Quelle fatigue, d’être au monde!

Posted on 02 octobre 2011

Avant de quitter Stresa, à laquelle je n’en finissais plus de faire mes adieux, j’allais passer un moment à la bibliothèque de l’Institut des Etudes rosminiennes, une belle bâtisse d’époque au milieu d’un grand jardin située sur les bords du lac, où l’on trouvait tant de demeures d’une ancienne splendeur à l’abandon. Je n’avais qu’à traverser la route depuis la terrasse du Verbanella, le café vieillot où je passais une grande partie de mon temps. La serveuse, me voyant griffonner mes notes frivoles, me sermonna affectueusement : « Encore à écrire ? Che fatica, stare al mondo ! » Si c’était vrai, son sourire et ce mot inspiré enlevaient toute fatigue d’être au monde, ne serait-ce que le temps d’une éclipse.

Le gardien du temple rosminien me reçut avec des manières affables, à la façon d’un prêtre laïc, et je compris mieux, en bavardant avec lui, la pensée de l’abbé Rosmini, ce libéral condamné par le Saint-Siège en son temps et depuis peu en cours de béatification. « N’est-ce pas un nouveau coup de la part de l’Eglise pour Rosmini ? » m’enquis-je. Pour toute réponse, il me sourit béatement en fermant les yeux et en levant les bras au ciel. J’évoquais avec lui la vie intellectuelle et artistique de Stresa, lui demandant distraitement, en passant, s’il y avait une possibilité de loger dans ces murs pour une saison. « Beh, avec ces cent mille volumes, ici, il y a déjà de quoi s’amuser ! me répondit-il en riant. Quant à passer un hiver ici, ajouta-t-il après un bref silence, l’air vaguement préoccupé, pour qui n’est pas habitué… je ne conseillerais pas… » Je venais de découvrir, au kiosque de la gare de Stresa, une revue littéraire, Microprovincia, dont le siège était à Stresa, dans la via Rosmini même. « Ah, me dit-il en écarquillant les yeux de surprise, mais c’est un ami qui s’en occupe, Franco Esposito ! » Il me donna son numéro de téléphone. J’appelais en sortant le rédacteur littéraire, qui me donna rendez-vous au Gigi bar, l’établissement stresien d’un certain renom, à quelques pas, sur la promenade.

« C’est le siège officieux de la revue, c’est un peu mon bureau », me confia-t-il au téléphone. J’allais l’y retrouver en fin d’après-midi. Je repérais une table encombrée de numéros de la revue, vers laquelle je me dirigeai. Il me salua avec un air faussement désinvolte, une cordialité provinciale que l’on trouve quelquefois dans les capitales – une attitude exagérément à l’aise. La revue paraissait une fois par an et la grande passion de son directeur était Clemente Rebora, le poète milanais qui entra dans l’ordre rosminien après avoir traversé une crise religieuse en lisant les Acta Martyrium. Il m’offrit plusieurs exemplaires de sa publication et je fus frappé par la richesse des contenus. Depuis son plus jeune âge qu’il se passionnait de littérature, Franco était entré en correspondance avec les plus insignes personnalités du monde des lettres italien. Je le questionnai sur certains de ces poètes et il m’en parlait avec une grande simplicité et une profonde affection. Parfois il s’interrompait pour saluer qui entrait et sortait de ce salon du lac Majeur, le Gigi bar, échangeant quelques mots avec les habitués, comme pour affirmer une certaine nonchalance. Comme l’un de ces clients plaisanta avec lui sur une intervention de l’Eglise dans les affaires politiques, il me vint de citer à ce propos la réflexion de Prezzolini, dans Cristo e/o Machiavele, dont le titre à lui seul embrassait toute la question. À cette évocation, il se tourna vers moi, m’interpellant vivement. Son visage avait totalement changé d’expression. « Prezzolini, vous avez dit ? Mais vous qui êtes en Suisse, savez-vous que Prezzolini a fini sa vie à Lugano et qu’il a légué toutes ses archives à la bibliothèque cantonale ? — La bibliothèque cantonale de Lugano ? Mais n’est-ce pas là que se trouve également le fonds Flaiano ? lui demandai-je. Une nouvelle expression de surprise éclaira son visage. Il commença à me parler avec douceur, quasi respectueusement : — Mais bien sûr… le merveilleux Flaiano est là-bas… aux côtés du grand Prezzolini… Allez-y ! allez-y donc ! C’est la Diana Rüesch qui est la conservatrice… Une femme extraordinaire… allez la rencontrer, cela en vaut la peine ! »

J’appelai Lugano dès le lendemain matin et deux jours plus tard, je prenais le train pour le Tessin. Les trains, devrais-je dire. Il fallait d’abord aller jusqu’à Domodossola, et de là on parcourait en deux heures, à petite allure, le val Vigezzo, traversant une myriade de bourgades, jusqu’à arriver à Locarno. Puis on reprenait le régional pour Bellinzona, d’où l’on attrapait l’intercity de Zurich à destination de Milan.

En sortant de la gare, je retrouvais ce prémontoire au-dessus du lac, et je pris le funiculaire pour rien d’autre que le plaisir de répéter ce geste fait dix ou douze ans plus tôt, au cours d’une tentative de vivre à Lugano. Je n’avais pas résisté à un fond de froideur que je reconnus à la première bouffée d’air que je respirais. Je parlais italien, on me répondait en italien et je n’entendais pas l’italien.

