducation. J’observais pour la première fois qu’elle était habillée dans le style bohème. Chez elle, cela s’exprimait d’une façon totalement naturelle : les cheveux châtains dorés ramenés en arrière, retenus par une pince, aucune trace de maquillage sur son visage, les lèvres et le teint pâles, les yeux bleu clairs, un gros pull de laine pelucheux à col roulé qui lui tombait à mi-cuisses sur un pantalon de velours élimé aux jambes rentrées dans des bottes fourrées…

« Ciao, Katia… je te présente Manuel, mon éditeur, je ne l’attendais pas… » ajoutais-je machinalement.

Elle se présenta. Je crus avoir mal entendu. Il m’avait semblé qu’elle s’était exprimée en français. Je prêtai mieux l’oreille : c’était bien des mots français qui sortaient de sa bouche. Je me sentis démuni.

« Katia, qu’est-ce que ça veut dire ? Tu parles français ?

— Je me souviens du français… Elle avait l’air de s’excuser.

— Oui, bien sûr… et moi je me souviens du russe… à force de bavarder avec nos morts… leur langue nous devient familière… »

Je me sentais décontenancé. Don Manuel me regarda avec indulgence, mit sa main sur son épaule, d’un geste que je pouvais interpréter comme une bénédiction : « Je vous laisse… soupira-t-il. Vous avez des choses à vous dire… Je dois partir maintenant… Il faut que je prépare cette rencontre… »

Comme je rejoignais ma table, je l’entendis me lancer, se retournant en chemin : « Alors on te verra, ce soir ? »

J’avais convaincu Katia de venir avec moi à cette rencontre.

« C’est quoi le sujet ? avait-elle demandé avec indifférence.

— L’après 89, avais-je répondu.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire que tout ce dont on peut parler, aujourd’hui, c’est de l’après 89, pour moi c’est clair, lâchai-je comme sous le coup d’une illumination.

Elle n’avait pas l’intention de se laisser démonter :

— Quel 89 ?

— Celui-là ou l’autre, deux décades ou deux siècles, c’est pareil, on en revient toujours au péché originel. Ecoute, Katia, en 1977, quand tu étais à peine née et que je faisais mes premiers pas dans ce pays, avait été organisée à Venise une rencontre sur la dissidence russe (les staliniens s’étaient raccrochés à ce thème pour sauver leur culotte). Ce fut le point de départ de la naissance italienne de Brodsky… De quoi veux-tu qu’il soit possible de parler aujourd’hui ? »

Elle avait haussé les sourcils avec un air d’impuissance.

En marchant depuis les Zattere jusqu’au campo San Bartolomeo, où nous sourit un Goldoni de bronze, chaque campo, chaque pont, chaque calle que je parcourais me donnaient l’impression de traverser une des conquêtes de l’empire, et le flottement des paroles vénitiennes qui frétillent, musicales, dans l’air, accompagné de la froide rumeur aquatique, condensent passé, présent, futur : le temps règne en seigneur dans la république maritime. De la splendide conscience du naufrage de la Chrétienté qui illumine les prophéties de Ruskin, la beauté, la foi, l’humanité renaissent de leurs cendres à chaque crépuscule.

« Tes enfants parlent vénitien, alors ? demandai-je à mon amie russe.

« Et russe et italien… » me répondit-elle sans chercher ses mots.

Katia respirait l’agilité que donne la pratique de la vie quotidienne dans une ville où le déplacement appelle la marche – la voie des eaux est une croisière pour les îles. Affairée à relire les épreuves d’un livre d’art qu’elle avait en cours de publication, elle faisait dans la journée le voyage à Trévise pour apporter à l’imprimeur les dernières corrections, revenait en soirée s’affairer au montage d’une exposition à Palazzo Zenobio, le palais arménien où je l’avais retrouvée un matin. J’étais arrivé un peu plus tôt qu’elle et en faisant quelques pas dans les jardins, j’avais senti un air d’orient, un orient qui nous était familier, comme un parent lointain dont on avait perdu la trace : Byzance était à nos portes et à son souvenir tenait notre salut, m’étais-je dit. Cette pensée m’avait chahuté l’esprit et j’étais impatient d’en parler avec Katia, c’était elle après tout qui m’avait entrainé dans ce lieu… Quand je l’avais vue arriver un peu plus tard, elle m’avait parue être tellement absorbée dans son travail que j’étais resté assis dans un coin de la salle, près de la fenêtre, sans bouger ni dire un mot, la regardant s’activer avec des éclairages, des fils, des cadres… De temps en temps, elle s’arrêtait, prenait du recul et me demandait mon avis sur l’installation. Je ne trouvais rien d’autre à dire que :  « ça me semble bien… »

