Mais où il est passé, le Franz Joseph?

Posted on 14 septembre 2011

Le souvenir de Gorizia me revint, comme un fragment d’une vie antérieure qui revenait à la surface. Depuis une semaine, toutes les destinations, toutes les explorations, tous les pèlerinages semblaient possibles avec cette exilée des deux hémisphères, comme si elle-même attendait une révélation à mes côtés. Sur la route qui nous menait à Gorizia, Federica me dit, avec des mots paisibles, car elle ne faisait jamais défaut à son éducation, son ire contre l’Eglise. Comme toute bonne catholique, elle était fâchée avec cette noble institution. Je songeais qu’il m’arrivait d’éprouver la même saine colère contre la presse, que je lisais pourtant avec plaisir. « L’Eglise, lui dis-je, est aussi nécessaire que la presse ; qu’elle nous fasse enrager parfois et nous pousse à l’hérésie fait partie de sa juste fonction. » Je venais de lire dans le supplément du vendredi de La Repubblica un article sur une jeune passionaria chilienne qui avait su exalter le mouvement des foules, à quelles fins, je ne sais plus… je voyais dans ses gestes et dans ses paroles une soif d’ivresse et d’extase et cela me suffisait déjà. La beauté, la fraîcheur de son visage avait fait le tour du monde des écrans de télévision et les unes des journaux. Une chose m’avait frappé : tout en rendant hommage à sa beauté, le reporter cherchait à excuser cette insaisissable grâce, à en estomper le terrible pouvoir. Nous avons du mal à accepter cette vérité : la Beauté peut être effrayante et injuste. Elle porte en elle un si profond mystère, que s’arrêter sur les mœurs de celle qui l’incarne n’a tout simplement pas lieu d’être. Dans Acqua Alta, le poète Brodsky fit le portrait de cette Vénitienne dont il était amoureux, qu’il avait rencontrée dans « sa précédente incarnation », dans cette ville qui encore portait le nom de Leningrad et qu’il venait de retrouver à la gare de Venezia Santa Lucia, un jour d’hiver 1973 : « Elle pouvait dire les choses les plus insensées sur le régime sous lequel nous avions vécu, sa beauté nous faisait oublier toutes ses folies. »

Un soir, à Venise, dans une église du campo San Stefano, la nuit de Noël, j’entendis le sermon du prêtre qui, se donnant une composition bonhomme, citait un comique de la télévision, et j’en avais éprouvé un mélange de honte et de colère – pourquoi ? Ce pasteur ne cherchait-il pas à se rapprocher, à se faire comprendre de ses ouailles, de son public ?

À Gradisca, quelque part sur la route, se jouait une grande chorale dialectale : « No xe bel quel che xe bel, ma xe bel quel che… » La ruche bourdonnante des sons me faisait tourner la tête. À Cormons, ce dimanche, on rejouait, en costumes d’époque, une scène de la vie du pays sous les Habsbourgs… À Cortina d’Ampezzo, on célébrait en toute simplicité le premier rattachement à la couronne d’Autriche, sans pour autant renier l’Unité d’Italie… Nous étions d’éternels amoureux, et la nostalgie, cet élixir de l’amour, n’était pas en manque ici. Les Trois Venises, le pays frioulan, la Maison d’Autriche et Rome et l’Italie faisaient entendre leur voix dans un grand chœur, où l’on percevait tout à la fois les accents de chacun et la partition entière.

