Arrivederci Roma

Posted on 12 octobre 2011

Vingt ans après nous être vus pour la dernière fois, nous nous étions retrouvés, Marta et moi, dans un bar près de la piazza del Popolo. Au bout d’un quart d’heure de conversation, elle me trouvait insupportable. C’était sa manière de m’exprimer son affection.

« Un quart seulement de la vie est tragique, de tout le reste on peut rire », avait dit le plus grand bouffon de la comédie italienne, Alberto Sordi, qui avait le don de mélanger le rire aux larmes.

« — Ouff… Toi et ton Sordi… Tu voudrais peut-être que Sordi dirige le pays ?

— Il y aussi Risi, Gassman, Flaiano…

— Mais ils sont tous dans la tombe !

— Dante aussi est dans la tombe… et il est aussi vivant que le Christ ressuscité… et j’ai bien l’impression qu’ils règnent sur le pays malgré tout, qu’ils assurent une sorte de fonction interim… »

— C’est quoi, maintenant, ce nouveau délire chrétien ? me dit cette catholique en colère.

— Ce n’est pas de ma faute, ai-je répondu, c’est mes nerfs qui ont choisi : j’en avais marre d’être mal, j’ai eu envie de rire et le Sauveur m’a souri. Bon, si je te dis que je blague maintenant, tu te sens mieux ?

— Tu ne blagues pas, ta folie a fait des progrès. »

Marta me demanda à l’improviste :

« Au fait, tu as ton permis de conduire, toi ?

Je bredouillais que oui… je l’avais passé aux Etats-Unis, l’été 1980. Je l’avais eu dès le troisième essai, en une matinée, pour trois dollars. Elle éclata de rire, avec une pointe de moquerie à peine appuyée :

— C’est vraiment un permis à trois dollars qu’ils t’ont donné !

Puis elle enchaîna sur une histoire de mœurs qui s’étalait depuis une semaine à la une des journaux du monde entier.

— Qu’est ce que tu penses de cette affaire ? Tu savais, toi, qu’il était juif ?

— Avec le nom qu’il a, on aurait pu s’en douter, répondis-je sans trop réfléchir.

— Pourquoi, Khan, c’est juif ? minauda-t-elle. Je pensais que c’était musulman, moi… un nom du Pakistan… de l’Afghanistan… par là-bas…

— Tu croyais peut-être qu’il était de la famille de l’Aga Khan… »

— Ah, si, l’Agha Khan…

— Ce Khan, il a les mêmes vices que Totò… dis-je pensif.

Elle écarquilla les yeux :

— Totò ?

— Le grand comédien napolitain a déclaré dans une interview : « Totò aime deux choses, la pucch

— La quoi ?

— C’est un mot obscène napolitain, er topo, si tu préfères. Donc, Totò aimait la pucch… et les picaillons. Pourquoi ? Vous, vous n’aimez pas, peut-être ? » avait-il défié le jeune journaliste surpris par sa déclaration. À propos, c’était Fellini qui l’interviewait.

— On ne peut jamais parler sérieusement avec toi, m’interrompit Marta en cachant mal son impatience. Qu’est-ce que Totò vient faire dans cette histoire ? Je l’avais oublié, celui là… Tu voudrais peut-être que lui aussi, il gouverne l’Italie, c’est ça ?

Je me sentis soudain désemparé.

— Marta, mais où est-ce qu’on est enfin ? On ne s’est pas vus depuis vingt ans et tu me parles de permis de conduire, de scandale sexuel à Manhattan… »

Nous convînmes que c’était des sujets neutres. Un exercice d’échauffement musculaire.

« Tu as raison, redescendons un peu sur terre, me dit-elle d’une voix qui se fit tout à coup ferme et tranquille. Dis-moi un peu, la dernière fois qu’on s’est parlé au téléphone, tu m’avais l’air assez délirant… »

Pourquoi me suis-je senti-je troublé à ce moment ? Je ne me souvenais plus de ce que j’avais dit quand elle m’avait rappelé de son hôtel à Sarajevo, où elle était en mission pour la RAI, à mon hôtel à Palerme… où, après tout, j’étais moi aussi en mission, aimé-je penser. Pour mon propre compte, mettons. En bref, je m’étais demandé à quel point de ma vie j’en étais arrivé, s’il y avait un moyen de rebondir vers autre chose… Marta s’était remariée – ou plutôt, elle s’était mariée, elle avait eu un enfant… elle me parla de son chien, “un esclavage et un grand bonheur”… Tout cela me parlait : j’aimais les animaux, les enfants, la famille…

— Tu les aimes tellement que tu passes ton temps à les fuir ! lâcha-t-elle en étouffant un petit rire.

Je lui demandai si elle était toujours mariée. Elle acquiesça furtivement.

— Vingt ans de mariage, c’est exceptionnel aujourd’hui, la félicitai-je d’une voix sombre.

— Dans mon cas, je me suis mariée si tard que j’ai pensé que divorcer serait ridicule », trancha-t-elle sans état d’âme.

Vingt ans avaient passé. Nous nous étions rencontrés sous le signe d’une révolution, celle de “l’autre Europe” : l’effondrement du régime communiste, en décembre 1989, à Bucarest. Le centre de Bucarest était désert, prenant l’allure d’une immense salle de fêtes au lendemain d’une nuit de noces. La neige continuait à tomber sans discontinuer, adoucissant les perspectives des rues et des places. Une forme humaine se mouvant sur la chaussée devenait quasiment une cible. Je la croisais parfois plusieurs fois dans la journée, accompagnée de ses cameramen, au détour d’une rue ou au restaurant de l’hôtel Intercontinental, l’état-major des journalistes internationaux.

