De notre correspondant à Paris | Brussell-express

De notre correspondant à Paris

Posted on 30 août 2011

Nous recevons cette correspondance de Paris d’Augustin Dubois que nous publions en rappelant qu’elle n’engage que son auteur.

Nous voilà de retour! A peine posé le sac à dos, rouvert les volets de la maison, remis le gaz et l’eau, que la rentrée vint nous surprendre. Tous les suppléments littéraires nous agitaient sous le nez le redoutable pavé de Jonathan Franzen, nouvel évènement de la rentrée nouvelle. Quand on sait que le plus grand titre de gloire de cet Américain est d’avoir extirpé de l’oubli où elle reposait en paix l’œuvre de Paula Fox, romancière manhattanite insipide, notre délicat estomac se retournait par avance devant ces bonnes recommandations.

Et soudain, divine surprise ! Dans cette grisaille monotone, un gigantesque éclat de rire vint percer le ciel obscurci (mon fils de cinq ans appelle cette trouée bleue dans un ciel uniformément nuageux « une culotte de gendarme »).

Le très en place Joseph Macé-Scaron qui officie sur à peu près tous les supports disponibles (presse écrite, radio, télévision, Internet) se fit prendre la main dans le pot de confiture par une lectrice attentive. Tout honteux et confus, le coupable reconnut sa bévue et avoua une « grosse connerie »  (remarquons que, sous l’effet de la panique, le contenu sémantique des propos de notre sujet est sensiblement moins sophistiqué que lorsqu’il s’exprime ex cathedra). Jusque-là, rien que de très banal, mais Dieu merci, notre auteur se fit immédiatement rappeler à l’ordre et coacher par ses fidèles qui, telle la vieille garde autour de l’Empereur, formèrent le carré en conjurant leur confrère de se ressaisir.

Surgit alors du peloton le vétéran Pierre Assouline, autre très-en-place, prêt au sacrifice. La serpillière sous le bras, le seau d’eau de Javel à la main, le fichu noué sur sa tête souriante, on le vit s’empresser de nettoyer la vilaine crotte malodorante dans sa rubrique hebdomadaire – « Plagiat ? Honni soit qui mal y pense ! » – en recouvrant l’objet du délit d’un sublime concept fleurant bon son estampille universitaire : « l’intertextualité ». Ah ! l’intertextualité, quel bonheur ! quelle merveilleuse invention ! Alexis de Tocqueville n’aurait pas su mieux dire : « Un mot abstrait est comme une boîte à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie. » A mi-chemin entre l’eau lustrale et la jouvence de l’abbé Soury, l’intertextualité  redonne une innocence, une fraîcheur virginale et apaisante à un procédé infamant dont on nous assure qu’il est vieux comme le monde. Et de dépoussiérer fébrilement  les bustes des grands ancêtres, Montaigne, Proust et de convoquer pêle-mêle  les gloires universitaires, Julia Kristeva, Roland Barthes, Gérard Genette, Antoine Compagnon du Collège de France. N’en jetez plus ! Voici Joseph Macé-Scaron promu sans transition du  délit de grivelerie au noble statut d’avant-gardiste incompris de la plèbe inculte, renvoyée à sa fange du bout de la semelle de son soulier verni. « Personne n’est exempt de dire des fadaises. Le malheur est de les dire curieusement ». Cet avertissement ouvre le chapitre premier du troisième livre des Essais de Montaigne : « De l’utile et de l’honnête ».

L’intertextualité a ceci de merveilleux qu’utilisé à bon escient, ce terme de technique littéraire renvoie au néant des notions morales aussi vieillottes que celles d’honnêteté intellectuelle, de précision, de rigueur. La probité n’a pas bonne presse par les temps qui courent et son évocation vous classe aussitôt dans le camp peu enviable des bêtas réactionnaires et puritains. Le philosophe Pascal Bruckner le rappelait récemment dans les colonnes du journal Le Monde, interpellant pas moins que les Etats-Unis, pays, se désolait-il, qui ne tolère plus le moindre petit écart à la vérité, le moindre manquement à l’orthodoxie sexuelle. Faut-il être obtus, névrosé, pervers et infantile, un Américain en somme, pour s’imaginer qu’un serment fait devant autrui – ne parlons même pas du serment fait devant Dieu… – pût vous engager le moins du monde, que la fidélité jurée à l’homme ou à la femme de votre vie est autre chose qu’un banal rituel social ? L’ignominie du traitement récemment infligé par la justice américaine à notre malheureux compatriote présidentiable, dont l’avenir semblait si prometteur et la réussite si éclatante, ne peut que traduire l’immaturité de nos lointains cousins d’outre-Atlantique, incapables de faire la part des choses, de tempérer leurs principes fondateurs par une tolérance obligée envers les faiblesses humaines. Bien sûr, l’aspect sordide, voire répugnant, d’un haut responsable occidental vidant ses bourses trop pleines sur une femme de ménage en l’espace d’un quart d’heure, quelques instants avant de se rendre à un déjeuner avec sa fille, ne cadre pas exactement avec cette image idéalisée d’un érotisme raffiné propre à la vieille Europe, mais qui s’offusquerait de ces approximations ?

Je m’entretenais récemment de cette chronique de l’actualité avec le rédacteur de brussell-express, qui n’est jamais tant en forme que lorsqu’il sent dans l’air la farce et l’occasion de rire. Il se mit dans le rôle du tentateur : « Et si tu disais que tu viens de rentrer des JMJ de Madrid, que tu as fendu quelques crânes de laïcards éclairés, avec l’appui de la Guardia Civil non moins éclairée par les bons préceptes du Caudillo – l’homme qui sur son lit de mort trouva la force de soulever son visage émacié et de souffler dans un râle : « Eh’pana, Eh’pana, Eh’pana » ? Les volutes de soufre qui s’échappaient de mon téléphone m’avertirent du piège qui m’était tendu. « Vade retro, Satanas ! »  répliquai-je, comme dans l’Evangile de ce dimanche (Matthieu, 16-21-27).

Augustin Dubois


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