Du « dehors », à Trieste

Posted on 20 octobre 2011

En gare de Mestre, point de correspondance pour Trieste, la chef de gare m’avait mis en garde : « Et faites attention de ne pas prendre le régional qui fait la boucle par Gorizia, prenez bien le train qui suit la côte ! » Je me sentis sauvé par ce bon conseil, je voulais m’épargner la traversée des confins autrichiens de cette Vénétie orientale. On croit tourner le dos à une ombre et en voilà une autre qui surgit devant vous, imprévue comme un nouvel amour : à Trieste, à peine avais-je mis un pied sur le quai de la gare, que l’Istrie tout entière et la Dalmatie m’enflammaient le cerveau. Sur la place de la Liberté, à la sortie de la gare, je m’arrêtais devant le monument à la mémoire des « trois cent cinquante mille exilés italiens, de l’Istrie, de Fiume et de la Dalmatie. »

Je marchais sous le vent et la pluie, reconnaissant au fur et à mesure les contours de la ville que je n’avais pas revue depuis tant d’années, et j’arrivais à l’hôtel, près des canaux, ruisselant et apaisé. Dans l’escalier, je croisais un Italien du sud, un Romain, qui n’en finissait pas de jurer sur cette improbable ville italienne : « Le parapluie ici, c’est pour ajouter à tes souffrances ! Ils auraient mieux fait de se la garder, les Américains, ou Tito ou que sais-je ! C’était vraiment un endroit pour les Autrichiens, cette ville, c’est une fin du monde, oui! »

Je suis allé poser mes affaires et, après m’être essuyé et séché tant bien que mal, je suis redescendu avant que ne tombe la nuit, pour goûter aux lueurs changeantes d’une fin de journée d’octobre sur le bord de mer.

Je ne savais encore comment la quitter, cette ville frontière. Je savais seulement que Belgrade m’attendait, plus bas, à l’intérieur des terres. En terrasse d’un café à l’angle de la place Unità d’Italia, je lis le Piccolo, et je salue la mémoire de Stuparich, qui remplit la page Culture, et l’esprit de tous ceux qui firent ce siècle littéraire triestin, à Trieste, en Vénétie, en Istrie et dans la vaste Italie.

Tout au long de la journée, pendant le voyage depuis Genève, je m’étais répété ces quelques vers d’Auden, du poème Law like Love, que je cherchais à traduire pour me distraire de mes pensées :

Like love we don’t know where or why,

Like love we can’t compel or fly,

Like love we often weep,

Like love we seldom keep.

Au moment de me coucher, je crus percevoir les contours de cette morale dans ma langue :

« Comme l’amour, nous ne connaissons ni le pourquoi ni le comment,

Comme l’amour, nous ne pouvons ni forcer ni nous enfuir,

Comme l’amour, souvent nous pleurons,

Comme l’amour, rarement nous honorons. »

Au cours de la nuit, la pluie et le vent avaient redoublé de force et au matin, je me réfugiais dans un bar en bas de l’hôtel, où je commençais à griffonner en toute hâte quelques impressions désordonnées, qui suivaient l’humeur du temps. Il y eut un malentendu sur ma commande et la serveuse m’expliqua : « Chez nous, à Trieste… un cappuccino piccolo, c’est un macchiato… c’est pourquoi, quand je vous ai entendu… j’ai compris que vous étiez « de dehors »… et je vous ai demandé… parce que vous êtes « d’en bas », n’est-ce pas ? — Si, lui dis-je la voix serrée… de Calabre », ajoutai-je sans réfléchir. Dans le train, j’avais entendu un Sicilien s’exclamer à voix haute, prenant à témoin tout les occupants du wagon restaurant : « Mais une chose on peut dire, sans méchanceté aucune, c’est qu’avec les Calabrais, on ne parle plus des Italiens… c’est une race à part… » Le souvenir de Stendhal me revint, qui un soir, sur une plage de Calabre, comme les pêcheurs avec qui il bavardait lui demandèrent d’où il venait, en Italie, leur répondit : « de Lombardie. » Il espérait qu’il n’y eût pas de cousin lombard parmi eux pour le confondre. Quant à moi, je venais de lire dans le Piccolo une information qui me laissa rêveur. Des malfrats calabrais, venus en repérage à Trieste pour y dévaliser une banque, s’étaient arrêtés dans leur projet quand ils reconnurent dans la rue un pentito, un repenti du clan Casalesi, réfugié dans ce bout du monde de l’Italie. Ils offrirent aussitôt au clan, « en bas », de le leur vendre, mais furent piégés dans leur dessein par la police qui les surveillait. En lisant cet article, en entendant la serveuse triestine s’adresser à moi dans son merveilleux parler, je me sentis, moi aussi, dans la peau d’un repenti, d’une catégorie moins glorieuse, peut-être. À ce moment, je crus comprendre exactement le sens de ces mots : « Signore, mi pento ». Un seul regret, aussi infime fût-il, rejoint le chœur infini de l’humanité. Et dans le miroir du bistro, le reflet de ton visage soudain te fait un peu moins peur.


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