« Au fait, tu loges où, à Rome ? me demanda-t-elle brusquement, rompant un silence de quelques longues secondes.

— Au Valladier, ai-je répondu sans lever les yeux de mon assiette.

Le Valladier était un hôtel du centre de Rome. Le luxe qu’étalait cet établissement était du style « triomphe prolétarien » – marbre à grosses veines pourpres, lustres de verroterie, dorures et miroirs qui renvoyaient leurs éclats dans tous les angles (il y en avait même au plafond, au-dessus du lit). J’avais remarqué un étrange manège d’hommes d’âge mûr accompagnés de jeunes femmes qui passaient à la réception commander du champagne et des sorbets. Marta m’éclaira davantage sur ce haut lieu de la scène romaine. On y louait également les chambres à l’heure, m’apprit-elle. Le souvenir me revint que le bar de cet hôtel avait été le quartier général du socialiste Bruno Craxi, qu’une foule était venue attendre un soir à sa sortie pour le bombarder d’œufs. Je n’arrivais pas à échapper à la vision cinématographique de cette scène vitellonesque – la limousine avec à son bord le ministre play-boy qui partait à toute allure sous les huées et les crachats du peuple romain. « Et ils firent bien », commenta sèchement Marta au passage. Cette séquence rejoignait, à vingt ans de distance, les frasques sexuelles du pacha d’Italie dans un palais de Lombardie ou celles du baron socialiste parisien dans un hôtel de Manhattan. La vie était plus forte que tout, pensais-je. Je le dis à Marta. Elle esquissa un sourire irrité. « C’est difficile de te suivre, soupira-t-elle. En attendant, reprit-elle après un silence, j’ai lu tes souvenirs italiens. Pour commencer, tu parles de collines, à Rome, dans un passage… » Je m’étais empêtré dans une description. Elle rectifia. À ce moment, je ne l’écoutais plus vraiment. Je lui proposai de quitter l’endroit et de faire quelques pas. Je l’emmenai visiter la cour intérieure et les jardins de l’hôtel de Russie, via del Babuino. « Tu crois qu’on nous laissera entrer ? s’inquiéta-t-elle. — On nous laissait entrer dans les hôtels assiégés de Bucarest, en décembre 1989… lui rappelais-je. Pourquoi ne nous laisserait-on pas rentrer ici ? »

Je l’observais explorer les lieux, posant un regard plein de curiosité de part et d’autre, comme si elle découvrait un monde dans sa propre ville.

« Tu sais que je ne descends plus dans le centre de Rome… » me dit-elle rêveuse.

Nous sortîmes, laissant le valet coiffé d’un haut de forme nous ouvrir la porte avec un grand mouvement cérémonieux. Il n’avait pas le temps de reconnaître les riches des errants… Je voulus m’arrêter à la librairie Feltrinelli pour lui offrir un livre. « Auden… La verità, vi prego, sull’amore… — Bellissimo, je l’ai déjà… — Brodsky… Poesie di Natale… — Magnifiques… je les ai lues… » Nous finîmes sur Flaiano.

« On ne le comprend pas toujours très bien, me dit-elle en feuilletant un de ses livres. — Ses errements font partie de son charme », lui dis-je. Je venais de m’en rendre compte en relisant une page que j’aimais particulièrement. C’était l’amour que l’on cherchait chez Flaiano, et son intelligence nous guidait dans cette recherche.

Je lui offris La Solitude du satyre. « Je crois bien que je l’ai, celui-là aussi, murmura-t-elle, prise dans ses pensées. — Tu pourras toujours venir l’échanger, lui dis-je. — Non, me répondit-elle sur un ton qui me parut soudain comme investi d’une mission. Je le donnerai à ma sœur… il faut qu’on convertisse des lecteurs à Flaiano ».

Nous redescendîmes la rue et traversâmes la place, sa voiture était garée un peu plus bas, dans la plus totale anarchie. C’est un art que de vivre dans le chaos, me dis-je. Je montais instinctivement dans le véhicule. Elle démarra sans poser de questions et prit une route qui montait vers les hauteurs de la Villa Borghese. Tandis que nous roulions, nous ne dîmes plus un mot pendant quelques minutes, comme si l’on attendait qu’un jugement tombe des cieux. J’eus le sentiment qu’il pouvait être doux de se sentir jugé. Marta arrêta la voiture au pied d’un grand escalier qui montait dans les jardins de la Villa Borghese. À ce moment précis, le temps tourna et un orage éclata. «  Samuelete ne devi annà… il est temps que tu y ailles… » me dit-elle à voix basse en actionnant machinalement les essuie-glaces. J’étais étonné qu’elle eût prononcé ces mots en romanesco, elle qui, puriste de la langue comme Flaiano, se tenait loin des dialectes. Les mots de la chanson de Sordi me  revinrent alors à l’esprit, comme si le vieux barde continuait à veiller sur les enfants de Rome, sur les cœurs de Rome : « E si ce devi annà… ce devi annà… Et si il faut y aller… » J’ouvris la portière, son regard se détacha lentement du mouvement des essuie-glaces et, se tournant vers moi, je l’entendis prononcer ces mots : « Ciao, donne de tes nouvelles… »

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