E Ziguzaine…

Posted on 09 septembre 2011

La gare de Venezia Mestre, au moment où je descendis du rapide en provenance de Genève, m’apparut dans un halo de brume : l’humidité de l’Adriatique remplissait l’air et la chaleur inhabituelle de ces premiers jours de septembre m’engourdissait agréablement le cerveau. Les rails, sous le soleil chauffés à blanc, striaient la perspective de leurs reflets, accrochant au loin les catenaires, comme la mer le ciel à l’horizon.

Une photographie retrouvée parmi des papiers épars dans une farde m’avait poussé jusqu’aux portes du Frioul. Pressant entre mes doigts cette image, je redécouvris et crus entendre ce rire, éclatant et libre, qui éclairait le sujet et la scène : Latina, au sud de Rome, un jour d’été 1981. Le comique rejoignait le bonheur autour d’un énorme évier de campagne où je me reconnus en compagnie de cette Romaine native de Montevideo, tous deux nous affairant à faire la vaisselle, brassant à pleines mains une montagne de mousse savonneuse.

Liza, l’amie anglaise d’Anguillara qui m’avait accompagné en ce lointain jour d’été dans ce domaine agricole du Latium, m’avait donné un numéro de téléphone : « Federica vit maintenant là-haut, dans le Frioul, près d’Udine, dans un petit village au cœur de la montagne… »

Je l’avais appelée depuis les rives du Léman : « Federica ? Ciao, sono Samuele… » En quelques minutes et quelques mots, nous ajoutâmes une légende en marge de cette photographie, un nota bene sur les trente ans qui s’étaient écoulés.

Les deux heures passées dans le train régional qui parcourait un arc ferroviaire à l’intérieur des terres, de Venezia Santa Lucia à Trieste, furent mon baptême frioulan ; la climatisation fonctionnait mal, les voyageurs avaient ouvert les fenêtres et dans les courants d’air chaud, dans la sueur, l’humanité se réconciliait pour une heure ou deux, il n’y avait plus de place pour aucune contestation, on s’appliquait à respirer. Peu à peu, les noms des gares apparurent en deux langues, celle de la nation italienne, la grande, la langue émancipée, et l’autre, plus secrète, du pays frioulan. J’arrivai en gare d’Udine – Udin, en fin d’après-midi. « J’aurai des lunettes teintées et les cheveux courts, m’avait lancé Federica la veille, quand je lui avais annoncé ma venue pour le lendemain. — Moi aussi », lui répondis-je. Dans le train, je me souvins de la soirée de Latina et une foule de détails enfouis me revinrent à l’esprit. Son père, lors du dîner, avait exalté d’une manière un peu trop ostensible les vertus de la république sociale du Duce pour que je n’en fusse pas troublé. Il croyait dans les bienfaits de la colonisation, ses parents étaient allé fertiliser des terres en Ethiopie, il avait mal vécu le départ des Italiens, porteurs de civilisation ; je lui dis qu’il y avait certainement une grande vérité dans cette utopie, car c’en était une, mais que les utopies, comme les empires et les civilisations, évoluaient, comme les gens – car qu’est-ce qu’une idée, sinon un être vivant ? Dès lors, durant toute la soirée, il rôda autour de moi d’un air vaguement inquiet et chacun craignit que fût prononcé le mot de trop.

La chaleur en gare d’Udine me poussa à l’intérieur d’un kiosque à journaux où je goûtai les bienfaits de l’air rafraîchi. Parmi les piles de journaux exposés devant la caisse, trônait un petit livre : Nuove lezioni di lingua e cultura friulana, publié par la Societât filologjiche furlane. Je l’achetais pour quelques euros. Au moment où je ramassais ma monnaie, j’entendis une voix derrière moi en même temps qu’une main se posait sur mon épaule : « Tu sei Samuele ? J’aurais pu répondre du plus profond de mon désarroi masculin : – Et toi qui es-tu ? Femme ? Mère ? Fille ? » Mais elle ne me laissa pas le temps de chercher mes mots. M’arrachant presque des mains le petit livre que je venais d’acheter, elle en déchiffra le titre et s’exclama dans un éclat de rire : – Dio mio! Incorrigibile che sei ! C’est tout ce que t’as avec toi ? Tu repars par le prochain train, peut-être ? »

