Lettre de Belgrade (Smrt ne boli)

Posted on 26 octobre 2011

À la gare d’autobus de Trieste, nous n’étions que quelques passagers à attendre le bus pour Zagreb. Les couloirs de cette galerie marchande étaient traversés par les vents qui s’engouffraient de toutes parts. On sentait, dans cette allée qui avait l’allure d’un entre deux mondes, que chacun s’agrippait ferme à son bagage – passé, présent, futur – on était sanglé à sa vie. Les frontières s’étaient ouvertes depuis mon dernier passage et, arrivé sur les hauteurs de la « strada per Vienna », cette antique route qui serpentait à travers la colline et menait à la vieille capitale impériale, la barrière levée au poste de douane abandonné me parut plus intimidante que du temps de la séparation des territoires.

J’avais pris place au premier siège, à la droite du chauffeur, pour mieux m’ouvrir au paysage, à la route. À peine avions-nous pénétré en Slovénie qu’une neige abondante se mit à tomber, comme un signe qui voudrait nous rappeler qu’ici, en terre slave, nous étions à l’orée de la Russie bien plus que de l’Italie, et que l’hiver prenait déjà ses marques. Un autre signe apparut dès que nous franchîmes l’entrée de l’autoroute : les essuie-glaces de l’autobus se déréglèrent dans leur mouvement, s’enfourchant à plusieurs reprises, pour finalement s’immobiliser dans un dernier déploiement de bras à chaque extrémité du pare-brise. Le chauffeur avait baissé la vitre de son côté pour pouvoir fumer sans trop incommoder les quelques passagers, ce qui s’avérait être une aubaine, car la ventilation du chauffage soufflait un air chaud à vous soulever le cœur. Je lui fis signe de baisser le chauffage et en réponse, il me montra la vitre embuée, à travers laquelle on ne voyait guère, sur laquelle s’amassaient et glissaient les flocons de neige. Puis il m’offrit une cigarette et me tendit un bout de journal avec lequel je l’avais vu nettoyer la vitre tout en conduisant. Je fus heureux de me concentrer sur ce travail qui me permettait de ne pas trop penser. Trieste était déjà loin. Au poste de douane croate, on nous fit descendre du véhicule pour le contrôle et j’observai, comme du temps des républiques socialistes, le silence vaguement rempli de crainte qui s’imposait à la ronde, comme si la mémoire avait ancré ses habitudes. Le garde-frontière chaudement vêtu à qui je tendis mon document dans sa cabine eut un sursaut en me voyant me présenter à lui sous la neige en chemise. Je saisis son interjection : « Il faut vous couvrir ! » Et il me renvoya vers l’autobus à cette fin. En croisant son regard sévère au moment où je repassais devant lui, mon anorak sur les épaules, je crus comprendre qu’il avait pris mon geste comme une provocation. Se moquer des lois de la nature mettait à mal ce lieu de l’Autorité.

À Zagreb, à ma demande, le chauffeur, qui m’avait offert un rôle de coéquipier dans cette course, me fit la faveur de me déposer non loin de la gare de trains, avant le terminus routier. Je trouvais un hôtel dont la chambre donnait sur les voies et toute la nuit j’entendis les mouvements et les hululements des convois accueillis par la voix éraillée des haut-parleurs.

Au matin, dans la nuit à peine éclairée par quelques lumières, je traversais la rue et pris le premier train pour Belgrade. Je montai dans une voiture des chemins de fer suisses, marquée du sigle SBB/CFF, en provenance de Zurich via Villach.

Le train international faisait escale en de nombreuses petites gares auxquelles des passagers s’embarquaient puis redescendaient un peu plus loin. On reconnaissait à leur air “impliqué” ceux qui faisaient le voyage d’une capitale à une autre, les autres faisant figure de dilettantes. À la frontière serbe, les contrôles soudain se firent plus débonnaires. Le policier, en voyant ma carte d’identité française, me sourit en hochant la tête, comme pour honorer une vieille amitié historique. Qu’il était doux, aux yeux d’un étranger, de se sentir Français ! Regarder l’Histoire parfois suffit pour se sentir appartenir à une nation.

À l’arrivée en gare de Belgrade, on sent les effluves orientales, byzantines, dans les odeurs de graisse, de sucre et de friture, dans les lancinantes mélopées qui se déversent des haut-parleurs des kiosques. Il ne manque pour accueillir le voyageur dans la chapelle ferroviaire que de voir brûler les cierges et l’encens. Mais le feu pâle des néons crépitants font tout aussi bien l’affaire. J’ai suivi mon instinct pour retrouver le chemin de la vieille ville et bientôt j’étais à mon hôtel, juste en retrait de la rue du Prince Mikhaïl. C’était un vieux bâtiment passablement décati avec cet air familier de lieu de repos pour les méritants du Parti. Au dernier étage, j’ouvris la fenêtre de ma chambre qui donnait sur une rue calme. Il pleuvait et la pluie semblait tiède, une vapeur se formait dans l’air. Je restai un moment à regarder la perspective de cette allée d’immeubles classiques et je goûtais à ce que je m’étais promis : respirer l’air de Belgrade. La nuit tomba très vite et les lumières et les rumeurs qui montaient des terrasses des cafés me poussèrent hors de ma tanière.

Pendant cinq jours, oublieux d’un quelconque prétexte à ma venue dans cette capitale des Balkans, j’ai parcouru les rues de la ville avec méthode, scrutant les façades, les vitrines, le ciel et les visages ; j’ai suivi le mouvement monotone du fleuve en marchant depuis les abords de la gare jusqu’au parc d’expositions ; je me sentais dans la peau d’un revenant qui aurait pris un billet incognito vingt ou trente ans après la fuite, sondant la chute d’un monde qui n’en finissait pas de retenir ses secrets. Chaque soir, après ma promenade, je rentrais à l’hôtel et je retrouvais un enfant du pays, qui avait grandi à l’ouest et qui se sentait ici chez lui, ailleurs, très loin. Nous passions nos soirées à parler des temps présents et du passé, nous racontant des histoires de cochon rôti à la Saint Sava, des histoires d’amour et de chair; les chants patriotiques socialistes s’élevaient comme les prières dans le souvenir, jusqu’à nous inoculer le poison de la nostalgie d’une ère dont nous n’identifions vraiment ni le lieu, ni le temps, ni le nom. Pourtant, nous essayions, humbles mortels, de donner un visage à cette présence qui nous visitait. Et il plaisait à cette bonne fée de nous apparaître au moment le plus insolite, quand nous nous laissions aller à ne plus songer à rien. Elle se voulait rassurante, comme les mots « smrt ne boli » que j’avais vus sur une photographie dans les pages d’un vieux magazine – « La mort ne fait pas mal ». Mortels de tous les pays… Smertnici svih zemalja… (les caractères cyrilliques griffent la crête des mots comme la couronne d’épines ceint le front du Sauveur).


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