À Gorizia, piazza Vittoria, je me surpris à demander à la ronde où se trouvait Carlo Michelstaedter. « Vous cherchez Carlo Michelstaedter ? Ça fait un peu de temps qu’il manque, par ici… me répondit un passant. — Non, je n’avais pas la prétention de le rencontrer en personne… », me corrigeai-je. Il me proposa de m’accompagner jusqu’à la statue érigée en mémoire du poète, en haut de la rue qui serpentait depuis la place. Je remarquais les noms à la consonance germanique ou slave aux enseignes de vieilles boutiques démodées : un chapelier, une herboristerie, un oiselier. « Fare di se stesso fiamma… » En lisant cette inscription au pied de la statue de bronze, je voulus croire que cette flamme qu’il appela de ses vœux abolissait son suicide, que cette mort pouvait être un cas de rédemption. « On dirait qu’il est vivant, qu’il attend qu’on lui dise quelque chose… » murmura Federica. J’entendis une voix énergique dans mon dos : « Il vous intéresse, le Michelstaedter ? Je me retournai, une belle femme, d’un âge mûr et indéfinissable nous regardait avec sympathie et curiosité, un sourire lumineux éclairait son visage. — Vous êtes de Gorizia ? bredouillai-je. Elle répondit par une question : — Mais d’où vous venez, vous ? Federica improvisa, cherchant ses mots en chemin : — Nous… on vient… on vient de Cividale ! Pardi. — Et vous êtes venus à Gorizia ! Quelle bonne idée… D’où vous le connaissez, le Michelstaedter ? — Signora… plaidai-je d’une voix faible, dites-moi… d’où vous êtes, je vous prie ? — Moi ? De Gorizia ! Mais regardez-moi, ça ne se voit pas ? » Bien sûr… comment ne l’avions-nous vu… Je cherchais instinctivement un mot léger ; je me souvins de la lassitude qu’avait éprouvée Michelstaedter à Florence, où il passa plusieurs années. La fameuse « c sguaiata », la c émoussée toscane avait fini par mettre ses nerfs à bout : « Je préfèrerais entendre le bulgare ! », s’était-il épanché dans une lettre à un ami de Gorizia. L’inconnue de Gorizia compatit : « Eh ! Il faut le comprendre… quand on quitte Gorizia pour Florence… Eh ! C’était encore du temps de l’Empereur ! Mais vous savez que mon père parlait les quatre langues parfaitement ? » Elle énumère avec les doigts : « Donc, l’italien, l’allemand, le slovène et le frioulan. Ah, notre Franz Joseph ! Mais vous avez vu le pont de pierre du chemin de fer, là-haut, à Nova Goriza, en Slovénie ? Du monde entier on vient le voir ! Dio Santo ! Mais où il est passé, le Franz Joseph ? Je vous le demande ! » Elle s’arrête, saisie par l’émotion : « Regardez, me dit-elle en me montrant ses bras nus, rien qu’à citer son nom, j’en ai la chair de poule ! Regardez ! » Je suis aussi ému qu’elle.  Je murmure, du bout des lèvres, que je suis revenu ici, après vingt ans. À ces mots, elle me fixe à nouveau d’un regard vif : « Ah, j’ai compris ! Vous étiez venu faire le militaire, c’est ça ? » Je n’osai rien dire, Federica me regarda d’un air troublé, comme si un seuil avait été franchi dans cette conversation. Danila, nous nous étions maintenant présentés, poursuivit dans sa lancée sur le chapitre de ce royaume d’où elle était, où elle vivait : « Mais vous savez qu’ici, on est en pleine Illyrie, Napoléon avait recréé les provinces illyriques, pensez un peu ! Il savait ce qu’il faisait ! C’était un Corse ! Et Hérodote parlait déjà des Vénitiens comme des Illyriens ! » Je sentis que j’avais besoin de reprendre mon souffle, je me défendis comme je pus, j’invoquais le monument sur l’Isonzo, où était tombé le triestin Scipio Slataper pendant la Première Guerre Mondiale. Danila nous indiqua très clairement et avec une grande précision la route à suivre. « Je voudrais… vous revoir… la prochaine fois que je viendrai… lui dis-je. Elle me donna son numéro de téléphone et, comme je finissais de le noter, elle s’exclama : — N’oubliez pas, quand vous m’appellerez, pour que je me souvienne de vous, de vous annoncer comme ça : « Signora Danila, c’est le militaire de Cividale ! »

Nous trouvâmes le monument sur l’Isonzo. Sur la route, j’aperçus cette inscription sur un mur : « Le mur des cinq langues ». Je frémis en pensant quelle pouvait être la cinquième langue : le latin ? L’hébreu ?

En traversant Gorizia sur le chemin du retour, je voulus m’arrêter à la Libreria editrice goriziana, ce lieu d’ancrage de la ville.

Je feuilletais quelques livres dans la salle des publications historiques de cette province illyrienne. Je lus sur la couverture au dos d’une biographie : « Le 6 novembre 1836, meurt à Görtz (Gorizia) le dernier roi absolutiste de France et de Navarre, colonel général des Suisses et des Grisons, Charles X. Son tombeau se trouve à Kostanjevica (Castagnevizza), à Nova Goriza, dans la crypte de l’Eglise de l’Annonciation. » Le fonds de la librairie marquait une pause, une halte, dans l’Histoire de cette province universelle. « Que dirait Danila de cette histoire du dernier roi de France ? » pensai-je. Le libraire m’offrit le dernier catalogue somptueux de la librairie, que je contemple au moment où j’écris ces lignes, loin de Gorizia.

La première partie du catalogue traitait de livres anciens et rares : La Bulle papale de Clément XIII ; L’Album de dessins des costumes du Règne de Naples ; La Monarchie austro-hongroise illustrée en 24 volumes ; Patria del Friuli, Lois pour la Patrie et la citoyenneté du Frioul ; Kart von Eckartshausen, Gott ist die reinste Liebe ; Luis de Olod, Tratado del origen, y arte de escribir bien

La deuxième partie, Novecento triestino, retint davantage encore mon attention. J’étais ici chez moi, à la maison. Comme tous ces noms m’étaient familiers! Les auteurs du Zibaldone, une des plus excitantes aventures intellectuelles et éditoriales de l’après-guerre, dirigée par Anita Pittoni, se répandaient à travers les pages, connus ou moins connus… C’est le libraire Zorzon et le lettré Bruno Maier qui m’avaient fait découvrir, à Trieste, cette merveilleuse collection qui embrassait les sujets les plus divers de cette Vénétie orientale, ce continent qui se prolongeait naturellement jusqu’à la pointe de l’Istrie et portait en son sein tant de règnes. Un des livres les plus curieux de cette collection raffinée était L’Armonica : Zibaldone degli scritti brevi, une anthologie de poètes triestins agrémentée de délicates illustrations, au tirage confidentiel. Me promenant un jour en compagnie de Brodsky à Venise, je crus reconnaître cet objet rare dans une reliure précieuse en vitrine d’un antiquaire : « Regarde! lui dis-je, un livre-accordéon! — Oui…  me répondit-il rêveur. Ce sont des livres qui doivent se laisser regarder… ils parlent d’eux-mêmes… » Et nous restâmes une longue minute à le regarder, avant de reprendre notre promenade, muets.


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