La route pour Cesariis passait par Cividale – Cividât. Je cherchais à contrôler mes émotions et me concentrai sur la prononciation des noms en frioulan, mon petit guide à la main, mais apparemment elle changeait à chaque fraction de village. Nous arrivâmes au bourg de Cesariis – un pont, une petite place et quelques maisons blotties au pied de la montagne, un fortin bordé de forêts de sapins – une marée de vert. Il fallait laisser l’auto en contrebas, là où la route carrossable s’arrêtait. Sur les hauteurs, on apercevait un château, pour la rénovation duquel s’était mobilisée les citoyens du village, parmi eux un couple d’architectes danois qui vivaient là depuis des années. Federica m’avait préparé ma chambre – sa chambre, à l’étage. Elle dormirait dans la grande pièce voûtée à demi enterrée, pleine de lumière et de fraîcheur, l’endroit le plus singulier de la maison. « Je ne sais pas ce que tu avais pensé faire… me dit-elle en me présentant les chats qui venaient à notre rencontre : Felix, Romulus… Tu dois te sentir libre… » Je saisis l’invitation sans réfléchir, m’empêtrant dans de vaines explications. Tout ce vert me portait sur le cœur… Sur le chemin, j’avais aperçu l’architecte danois torse et pieds nus, remontant de l’eau du puits, des affiches à l’allure de manifeste étaient placardées sur la façade de son atelier d’architecture, et présentaient le projet de rénovation du château avec les matériaux et les méthodes de l’époque. Après tout, n’y avait-il pas là, de nouveau, une aimable utopie ? Les terres fertiles de l’Ethiopie, c’était ici aussi. Une heure plus tard, nous prîmes la route à la recherche d’un logis. Toutes les maisons d’hôtes de Cividale affichaient complet : c’était le week-end du rallye. Des voitures bariolées aux plaques italiennes et étrangères emplissaient la place du Duomo. Sur le coup de minuit, je renonçai à poursuivre les recherches, mais Federica insista : « Je ne voudrais pas que tu passes une mauvaise nuit, tu seras mieux seul, dai, tu auras ta privacy… »

En parcourant les collines voisines, les phares balayèrent une enseigne : « agriturismo… » Nous vîmes de la lumière aux fenêtres du gîte. Je sortis de l’auto. Des chevaux paissaient dans le pré voisin, je distinguais leurs mouvements calmes dans la lumière lunaire. Assis à une table dans le vaste hall d’entrée, un vieil homme faisait les mots croisés. « Ah, la chambre, c’est pour vous seulement ? » marmonna l’agriculteur aubergiste en suivant distraitement des yeux l’auto qui faisait une manœuvre devant la bâtisse. Je montais poser mon bagage et nous restâmes à parler un long moment, Federica et moi, assis sur un banc en rondins d’où l’on avait une vue sur la vallée et ses lumières qui scintillaient tout à la ronde. L’air était chaud quand nous nous quittâmes à deux heures du matin.

Le lendemain, au lever, la fille du propriétaire m’accueillit avec une curiosité pleine de bienveillance. J’étais le seul hôte de la maison. Je lui confiai mon désir et ma joie d’aller à Grado dans la journée. « Ah, bella, Grado ! » soupira-t-elle. Elle sortait rarement de la propriété familiale, il y avait tant à faire ici. Quand elle prenait des vacances, son bonheur était de « descendre en Italie ». Elle aimait la Toscane, le parler toscan, doux et aérien, avec la c aphone, « dai, le coup qu’ils nous ont fait de la Hoha Hola, troppo forte. » Elle aimait aussi Naples, « ces enfants que tu vois courir dans les rues, tellement joyeux, cette vie éclatante qui jaillit à chaque coin de rue… » Une jeune fille traversa comme une ombre la salle, se couvrant le visage des mains, et vint silencieusement se blottir contre sa mère, qui lui passa naturellement, comme une aile, le bras autour du cou, tout en continuant à me parler avec une grande simplicité. « Prendre sous son aile »… Cette figure maternelle, cet ange-Madonne, n’était-elle pas parée d’ailes ?

