Nouvelles de Ferragosto | Brussell-express

Nouvelles de Ferragosto

Posted on 17 août 2011

À six heures du matin, sur le quai de la gare de Rivaz, dans le Lavaux, alors que j’attends le train régional pour Montreux, où fait escale l’intercity pour Milan, un plongeur se prépare ; il a les clés d’un local de la petite gare du littoral, sur la porte duquel je lis : « CLUB DE PLONGÉE DE RIVAZ ». Je parle avec lui pendant un quart d’heure, il m’explique les paliers à respecter, il descend jusqu’à soixante mètres, « mais les vieux, eux, descendent à cent mètres, et avec rien d’autre que de l’oxygène ». Les jeunes descendent encore plus profond, avec des mélanges d’oxygène et d’hélium qui permettent quasiment de sauter les paliers. Lui ne s’y aventure pas. « À soixante mètres de fond, me dit-il, la température avoisine les trois degrés. » Mon train entre en gare, je le salue. Il me répond avec un sourire franc, absorbé dans sa préparation, avec une discipline toute militaire.

Au Colisée, lis-je dans le journal local quelques heures plus tard, ayant franchi le Simplon, des travailleurs venus des faubourgs de la capitale et déguisés en gladiateurs se disputent le territoire aux abords du monument romain, comme les putains une portion de la chaussée. Ils posent pour une photographie en compagnie des touristes moyennant dix euros. Quelques infiltrés ont voulu leur faire concurrence. Mais les titulaires gladiateurs leur ont fait entendre raison en les tabassant copieusement. Plainte a été déposée par les aspirants guerriers. Pour les besoins de l’enquête, des policiers habillés en centurions ont débarqué sur le site et provoqué leurs frères d’armes. Au moment où ces derniers ont tiré l’épée de leur fourreau, d’autres policiers en uniforme ont bondi d’une fourgonnette banalisée postée en renfort et ils ont procédé avec leurs collègues centurions à l’arrestation des pirates du tourisme romain.

Autre nouvelle de la presse locale : L’ex brigadiste rouge italien condamné par contumace pour meurtre, réfugié au Brésil, se confie à un journal carioca : « Je n’ai nullement l’intention de quitter le Brésil, j’adore les plages et les jolies filles de Rio. »

Dans le wagon-restaurant de la Freccia Rossa, je retrouve à chaque mission les mêmes protagonistes du sempiternel feuilleton de l’imbroglio du menu factice. Des retraitées américaines vêtues d’un short blanc et d’un chemisier rose sur lequel est brodé : « PINK SHIRT TRAVEL », qui ont commandé une salade après avoir scrupuleusement calculé le coût de l’opération en dollars américains au décevant coefficient, se voient servir spaghetti et rosbif. Elles protestent : « Mais nous n’avons jamais commandé ça ! Le serveur, mi-menaçant, mi-cajoleur, leur met le plat sous le nez, sans prendre la peine de recourir à l’anglais : — Mais regardez-moi ces pâtes ! voyez un peu cette sauce ! ça se mange tout seul, ça ! » Elles gloussent entre elles et le loufiat repart en faisant une mimique obscène à son collègue. Je me reconnais comme Européen : je comprends la morale de l’Italien.

J’ai avec moi deux livres trouvés à la Feltrinelli Express de la gare de Milan, dont j’ai exploré, comme à chacun de mes passages, les trois étages, empruntant ascenseur, escalator, escaliers, par l’interne et l’externe de la librairie.

Totò, Parli come badi :

« Vous avez remarqué que les rebelles ont souvent des têtes d’abrutis ?

« Le chantage, ça sert parfois.

« Le peu que j’ai, je l’ai volé.

« Optimiste, pessimiste, existentialiste… mais moi, je ne suis qu’un artiste.

« Futuriste, impressionniste, réaliste ? Mon esthétique, c’est celle d’un social-démocrate monarchiste napolitain.

« Et comme je suis démocrate, c’est moi qui commande.

« A propos de politique, qu’est-ce qu’il y a à manger ? »

Dino Risi, I miei mostri :

« Sur le plateau de La Dolce Vita, Anita Ekberg répondit à Mastroianni qui lui avait susurré quelque chose à l’oreille : « Marcello, moi pas intéressée par pompino.

« Les communistes italiens n’ont jamais été de pires communistes que depuis qu’ils ne sont plus communistes.

« Faites en sorte que la mort vous trouve vivants.

