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Des nouvelles de Prato

Posted on 16 octobre 2011

Aucune nouvelle de Prato. Les souvenirs de mon dernier séjour m’assaillent sans répit. Que puis-je attendre comme nouvelles ? Je me surprends à regarder les annonces immobilières locales dans La Nazione : « Prato affitti arredati, coquet deux pièces meublé, rez-de-jardin, via Amendola, vue sur le Bisenzio. Téléphoner… 0574… » Qui était ce Amendola ? Le début d’un récit vient me visiter : « Un hiver à Prato », « Avec vue sur le Bisenzio ». Les rives de l’Arno me semblent aussi loin, aussi étrangères que celles du Yangzi Jiang. On adopte une ville, inimaginable une heure avant de l’avoir trouvée sur son chemin, comme on adopte un chien errant avec lequel on s’est pris à jouer en toute inconscience sur les quais. On a lancé le bâton une fois, deux fois, puis le chien vous suit, ou peut-être bien que c’est vous qui le suivez, à ce stade, chacun est dans les pas de l’autre. Une histoire a commencé. La gare déjà vous est familière, avec sa glorieuse façade de l’ère industrielle, et l’Ukrainien qui tient le kiosque à hamburgers, dans le petit square, est quasiment devenu un ami. Il vous a vu passer, ces derniers jours, deux ou trois fois, une valise à la main, dans un sens et dans l’autre, il vous salue de la main : « Alors, on est rentré ? »

Je cherche des nouvelles du pays.

« La Nazione, Prato, 15 octobre 2011.

« La « Pilule », œuvre de l’artiste de Prato Leonardo Bossio, réalisée en polystyrol et résine, suscite ironie et curiosité. La sculpture, de trois mètres de long sur un mètre et demi de haut, devait être mise à flots dans les eaux du Bisenzio, près du pont du Mercatale.

« Une installation qui devient un vrai « cas ».

« N’ayant pas la formule pour me remettre d’une crise profonde – dit Bossio – j’ai cherché une façon de me guérir en créant une maxi capsule pour voir plus clair dans le futur. » Et, en attendant, il ne perd pas son temps : il a envoyé une quantité de mini-pilules, toutes dorées, à l’image de la maxi-pilule, un peu dans toutes les directions – à German Abod, qui habite à Florence, à son fils Diego, qui habite Londres. Les pilules ont été ainsi répandues dans le métro, à Piccadilly Circus et en d’autres endroits.

« L’idée d’installer la Pilule dans le Bisenzio pour la faire « naviguer » vers d’autres rives, ou de l’ancrer simplement au milieu du fleuve remonte au mois de mai de l’année dernière : « la Pilule, déclare Bossio, traversera le centre de la ville, portée par le fleuve pour répandre son message et, chemin faisant, elle devra avoir une action médicinale bénéfique.

« En tout cas, on ne la verra pas dans le Bisenzio. La raison ? les services du Génie Civil, d’après nos informations, ne seraient pas d’accord ! La Pilule va à Pistoia place Giovanni XXIII et déjà les polémiques vont bon train. Puis elle rejoindra la Pieve de San Pietro à Figline. Et des tractations sont en cours pour une exposition à Pietrasanta.

« La Pilule va partout. Sauf dans le Bisenzio. Et vous, là-bas, entre le pont Mercatale et le pont de la Victoire, vous la verriez bien ? »

À la lecture de cet article, j’ai viré libéral. « Oui », réponds-je à La Nazione, je la verrais bien, exactement là : entre le pont de la Victoire et le pont Mercatale. Rien de tel qu’un sursaut d’égoïsme salutaire pour s’ouvrir enfin à l’autre, et peut-être bien à soi-même, après tout. « Se remettre d’une crise profonde… voir plus clair dans le futur… » Moi non plus, cher Leonardo, « je n’ai pas la formule », et cette étrange tienne création, que j’eusse sans doute méprisée dans un moment de santé, je l’approuve soudain de tout mon être. Je sens me gagner la tentation militante, je suis un moderne enfin.