À vrai dire, tout me semblait bien depuis quelque temps. Manuel Jakovitch ne m’avait-il pas dit, avant de me quitter, ce matin : « Je ne t’ai jamais vu un air aussi épanoui… » Pendant vingt ans, je m’étais occupé d’éditer des livres. Dans le jargon des matérialistes, cela s’appelle avoir une position… le mot me faisait vomir… « c’est facile de cracher dans la soupe… » m’étais-je entendu dire par les préposés au service de la soupe. Je tenais à ma « demi solitude » et vivre à l’étranger était garant de ce luxe. Je me souviens d’une anglaise que j’avais connue à Madrid qui m’avait confié, presque avec volupté : « C’est merveilleux d’être étranger, non? » Un jour, je m’étais aperçu que j’avais rempli quelques centaines de pages de mon écriture sur plusieurs cahiers (format américain, single ruled) – à Paris, seules quelques boutiques offraient ce type de produits, la règle était « les lignes à carreaux », ces petites cages quadrillées étaient le signe que par un biais ou un autre il fallait vous soumettre, vous rescolariser. « Disons qu’en Italie, on te permet de choisir tes ingrédients sur la pizza, m’avait dit une Toscane de la place des Vosges, si tu veux des artichauts en option, on t’en met, si tu veux sans aubergines, on te les enlève ».

J’avais envoyé le paquet à Jakovitch accompagné d’un ultimatum : « Ne faire lire par personne d’autre que vous… apprécierais réponse sous huitaine… » Encore une fois, ma timidité me jouait des tours…

Une semaine plus tard, j’avais reçu un appel : « C’est Manuel… » On entendait comme un  roulis mécanique dans l’arrière fond, la communication était mauvaise, ses paroles étaient couvertes par des voix, des rires tout autour… « Ecoute, je serai bref, je suis à Verbier, dans un remonte-pente, les skis aux pieds… Entre parenthèses, c’est joli, ton pays… Laura est d’accord avec toi, c’est vrai que la neige n’est pas la même, ici… Tiens, elle te salue bien… “Coucou, poète!” avais-je entendu dans l’appareil. Bon, tu peux me rappeler demain au bureau? »

Trois mois plus tard, je publiais mon livre. À part les quelques pachas de la place que j’avais offensés, la curie parisienne avait réagi plutôt avec sympathie, je m’étais même étonné de la réaction. « Mais tu as tort de te croire un paria, m’avait sermonné l’éditeur. Malgré tes tirades, on t’apprécie… » Disons que je bénéficiais de circonstances atténuantes… Quelqu’un qui survivait envers et contre tout, sans domicile fixe et sans une armure idéologique, finissait par susciter l’étonnement. Et cet état en général précède la cessation des hostilités. « Ne t’inquiète pas, m’avait dit Naipaul quand je lui avais demandé, dans un moment de lassitude, comment il avait fait pour tenir toutes ces années sans perdre sa liberté… il faut continuer à écrire sans se poser aucune question, ni sur la mode, ni sur la censure… simplement dire ce que l’on a à cœur de dire… continuer, continuer… et un jour, au bout de vingt, trente ans, le monde commence à s’étonner… « Hey ! pensent-ils, il est toujours là, celui-là ? Peut-être qu’il y a quelque chose dans ce qu’il dit… »

Nous arrivâmes au palazzo du Centro Telefonico. Une grande banderole annonçait la rencontre, accrochée en façade, comme à l’époque des congrès du Parti, ou des dissidents… Je vis Jacovitch arriver, entouré des participants qui allaient prendre la parole. Il me fit un petit signe de la main en me souriant. Je pris ce geste pour un encouragement.

Un barbu prit la parole. Je reconnus l’emphase politique qui marquait les discours prononcés dans les événements culturels. Il ne s’agissait pas tant de prendre parti que de rendre hommage à la politique. L’argent est un parti, et la circulation de l’argent un club. Le discours rebondissait sur des antagonismes que l’on évoquait, que l’on dépassait, dont on triomphait à chaque bout de phrase. Pour apaiser l’assemblée et neutraliser tout débordement, une phrase fut prononcée en ouverture : « Le professeur Mikhailis (l’autre participant au débat, aux côtés de Jakovitch) est l’homme le plus anti-idéologique que je connaisse… » Normal, Mikhailis avait passé une vie aux côtés du grand parti défunt. Le fils de la secrétaire de Togliatti, qui pesait son quintal de dialectique, se serait volontiers réclamé, lui et son journal, de l’« anti-idéologie » – cette monstruosité lexicologique, cette parade idéologique permettait de courir d’un portefeuille à l’autre. Je regardais Katia : elle rayonnait dans une indifférence naturelle. Je l’enviais…

Mikhailis prit la parole et semblait ne plus s’arrêter. Il était question de repères qui existaient autrefois et que l’on avait perdus… « Ces repères valaient ce qu’ils valaient, mais enfin, ils étaient là… » J’ai senti qu’une phrase pouvait s’avancer comme un félin vers sa proie. L’ordre et le choix des mots balisaient les mouvement de la traque avant le bond mortel. L’après-midi, je m’étais lamenté auprès d’un libraire que l’on ne réimprimât pas Ruskin, ni Gaspare Gozzi, ces deux esprits qui appartenaient à l’histoire de Venise. « C’est la cruelle réalité… » m’avait-il répondu avec un regard plein de compassion. Et il m’avait semblé que c’était la seule réponse dont nous disposions : la compassion. Je comprenais aussi que « les marchés », cette volatile et capricieuse entité, ne pussent l’entendre ainsi.