« Une putain se confiait : « Il y a tellement d’hommes pauvres, laids, malades, qui n’ont jamais connu les caresses d’une femme, ils sont tellement heureux, les pauvres, de me sentir toute proche, je crois que le sexe rapproche de Dieu. L’orgasme rapproche de Dieu. Parce que vous croyez que mon seul talent, c’est l’amour ? Mais je lis des livres, j’écris des poésies, je joue de la flûte, j’aime la nature, les montagnes, la mer, les enfants…

« Dans les années Septante se répandit une mode sinistre. La mode était d’appuyer sur la gâchette. D’abord en visant les jambes, puis la tête. Magistrats, journalistes, hommes politiques furent de faciles cibles pour les assassins. La mode de tuer passa, mais non celle d’occuper les villes, d’assaillir les banques, de défoncer les vitrines, d’incendier les autos, de provoquer des représailles. On vit surgir des petits chefs du peuple qui singeaient Che Guevarra et trouvaient enfin dans la «  globalisation » le mot incendiaire qu’ils cherchaient.

« Un jour, dans une officine de dactylographie, à Rome, un vieux dandy des faubourgs dicte à la dactylographe son roman. La jeune femme s’arrête sur un mot qu’elle ne comprend pas : « cunnilingus ». Quand le client lui en traduit le sens, elle s’arrête et refuse de continuer. La patronne intervient, lit la page incriminée et s’exclame : « Je voudrais bien savoir qui peut vous publier cette affaire ! L’écrivain se redresse indigné : — Madame, vous ne savez pas à qui vous parlez ! J’ai gagné le prix Mazara del Vallo pour mon roman Les puces ont une queue… — C’est bon, c’est bon, le calme la patronne. Elle appelle une des filles : Signorina Pandolfini ! Arrive une femme sur les septante ans qui jette un coup d’œil à la page et s’assied. Elle se met à lire plus attentivement l’œuvre en question et demande à l’écrivain : « Mais c’est de la vie vécue ou c’est de la fiction ? — Un peu les deux, lui répond l’écrivain, modeste, et il commence à dicter. La dactylographe se met à l’œuvre et, tout en tapant à la machine, soupire : « Mais pourquoi ces choses-là ne me sont jamais arrivées, à moi ? »

Du lac Léman au lac de Bracciano. Les gamines sur la place du bourg d’Anguillara, qui peuvent avoir douze ou treize ans. L’une d’elles commente à voix haute la crise financière qui secoue les places boursières et les gouvernements d’un bout à l’autre de la terre : « Il paraît que les Américains sont endettés à mort… — et que les Chinois vont tous nous bouffer ! s’esclaffe une autre. Elle prédit : Ils vont s’abattre sur l’Italie comme un escadron de sauterelles ! Elles éclatent de rire. — Et si la crise vient s’abattre sur Anguillara ? reprend la première, sur le ton de l’inquiétude. — On s’en fiche, répond d’une voix tranquille sa camarade de jeux, on mangera les poissons du lac ! » Nouveaux éclats de rire.

Au bar de la piazza del Comune, les serveuses parlent roumain entre elles. Je lève le nez  de mon cahier et les regarde. Elles s’arrêtent net de parler et me retournent un regard décidé, comme si elles avaient été « surprises ». Je m’aperçus que je comprenais à peu près chaque mot, plus de vingt ans après m’être éloigné de cette langue. Je leur souris d’un air niais, me replonge dans mes notes et les entend reprendre leur bavardage dans un romain corrompu d’italien.

« Ici, on est dans la Tuscia, me dit Daniela, la propriétaire de la pension qui est native du lieu. C’est une région du Latium qui va d’Anguillara à Viterbo. » Je me souvins soudain du nom : Anguillara, le lac de Bracciano. N’est-ce pas ici que Fellini avait tourné un spot publicitaire pour une marque d’apéritif, quand il ne trouvait plus d’argent pour faire ses films, à la fin de sa vie ? La signora Daniela m’apprend que de nombreux films ont été tournés autour du lac, au moment de l’âge d’or du cinéma néoréaliste italien, comme Le Marquis del Grillo, avec Alberto Sordi. Plus récemment, se souvient-elle, sur la promenade, à Anguillara, on a mis en scène un documentaire sur la vie de Fellini : Nine.

Je me sentais envahi d’une onde de mélancolie. J’allais lui annoncer mon départ, à peine réveillé, après ma première nuit passée dans sa pension.

