Trois jours à Prato

Posted on 07 octobre 2011

Arrivé à Florence, je m’étais attardé à explorer les abords de la gare Santa Maria Novella  avant de trouver à me loger au Bonciani, établissement qui m’offrit une expérience inédite. J’avais pris un peu inconsciemment l’ascenseur en compagnie d’un couple de Brésiliens de proportions énormes et, arrivé à l’étage, l’appareil cala avec un bruit sourd. Pas plus tôt eus-je déclenché l’alarme, que j’entendis, à travers les portes fermées, le garçon d’étage arriver d’un pas lourd en poussant un « on vient, on vient » plein de lassitude. Puis je sentis qu’on hissait les câbles, à la main, au-dessus de la cabine, avec de grands ahanements. À chaque manœuvre, l’ascenseur remontait de quelques pouces, puis redescendait de plus belle, dans un soubresaut suivi de quelques jurons toscans. Finalement, la porte fut débloquée et l’on sortit à l’air libre, un peu honteux. « Pas étonnant qu’il se bloque, l’ascenseur, vous avez vu qui il y avait, là-dedans ! » grommela le gérant en me regardant d’un air complice. Admirable philosophie péninsulaire, pensais-je. Pour me remettre de mes émotions, j’allais prendre un café aux Giubbe Rosse, en hommage à Prezzolini et à La Voce. Je me sentais d’une humeur inspirée, j’appelais l’amie artiste toscane, Lucia, avec laquelle j’étais en correspondance depuis une année. Je compris mieux le mot de Brodsky, qui s’était déclaré « un chrétien par correspondance ». On peut être tant de choses par correspondance. Lucia était revenue à Prato, chez sa mère, le temps de remettre en ordre son appartement, sur les quais du Bisenzio. Depuis que nous nous connaissions, elle m’avait souvent parlé de Prato, de cette petite capitale toscane tournée vers Florence, où elle avait grandi. J’avais découvert les pages acides que Malaparte avait écrites sur Prato en feuilletant son livre, Maledetti Toscani, qui gisait parmi une pile de revues sur un guéridon à mon hôtel. « Le dénigrement passionnel peut être parfois une forme d’orgueil national », avais-je dit à Lucia, en lui citant de mémoire un de ces passages habités par une colère jouissive. J’appris que la tombe de Malaparte se trouvait sur une colline de Prato.

« Io son di Prato, m’accontento d’esser di Prato, e se no fossi nato pratese, vorrei non esser venuto al mondo. Quant à moi, je suis de Prato, d’y être né me suffit, et si je n’y étais pas né, j’aurais voulu ne pas venir au monde. » J’avais une ouverture. Je me réservais une autre déclaration du vieux maître toscan : « Quando si sta bene, si piange meglio. Quand on se sent bien, on pleure mieux. » Je me sentais on ne peut mieux, j’avais l’impression d’avancer dans ma vie avec un bâton de sourcier au bout des doigts. J’étais dans le train régional pour Prato, partageant la banquette avec une coiffeuse et un étudiant qui répandaient leurs histoires domestiques à la ronde, parlant à voix haute, comme pour affirmer leur existence, le bruit métallique et l’air chaud s’engouffraient par les fenêtres baissées, j’étais ému. C’était comme si j’avais fait mille fois le voyage de Florence à Prato, retrouvant les signes sur le chemin : la vieille usine désaffectée, la gare de Firenze CM – Campo di Marte, la gare de Rifredi – comme j’eusse aimé éprouver le luxe de quelque détestation de province ! Mais je ne pouvais que me laisser porter par le spectacle qui surgissait sous mes yeux : le détail le plus anodin, une enseigne publicitaire d’un apéritif local, une affiche de spectacle, un manifeste politique, un kiosque avec ses confiseries et ses boulettes de riz s’imposaient à mon attention, me sommaient de leur répondre. On n’en finissait plus de vivre le néo-réalisme. Comme toujours, il fallait simplement se souvenir du passé vivant pour mieux déchiffrer le présent, cette ombre coquette. Je laissais passer la gare de Prato Centrale, le mot « Centrale » m’avait perdu, je n’imaginais pas qu’il pût y avoir une gare « centrale » à Prato. Et puis, ma voisine de banquette apprentie coiffeuse m’avait mis en garde : « Vous voulez Prato centro ?