« Tout ça est insoluble… » avais-je entendu dire vingt ans plus tôt Bron Waugh, qui cherchait à sauver la revue littéraire à laquelle il était attaché.

On donna le micro à Jakovitch. La bonne humeur du Français tranchait avec les accents de désespoir de l’Italien. Finalement, l’une et l’autre attitudes étaient humainement acceptables. Et une éditrice italienne qui prit la parole à la fin de la soirée offrit un point de vue inattendu : « On n’a pas vraiment le choix, on fait ce travail et on l’aime ou s’en va ». Sans y penser, j’avais fait coup double : j’avais aimé ce travail et je m’étais en allé. « Personne n’y croit, que tu t’es retiré de la scène, s’était moquée Lucia, l’amie toscane. J’ai rencontré Koenigsberg cet été, en Corse, il était avec son nouveau fiancé, un Israëlien très gentil, pas comme toi… Il nous a dit : « Ne vous inquiétez pas, Brussell ne peut pas tenir en place, on va le voir bientôt ressurgir avec une nouvelle revue ou quelque autre trouvaille… » Depuis quelques semaines que j’avais posé mes valises sur ce quai de Dorsoduro, je m’étais senti gagné par une idée qui s’insinuait en moi imperceptiblement de jour en jour : relancer la Gazetta Veneta de Gozzi… En italien, en russe et en anglais, avais-je pensé. Ici, m’étais-je dit, à Venise, dans la ville continent, au milieu de ce monde insulaire et international… J’avais commencé à en parler à mes connaissances russes, tous étaient enthousiastes. « Ça serait bien, comme ça tu replongerais dans le russe », m’avait dit Katia.

Valentina, à qui je m’étais confié de cette lubie, s’était exclamée au téléphone depuis Londres : « Tu viens ici, tu restes à la maison et je te remets en selle en un mois! Et quand tu auras goûté à mon borshtch et à mes piriojkis, tu m’en diras des nouvelles! »

La soirée tirait à sa fin. Manuel nous invita à prendre un verre à son hôtel. Au Monaco Grand Canale, on avait transformé le lobby en un espace ouvert. Le nouveau design des lieux pouvait faire croire que nous nous trouvions dans une des galeries de la Biennale. Il ne manquait que des carcasses de porc desséchées qui pendissent au plafond pour donner une authentique touche artistique contemporaine.

Jakovitch répondit poliment à quelques considérations sur « l’auto-fiction » remplacé récemment par le genre du « roman biographique »… « Bon, concéda-t-il, on ne peut plus employer le « je », alors il faut bien que la narration passe par quelque part… » « Je est un autre », ce Narcisse outrancier, n’en finissait plus d’exercer sa très laïque inquisition contre le « moi », d’interdire l’humain au nom d’une archaïque modernité. Au nom d’un tel principe, on tolérait l’autre comme illusion, comme chausse-pied idéologique… Au fond, on en arrivait à la morale du camarade Tchiaurelli : « Je crache sur ton talent, avait-il sermonné le cinéaste Alexandre Duzensko, en proie à de pieux scrupules. Ça n’a aucune importance, si tu ne connais rien à ce travail… Tu fais comme moi : tu peux penser ce que tu veux, mais quand tu fais un film, tu mets dedans ce qu’on attend de toi… ici un marteau, là une faucille, là une faucille, ici un marteau, là une étoile… » La recette faisait fortune : ne venait-on pas de primer un de ces zélés iscariotes pour son roman humaniste, D’autres vits que le mien ?

À propos du « moi », ce généreux compagnon : le fils de Jakovitch, Elio, quatre ans, avait passé des vacances à Venise. À son retour, son oncle lui demanda ce qu’il avait vu et le bambin, d’une voix adulte lui répondit : « Des Italiens ! » Cet oncle avait épousé une Russe d’Odessa avec qui il s’était installé à Amsterdam, où était regroupée une forte communauté russe. Par amour, il avait russifié son nom en Iasha et s’était mis à parler le russe avec un vague accent odessite, de surcroît sans rouler les r – à quoi il faut ajouter qu’il ne buvait pas. Dès que des juifs russes l’entendaient parler dans un restaurant et le voyaient se rincer le gosier avec de l’eau plate, ils se présentaient amicalement à lui et à son grand embarras, il s’annonçait : « Iasha Gaspard ».

« Manuel Jakovitch! m’étais-je exclamé en me levant, n’oublie pas tes premières amours! Que dirait Gombrowicz? Souviens-toi! « Lundi : MOI. Mardi : MOI… — Mercredi : MOI. Jeudi : MOI… reprit-il avec un sourire de bonheur paisible. Allez, je vais me coucher… Demain je dois être au Crillon, ma fille fait sa sortie au bal des Débutantes… Appelle… »


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