Soudain, je l’entendis me dire d’une voix rêveuse : « Ici, on est en pleine Etrurie. » Ce nom, le ton sur lequel il fut prononcé, m’ébranla, comme si l’Histoire entière s’animait sous mes yeux. J’entendais, depuis le fond des siècles, le chant de cette civilisation venir jusqu’à moi. J’étais sur la terrasse, le regard perdu sur le paysage lacustre. Je me tournai vers elle et la dévorai des yeux : « L’Etrurie ? On est en Etrurie ? » Je reprenais vie, je louais le ciel. Je m’enhardis, je la fis parler, j’étais impatient. Son italien était plutôt classique, à peine teinté d’inflexions romaines. « Cette région du Latium est pénétrée d’influences toscanes. — Comment ça ? — Beh, on est dans la maremma. — Mais la maremma n’est-elle pas en Toscane ? — Si, mais ici, c’est la continuation, on est dans la maremma laziale. Et puis, on est non loin de la via Francigena, cette route de pèlerinage qui va de Rome à Canterbury. » L’ami de Daniela, Antonio, un Sarde du Piémont, intervient : « Disons qu’ici, on parle encore une sorte de toscanaccio. Je me redressai dans un moment d’illumination, je me souvins d’une brève escale que j’avais faite à Grossetto : — Oui, dis-je, comme à Grossetto, toute toscane qu’elle est, on arrive à entendre, ça et là, des accents de romanaccio. » Antonio a vécu cinq ans en Pologne, où il a travaillé comme jardinier pour une petite commune des Tatras, à la frontière de la Slovaquie. « Là-bas, me dit-il, quand je me suis mis à apprendre le polonais, j’ai trouvé, à ma grande surprise, une méthode d’apprentissage de la langue en sarde. J’ai ainsi découvert de nombreuses similitudes de vocabulaire entre les deux langues, à travers le latin. » Je demande à la fille d’Antonio, Giorgia, huit ans : « Tu parles le romain ? — Un pò. — Et le toscan ? — Un pò. — Et le sarde ? » Elle fait une grimace en agitant le doigt pour me dire que non.

Liza, l’amie peintre anglaise que j’ai retrouvée après une éclipse de vingt ans, et qui vit à Anguillara, me dit : « Ce serait bien si on se revoyait avant que ne passent encore vingt ans ». Avant de prendre le bus pour la gare d’Anguillara, je plonge dans l’eau du lac en slip, je me mêle à la conversation d’une famille romaine qui sont à peine immergés, allongés dans l’eau sur les bords du rivage – la fille, le fils, le père, la mère et la grand-mère, tous de proportions énormes. Chaque accent, chaque tournure de phrase, dans leur bouche, me paraissent immensément humains, jusque dans leur vulgarité. Je sens, autour de cette tribu familiale, un feu brûlant – le sexe, la nourriture, le physique, la langue ne font qu’un, l’humain abolit tout sens de vulgarité – la vulgarité devient désirable, sensuelle – un état de grâce.

Dans le train régional dont la course s’arrête à la gare d’Ostiense, je relève les noms des gares locales de Rome : Roma San Pietro, Roma Trastevere, comme autant d’émanations de provinces de la capitale.

De la fenêtre de ma chambre sur les hauteurs de Posillipo, la baie de cette ville que j’aime le plus au monde m’apparaît, voilée de brume, comme la promesse d’un monde dont les prémisses sont déjà là, à notre portée.

Je songe au mot d’Anatole France sur le hasard : « C’est le pseudonyme que Dieu utilise quand il ne veut pas signer de son nom ». « Certes, commente Risi, le hasard aida souvent Napoléon à gagner une bataille, et la chance lui sauva la vie, mais il ne doit ni au hasard ni à la chance d’être devenu Napoléon. Federico Fellini était déjà Federico Fellini bien avant de devenir Federico Fellini, résume l’écrivain cinéaste. Il faut encore une dose, poursuit-il,  même infime, de ce qui s’appelle le Destin. » Risi, qui préfère les idées aux mots, a compris que le Destin, pas plus que le hasard ou la chance, n’ont besoin de pseudonyme.

« Ce n’est pas vrai que la mort sera un long ennui, écrit-il à la dernière page de son livre. La mort sera magnifiquement belle. Et, ajoute-t-il, riche en surprises. »

Qu’elle nous trouve vivants, donc.


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