Alors c’est à la prochaine qu’il vous faut descendre, à Porta al Seraglio. » Le centre n’était pas à Centrale, donc ; le centre s’était déplacé. Seraglio me fit penser à Sérail ; Porta s’associait dans la foulée à la Porte – la Porte au Sérail… Le mot de Totò me revint : « Dans les harems, on sait s’amuser… on y danse, on y chante et autres douceurs de ce genre… » Je marchais jusqu’à la place du Duomo, la chaleur lourde d’une première semaine d’octobre ajoutait à l’impression d’irréel et c’était fort comme la clarté de la foi : tous nos doutes n’étaient que nos doutes, dont le monde ne se préoccupait nullement. Je me dirigeais jusqu’à la place San Francesco. Lucia m’avait réservé une chambre dans la maison d’hôtes tenue par sa sœur. C’était un appartement qui occupait tout le rez-de-chaussée de la maison familiale, une tour médiévale avec plusieurs extensions dues à l’ingéniosité d’un architecte de la commune ; cet appartement donnait, depuis différents angles, sur la rue, sur la place, sur une cour intérieure et sur un jardin ceint d’un mur de pierres, où l’on avait laissé pousser le gazon. Les premier et deuxième étages étaient occupés par deux membres de la fratrie, qui travaillaient dans l’étude notariale du pater familias. Au dernier étage vivait la mère, qui m’était apparue dans l’encadrement de la fenêtre quand j’avais sonné pour me faire remettre les clés, en l’absence de Chiara, la propriétaire de la maison d’hôtes. J’avais dénombré, en faisant mes premiers pas dans cette propriété, au moins quatre accès, depuis l’intérieur et l’extérieur. Je compris mieux le cinéma italien, si proche de la vie – il n’y avait qu’à se servir. Je me promenais sur le set de ce tournage perpétuel, « Hotel Famiglia ».

Le soir, j’entrais dans une longue conversation avec Chiara et Lucia, à la lumière d’une bougie au parfum d’insecticide, assis dans le jardin autour d’une table, nous resservant lentement du jus de citron frais quand se présentait un silence. « T’es pas fait comme nous, toi… » m’asséna Chiara en réponse à une de mes digressions, rompant un de ces silences. Je lui avais demandé si elle aimait Prato, un questionnement qui pour moi remontait à la vie fœtale. « Si je l’aime… je ne sais pas… c’est ma ville… c’est tout ce que je peux dire… » m’avait-elle répondu rêveusement.  « Chiara, lui dis-je, je n’ai pas envie de laisser filer la réalité – ce moment magique, ce soir… cette amitié… est-ce que c’est aussi fou que ça ? Elle alluma tranquillement une cigarette, jeta un regard sur le portail au fond du jardin tout en expirant la fumée pensivement. Ecoute, repris-je, je voudrais écrire tout ça dans ma chronique, je voudrais te nommer, est-ce que tu me le permets ? » Les deux sœurs éclatèrent de rire en même temps. « Mais écris ! écris ! Si je te permets… tu peux même écrire mon nom en toutes lettres : Chiara De Innocentis… signe Capricorne… née le… à Prato… qui ça peut bien intéresser, Dio bono… » Elle écrasa sa cigarette énergiquement. On visite les arcanes d’une relation de sœur à sœur avec le même étonnement qu’un lieu enchanté.

Trois jours durant, j’arpentais les rues de Prato, quadrillant la ville de mes pas, je commençais à croiser des visages familiers que je saluais, on me répondait avec simplicité. Même le Chinois du bar à l’angle de la place, m’apercevant sur le trottoir, me criait depuis le fond de la salle : « Zhiao Dotto’! » À l’angle de la place San Antonino, un midi, en terrasse de ce café, je reconnus un écrivain italien qui m’avait publié un reportage dans la revue Nuovi Argomenti, à Rome, à mon retour de Roumanie, en janvier 1990. Je ne l’avais pas vu depuis ce temps. Lucia, qui était une amie d’enfance, le salua : « Ciao Sandro, je te présente Samuel ». Je portais des lunettes teintées et j’étais coiffé d’un chapeau de toile. Il leva les yeux et me tendit la main, l’air ailleurs et néanmoins affable : « Ciao, Samuel. — Ciao, Sandro », lui répondis-je. Et vingt années me tombèrent dessus comme un mur de briques.

Un matin, Lucia vint me tirer de ma chambre avec de grands gestes : « Viens prendre ton café, il y a un hôte qui va t’intéresser, il parle avec un accent de Lucques… ou de la Versilia, boh! » On entendait la voix de ténor de cet original depuis l’autre aile de la maison. L’homme était bien de Lucques. Il déclamait ses opinions en se lissant du doigt les favoris : « Bella, Lucca… toujours de droite… pas un papier à terre… des étrangers tranquilles… pas un kebab… la mer – « il mââre » – à deux pas… En somme, un monde « perfêêto ».

Soudain le temps tourna. La saison s’affirmait. Il était temps de partir. Je me souvins des dernières paroles de l’écrivain flamand Hugo Claus, prononcés avec la force d’un appel : « T es tit dat ’t tit es » – il est temps qu’il soit temps –, et je les pris comme un signe de vaillance, comme la promesse d’un irrépressible optimisme. Il s’agissait d’être à la hauteur.


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