Spleen op ‘t Zand

Posted on 03 août 2011

J’ai retrouvé De Haan et ses cottages, cette métaphore suisse, anglaise ou normande baignée par les eaux grises et vertes de la mer du Nord. Je suis descendu du tram d’Ostende avec l’idée de goûter pendant quelques jours à la paix des dunes. Dans la petite station qui affichait complet, la pluie m’est venue en aide, poussant à l’exode les vacanciers en ces premiers jours d’un mois d’août automnal et j’ai fini par trouver une chambre à l’hôtel Astoria, un bâtiment de style art nouveau, qui a gardé son allure de la grande époque. Le gérant, remarquant que je venais de Suisse, me dit rêveusement : « Ah ! La Suisse ! J’ai passé de longues années à Neuchâtel… J’ai laissé un peu de mon cœur là-bas… » Et il me laissa la chambre double, plus grande, avec balcon, au prix de l’individuelle. « Vous arrivez avec la pluie quand les autres s’en vont… » murmura-t-il songeur, comme pour justifier son geste généreux. Il venait du Limbourg, à l’orient du pays.

« Qu’est-ce qu’on peut bien faire, ici ? » s’était exclamée une Périgourdine de Genève que j’avais entraînée sur ces rivages il y a des années. C’est la persistance de cette question qui me fait revenir sur la côte flamande à chaque fois. Cette question est un baume, car elle vous laisse libre de n’y pas répondre. Que faire ? J’écoute la femme de ménage russe guider sa collègue venue comme elle d’une des contrées de l’Empire, et de l’entendre me parler dans la langue de cette lointaine Poméranie me comble déjà. Cet hôtel de vacances a un air de maison de convalescence : on sent qu’il y règne une secrète discipline. Des grands-parents jouent aux dames avec leurs petits-enfants dans le salon, tandis que le mauvais temps s’affiche aux carreaux de la baie vitrée. C’est un spectacle impressionnant d’humanité. Des phrases banales comme « le beau temps ne reviendra plus, l’été est fini », ne sont plus vraiment banales sans que l’on sache pourquoi, probablement parce que l’homme ou la femme qui les prononce ne nous sont pas étrangers mais semblables. Et l’on se dit que c’est un art, que c’est un don, d’être un bienheureux semblable parmi les siens.

Une affiche à la réception attire mon regard : on donne une exposition de la vie et de l’œuvre de l’architecte Leo Ide à la bibliothèque communale. Je m’y rends d’un pas vaillant et j’y découvre que Leo Ide fut le créateur inspiré, entre autres merveilles locales, de l’hôtel Astoria. S’il y a une activité dont je ne me lasse jamais, qui me distrait toujours, c’est d’aller à la rencontre de mon prochain, personnage de ce monde-ci ou du monde voisin – femme de ménage, réceptionniste, architecte… Ma modeste vie sociale est faite de ces mille rencontres, apparitions fugitives, le plus souvent sans lendemains, si ce n’est qu’elles continuent à vivre en moi, à resurgir dans ma mémoire en maintes occasions.

J’ai avec moi l’autobiographie de Groucho Marx, Groucho and me, et je redécouvre ce qu’est un livre : un compagnon de conversation.

« Depuis le moment où je me suis mis à écrire cette chronologie anarchique, confesse-t-il quelque part dans ces mémoires, mon éditeur n’a pas arrêté de m’exhorter  à dévoiler quelques détails croustillants sur ma vie privée. « Ecoute, m’a-t-il dit, tu as déjà écrit deux cents pages et tes lecteurs n’ont toujours pas la moindre idée de qui tu es ! »

« Tous ceux qui se sont frottés à écrire le savent : écrire induit à penser, et comme chacun sait, penser est la façon la plus déplaisante de passer la journée », note sagement en passant l’aîné de la fratrie Marx.

J’essaie d’oublier de penser en écrivant et en lisant, pour simplement goûter à l’amitié qui jaillit de ce livre, évidente comme le rire qu’il suscite, et je me laisse aller à la dérive au fil des pages. Je m’aère la tête en marchant sur la plage pieds nus, les sandales à la main, goûtant à la fraîcheur des vaguelettes qui me lèchent les mollets. Je suis du regard les cerfs-volants et les nuages et les embarcations qui flottent au loin, puis je retrouve mon compagnon et m’étends dans un repli de la dune, reprenant ma conversation avec le confident complice, à peine distrait par les enfants qui courent en tous sens en poussant de petits cris de joie. Nous sommes là, tous ensemble, sans nous connaître vraiment, semblables et proches. De Haan : h aspiré, double voyelle montante, consonne amortie – un spleen phonétique.


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