Une nuit et un matin à Prato | Brussell-express

Une nuit et un matin à Prato

Posted on 11 octobre 2011

Pendant une semaine, j’avais découvert, au cours des longues journées pluvieuses de ces premiers jours d’octobre, l’univers monotone et charmant du meublé de la Grand-Rue, à Rolle, de l’autre côté de la place du Château. Meublé était le mot, car la propriétaire était l’épouse d’un antiquaire et il n’y avait pas un coin de la maison qui supportât le vide. Tableaux, meubles anciens de toutes époques, draperies, tentures, objets insolites surgissaient de toutes parts et comblaient l’espace, en faisant une sorte de musée local. Sur le même trottoir, à quelque pas de la pension, il y avait le bureau du Journal de la Côte et j’avais eu une conversation, un après-midi, avec un de ses journalistes, un fort gaillard du pays au regard et au parler francs qui portait un bouc à la manière d’antan : « Il est temps de revenir aux méthodes des Bourla Papeys », m’avait-il dit. Le mot me surprit. “Bourla Papey”, m’expliqua-t-il, était une corruption vaudoise du français « Brûle papiers », surnom donné aux paysans vaudois qui voulurent faire abolir les droits féodaux en brûlant les archives dans les châteaux, selon le bon conseil de Napoléon, qui avait libéré les Vaudois. « Les Vaudois sont capables d’une grande bassesse, voyez leur attitude avec le Major Davel », m’avait dit ce journaliste qui se déclarait volontiers “très patriote” – et j’entendis le mot dans sa signification la plus noble. Il faut d’abord être de quelque part pour pouvoir s’ouvrir à l’ailleurs, pouvoir accueillir cette dimension, ou bien l’on n’est de nulle part et plus personne n’existe pour personne. Cette rencontre avec cet anarchisant conservateur m’avait impressionné par la force de sa simplicité. Chez Madame Wenzel, il y avait deux Américaines qui déambulaient tout le jour dans le jardin de la maison, fumant leur cigarette et bavardant sur l’état du monde; je les croisais parfois dans la journée, se promenant bras dessus, bras dessous dans la Grand-Rue, ou au tea-room chez Boccard le matin, ou au Café vaudois à l’heure du déjeuner. La mère avait nonante-deux ans, et la fille peut-être trente ans de moins. Il était difficile de comprendre leur parcours ; la mère s’était fièrement déclarée devant moi « Dalmatienne ». La fille était née à Rome, dans un appartement du Grand Hôtel, elles avaient apparemment vécu toute leur vie dans les hôtels, dans les cercles et les clubs militaires, à Londres, à Rome et aux Etats-Unis, grâce au père et au mari de la mère, tous deux officiers de l’Armée britannique. Deux exilées, deux marginales, pensais-je. Un grain de folie flottait dans ce bourg du bord du Léman, qui avait quelque chose d’apaisant. Touchions-nous déjà à l’excès ? me demandais-je en moi-même.

J’allais me frotter à ce questionnement en quittant les rives du Léman pour celles du Bisenzio. J’avais réservé une chambre à l’hôtel Flora, une institution de Prato, un peu par goût du romanesque, et aussi parce que je n’avais pas osé revenir à la maison d’hôtes de la Piazza San Antonino où j’avais séjourné une semaine plus tôt, de peur de rompre le charme qui baignait encore mon souvenir. J’y arrivais le soir, après une journée de train. J’avais donné rendez-vous à Lucia à neuf heures, dans le salon du hall encombré de meubles et de luminaires vieillots. L’atmosphère de cet établissement avait quelque chose d’immuable. Le temps semblait s’être arrêté. Dehors, le monde civil se côtoyait dans le carnage et dans la paix. En attendant mon rendez-vous, j’échangeais quelques mots avec le réceptionniste. Il y avait, au-dessus du desk, une photo de Benigni, le comédien célèbre qui avait grandi à Prato, en compagnie du propriétaire de l’hôtel. La conversation porta sur l’Italie, et une fois encore, je fus frappé de la simplicité avec laquelle, en Italie, on est transporté, à n’importe quel propos, dans la philosophie de la vie. Le bonheur et le malheur deviennent quasiment des valeurs aléatoires dans la chaleur de l’échange. “L’excès”, cette essence de la vie, surgissait de toutes parts. Etait-ce cette apparition en imperméable, les cheveux en bataille, qui s’annonçait à la réception et se retourna vivement dans ma direction sur un signe du réceptionniste? Etait-ce ce petit livre de poèmes d’Auden, à peine traduit en italien, Grazie, Nebbia, que je lui offris en me levant ? Etait-ce la lumière blafarde de cet intérieur, la fraîcheur de cette soirée, ma venue impromptue pour revoir ma correspondante toscane, qui s’était déclarée, quelques jours plus tôt, “quasi perdue de vue”? Jusqu’aux premières heures du matin, dans les rues de la ville animée par les débordements d’un samedi soir et dans le calme de son appartement des quais du Bisenzio, nous conversâmes nous aussi, comme tant d’autres, dans cette langue tellement humaine que c’est un luxe que de s’exprimer en elle.

Une nuit dans un hôtel d’une ville de province de l’Italie : chaque bruit domestique a quelque chose de familier et d’inquiétant à la fois, qui te renvoie aux échos du passé. Les voix qui montent de la rue, les rires étouffés que l’on entend à travers la cloison, dans la chambre voisine, les chuchotements et les pas dans le couloir, ce sentiment étrange, comme si ces paroles s’adressaient à nous, comme si il y avait là une humanité qui se rappelait à nous dans toute sa vérité humaine et se voulait rassurante et proche. En se réveillant à une heure improbable de la nuit, on prend conscience que l’on en est encore à faire ses premiers pas d’homme dans la vie, on appelle son semblable, on réclame l’indulgence.

Au matin, on redécouvre le monde comme à ses premières heures à une table de café. La sculpture abstraite, ce monument soviétique au milieu du rond-point qui s’ouvre sur le château ne nous repousse plus, ni les titres scandaleux des journaux, ni la vulgarité des commentaires déclamés à voix haute sur les derniers tours de scrutin… On aurait envie de participer à toutes les manifestations publiques, à toutes les marches militaires, sortir de la fournaise de son orgueil individualiste et se joindre au monde enfin tel qu’il se présente à nous, embrasser l’immense désordre et nous y perdre… « Quant à l’excès, tu ne trouveras pas de définitions, c’est un vécu intérieur, une mesure individuelle qui s’impose toute seule, comme tous les sentiments, et que personne ne peut définir vraiment. Le cœur te dit que tout cela est excessif et avec le cœur on ne discute pas. »


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express