Au bar des Loges, à mon dernier passage, l’artiste Lucia de Innocentis m’avait présenté, un dimanche matin, à une amie d’enfance, Donatella. Elle me salua dans un généreux élan, avec un beau sourire : « Ciao ! J’ai entendu parler de toi ! Tu viens d’un pays arabe, je crois ? Elle rentrait d’une mission humanitaire à Amman. — Je ne sais pas, répondis-je un peu confus. Je viens de France… », balbutiai-je. J’éprouvais une fraction de seconde une légère panique. Quelque aspect de la réalité m’avait-il échappé ? Je cherchais instinctivement des yeux tout à l’entour des signes de la civilisation romaine. Je n’avais qu’à regarder cette femme pour en voir la plus belle expression. Elle parla de ses amours, de ses voyages, de ses années passées en Russie, avant la chute du Mur. À ce moment-là, j’avais senti en moi le besoin d’être en paix, d’en finir avec la vanité des opinions. Comme l’intelligence, la lucidité, peuvent être ridicules, à la fin ! À quoi bon se débattre avec les idées ? Aimer suffit, et Donatella, avec son délire humanitaire, aimait le monde à sa façon. Je me souvenais des mots de Chiara, la sœur de Lucia : « C’est l’Eglise qui a bousillé l’Italie… avec ses histoires de manger son pain à l’œil, sur le dos des autres… » J’aimais Chiara, j’aurais voulu lui dire que tous les deux, nous étions imprégnés de cette culture jusqu’à la moelle, et que notre insolence, nous en déplaise, nous la devions encore à l’Eglise. Mais je m’étais tu. Je craignais qu’elle ne me dît à nouveau : « T’es pas fait comme nous, toi… » Que n’aurais-je donné, pour être comme elle ! J’avais envie de suivre Donatella, ne serait-ce que pour ne pas chagriner son amie Lucia. Le bar où nous prenions un café avait été autrefois un des hauts lieux de Prato. Donatella nous proposa de continuer la conversation chez elle, dans son appartement de la place San Stefano. Avec moi, elle continua son petit jeu pervers et innocent. « Toi qui es un spécialiste, me dit-elle en allumant une cigarette, voyons si l’inscription qu’il y a sur ce bureau te dit quelque chose ? »  Je décryptais non sans mal, en lettres minuscules en caractères cyrilliques –GOSPLAN. Je restai muet. Je ne sus quel commentaire improviser.

« GOSPLAN ! s’écria-t-elle. — Ah, oui… » fis-je. Quelle mouche l’avait piquée d’importer depuis la Russie soviétique ce bureau sur lequel avaient sué des membres d’un quelconque Comité étatique… Mais je m’aperçus que je repoussais toute velléité de réaction en moi. J’étais las des affirmations contraires. Dans toute son exaltation, elle continuait à m’être sympathique. Elle nous montra des photos d’un lointain séjour au Moyen-Orient, où elle était en compagnie d’une délégation palestinienne, se tenant aux côtés d’Arafat. « Mais toi, dis-moi sérieusement, tu es pour la création d’un état palestinien ? » me demanda-t-elle en expirant longuement la fumée de sa cigarette qu’elle écrasa dans un cendrier orné d’une calligraphie arabe. « Je suis pour n’importe quoi… » eus-je envie de répondre. J’aime d’un égal amour la Castille et la Galice, la Judée et la Samarie, la Serbie et la Vallachie… D’où nous venait cette fièvre jacobine  qui s’était déclenchée à l’échelle planétaire ? J’aimerais l’avouer : je ne comprends rien à rien. J’aurais aimé, adossé au pont Mercatale, rester à regarder la pilule dorée géante de Leonardo Bossio danser au milieu des flots du Bisenzio. Que ne m’eût-elle dit, cette forme, sur les secrets de l’Attente! Je regardais Donatella qui me souriait. Elle reprenait quelques heures plus tard un avion pour Budapest, où elle partait en mission. Moi, j’avais laissé ma valise à l’hôtel. « Ah, me dit-elle au moment où nous allions nous quitter, j’ai un petit cadeau pour toi ! » Elle traversa la pièce et sortit d’une commode un tee-shirt sous un emballage de plastique. « Ouvre ! » me lança-t-elle. Je défis l’emballage et dépliai le tee-shirt. On pouvait lire « I (petit cœur) Palestine. » Que dire ? Je goûtais à l’ivresse de l’absurdité. Je l’avoue, je ressentis un étrange sentiment de bonheur. « Il ne te plaît pas ? » me demanda-t-elle les yeux étincelants d’amour et de cruauté. « Basta ! Basta ! s’était exclamée Lucia.  Maintenant on s’en va ! »

Lucia m’accompagna à la gare en faisant un détour par mon hôtel, le Flora. Je détournais la tête en passant devant le kiosque de l’Ukrainien.

Après mon départ, les deux amies s’étaient revues.  Dans le train, je reçus un message de Lucia : « Donatella trouve que tu prends tout beaucoup trop au sérieux. Bon voyage. » Je me sentis sauvé.

De retour sur les rives du Léman, il ne me reste plus qu’à écrire ma lettre au courrier des lecteurs de La Nazione : « Egregio Direttore »


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