La conservatrice, Diana Rüesch, m’avait suggéré l’hôtel Pestalozzi, tout près du parc, du lac et de la bibliothèque cantonale. « Que voulez-vous voir exactement, du fonds ? » m’avait-elle demandé. Et comme toujours, je n’avais pas su quoi répondre. « Flaiano… si… les lettres, peut-être… les photos… les dessins… avais-je répondu embarrassé. Puis je m’étais ressaisi : Ecoutez, je ne suis pas un chercheur… je suis un amateur, un touriste, si vous voulez… je viens en somme partager un moment poétique avec vous autour de Flaiano… que vous aimez comme moi… » Elle fit preuve d’une grande compréhension et me donna rendez-vous pour le lendemain matin.

« Vous avez bien dormi, au Pestalozzi ? » me demanda-t-elle en souriant comme je me présentais à elle, dans sa tanière en sous-sol, à l’heure d’ouverture. Elle avait cet air de réserve et de sérieux qu’ont certains professionnels des bibliothèques, tout en se montrant franche et cordiale. « Bon, je vous ai préparé deux ou trois choses… me dit-elle. Et elle m’ouvrit plusieurs boites dans lesquelles se trouvaient des documents sur Flaiano. Je me contentais de les regarder sans les toucher, un peu par superstition. Je voulus faire parler Diana sur l’aventure du fonds Flaiano, sur la façon dont il avait atterri ici, à Lugano. Elle avait connu sa veuve, Rosetta, pendant les dernières années de sa vie, quand elle avait cherché un endroit pour héberger les archives de Flaiano.

C’est ainsi que j’appris l’histoire de la fille de Flaiano, Lè-lè, qui lui fit écrire sur l’amour filial et la maladie une confession, Cristo torna su la terra. « Jésus continue à faire des miracles, écrit-il. Un homme lui envoya sa fille malade et il lui dit : je ne te demande pas de la guérir, mais de l’aimer. Jésus regarda cette enfant, il l’embrassa et il dit : en vérité, cet homme m’a demandé ce que je pouvais faire. » On trouve à la fin de cette confession posthume un court chapitre, Un amore purissimo, qui peut se lire comme une lettre d’amour. « L’amour, se livre-t-il, n’est pas une chose dont on peut traiter si l’on n’a pas éprouvé en profondeur ce que c’est qu’aimer. L’amour que j’ai pour ma fille, ou celui que ma femme a pour ma fille, est un amour d’une grande pureté. Le sourire de cette enfant, la caresse de cette enfant, l’existence de cette enfant est un fait qui nous appartient, une création à nous : cela, je crois, c’est l’amour. » Tandis que je lisais ces pages, Diana me dit : « C’est pour vous ce petit livre, et ceux-là aussi, je les ai mis de côté en pensant qu’ils pourraient vous être utiles. » Je regardais le trésor que Diana m’offrait. Il y avait plusieurs numéros de la revue publiée par la bibliothèque, Cartevive. Je feuilletai un peu au hasard celui consacré aux dessins du fonds Flaiano, qui furent exposés au château de Vigevano à l’automne 1999. Chaque dessin, de quelque artiste qu’il fût, de quelque sujet qu’il traitât, semblait s’accorder avec l’esprit de Flaiano. Une caricature de Mino Maccari me frappa particulièrement par sa vérité. On y voyait un prolétaire coiffé d’une casquette à la cockney se servir en argent dans un tiroir et derrière lui, un capitaliste en queue de pie en train de lui emboîter le pas en remettant son haut-de-forme. « Quand la Gauche vole, la Droite se remet en selle », disait la légende.

Cara Diana, je voudrais vous remercier de votre générosité en temps et en présents. Vous m’avez demandé, au moment où j’ai fui la bibliothèque en fin de matinée, où donc j’étais pressé d’aller. Je ne le savais pas moi-même, vous ai-je dit. J’ai fini dans ce bourg de Toscane de la Versilia d’où je vous écris, blotti dans un coin de jardin au pied d’une église, et je m’émerveille sans fin devant la beauté et la richesse de ces volumes publiés par la bibliothèque cantonale. Merveille des provinces, des cantons et du fédéralisme ! Dans la correspondance de Flaiano avec une multitude d’interlocuteurs, connus ou inconnus, familiers ou étrangers, dans celle de Prezzolini avec Biagio Marin, chaque lettre, qu’elle traite de cuisine ou de littérature, est une homélie, une leçon de modestie, à travers bassesse et grandeur d’âme, qui s’adresse à chacun à tout instant de la vie. Je reviendrai à Lugano pour saluer l’ombre du grand inquisiteur Prezzolini. En ce dimanche d’octobre où le soleil darde ses trente degrés en milieu de matinée, je me laisse transporter par le son des cloches qui égaillent leurs notes à la volée et m’aèrent l’humeur. « Je ne suis pas fâché avec l’Eglise, moi, » me dis-je à ma grande surprise, et c’est assez pour mon bonheur. Un peu d’arrogance suffit à nous sauver parfois.


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