« Grado ? » Depuis la terrasse, Federica avait lancé la parole magique. « Grado ! » répondis-je, agitant mon chapeau en guise de salut. Le père de la belle Frioulane fit son entrée à ce moment : « Bon Dì ! » Je vis sa fille rougir en entendant l’expression du pays qui, à moi, me ravissait le cœur. Elle se ressaisit soudain, nous accompagnant de ses vœux : « Ah, ne manquez pas de visiter Aquilée, sur la route ».

La basilique d’Aquilée surgit, immaculée, au bout d’une allée bordée d’arbres qui menait à la mer. La place vibrait d’une vie romaine, pour un peu, on se serait mis à parler latin. À l’entrée de la basilique, je remarquais un panier rempli de foulards. La gardienne du lieu les prenait, les secouait et les pliait un à un. « Doit-on se couvrir d’un foulard en entrant ? lui demandai-je. — Non, ce n’est pas nécessaire, vous, vous êtes vêtus. — Vêtus ? Elle s’expliqua : — Que voulez-vous, il y a des personnes qui entrent ici à demi nues, après la plage. Je comprends qu’il fasse chaud… je comprends aussi qu’on puisse penser que c’est un musée… je ne cherche à convertir personne, mais enfin, c’est une église… » On redécouvre la tolérance quand on s’y attend le moins.

En sortant, je me promenai aux abords de cette demeure traversée de lumière et m’arrêtai devant la stèle tombale d’une princesse autrichienne enterrée au pied de la basilique ; j’y lus le poème de la douleur gravé par ses fils : « Toutes les fleurs, toutes les larmes du monde ne sauront apaiser notre peine… Que la lumière éternelle resplendisse sur la chère âme… Sofia de Hentschel Wildhaus… » Ces mots étaient gravés dans une des langues de l’empire, la dolce lingua

À Grado, je cherchais la maison de Biagio Marin, le poète qui écrivait ses vers dans la langue insulaire et sa prose dans la langue toscane, le Frioulan d’une des trois Venises, familier de l’allemand impérial. Federica, comme nous marchions sur la digue et que nous croisions de nombreux couples accompagnés de leurs enfants par cette journée ensoleillée, me demanda à l’improviste ce qu’était pour moi « un couple » et pour la première fois de ma vie, l’idée me vint que cette dimension spirituelle s’apparentait à celle de l’Empire : chacun continuait à parler sa langue, à vaquer à ses affaires, sous le sceau de la fidélité à un dessein supérieur, dont le sens absolu peut-être nous échappait ; seul nous éclairait ce sentiment d’appartenir à une communauté, d’en être une parcelle inviolable, en nous-mêmes et chez l’autre, à travers cette alliance sacrée – la promesse. À quoi ? Le mystère était aussi grand que celui de la Trinité. La promesse en elle-même était déjà une forme de prière, et la prière était l’essence même de la vie.

Je me convins peu à peu que ces retrouvailles étaient à l’image de cette province autonome. De part et d’autre, on faisait un voyage dans le temps ; le passé était tellement présent que la mort semblait une illusion – comme si elle visait à nous rassurer : ceux qui ne voulaient pas revivre n’y seraient pas tenus. Je vivais cette vérité dans mon métabolisme et il me fallait faire un effort pour m’en distraire. « Redécouvrir le miracle de la raison et de la vie », comme l’invoquait le poète sévillan, exigeait peut-être que l’on fît taire l’intelligence parfois, ou la pensée, cette coquette imprévisible.

Tous ces jours, une comptine frioulane ne cessa de me trotter dans la tête :

« E ziguzaine

no vûule naine

e no canaine

a fâ l’amôr… »

À la ferme où je séjournais, je m’étais fait traduire les paroles de cette ritournelle par la grand-mère, la mère, la fille, et j’en eus bien trois versions différentes : « E ziguzaine… je ne veux pas d’histoires… je ne veux pas d’enfants… beh, le reste, vous êtes un homme,  vous comprenez, non? » Aucune de ces Frioulanes pourtant n’aurait juré du sens du mot ziguzaine.

J’en trouvais finalement une possible illustration dans une note de mon petit livre de la Societât filologjiche furlane, que je m’empressais d’oublier aussitôt. C’était un si joli petit mystère! Et l’oubli, une si douce chose!


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