E Duje paravisi

Posted on 29 août 2011

J’ai été à Naples. J’ai été inondé de lumière. Une semaine après l’avoir quittée, je continue à baigner dans la sensualité napolitaine : l’esprit de cette cité excite mes nerfs et me tient éveillé.

À partir d’une certaine chaleur, et la température dépassait les quarante degrés, tout redevient facile, on ne peut que se soumettre : il n’y a plus de place pour aucun projet. On cède au tempérament napolitain, on accède sans effort au génie de vivre l’instant présent.

Chaque matin, je renonçais aux excursions que je m’étais promis de faire la veille, quand aux heures fraîches de la nuit je me jurais d’être héroïque – dès le lendemain. Réveillé à l’aube par le jour cuisant, je quittais  mon hôtel sur les hauteurs de Posillipo et descendais à Marechiaro par le funiculaire de Mergellina. J’allais faire quelques brasses sur un bout de plage et, à peine sorti de l’eau, je m’asseyais un long moment en terrasse d’un des bars qui longent le bord de mer, sirotant un café, lisant distraitement les nouvelles de la chronique locale, me laissant bercer par les conversations des tables voisines et le passage de cette extraordinaire humanité parthénopéenne. L’ivresse de la langue ici est le premier objet de toute passion. Le roi de Naples lui-même ne parlait-il pas le napolitain ? « C’est ainsi qu’il était lui-même », disait Stendhal. Et j’admire ces êtres qui tournoient autour de moi à m’en rendre fou pour ce miracle qu’ils ont d’être eux-mêmes — condition de vie inimaginable dans les sphères des ultra civilisés. Peut-être au fond que la civilisation nous demande de ne pas aller trop loin, de nous souvenir de notre être primitif, afin de ne pas sombrer dans le primitivisme.

« L’honneur national du lecteur dira peut-être que je suis affecté de monomanie, et que mon idée fixe est l’Italie, écrit encore Stendhal ; mais je me manquerais à moi-même, si je ne disais pas ce qui me semble vrai.  J’ai habité pendant six ans ce pays, que l’homme à l’honneur national n’a peut-être jamais vu. »

Foin de l’honneur national, donc.

Ce qui me semble vrai, pour reprendre les italiques stendhaliennes qui se rient de la modestie, c’est ce sentiment d’amour désordonné qui s’invite par tous les sens et vient me chahuter… Ce sentiment là, comment pourrais-je ne pas l’avouer ?

« Je suis né ici… un jour… » ai-je dit à mon amie Tina, du quartier des Espagnols. En vraie napolitaine, elle en doute un peu, mais est prête à en discuter. « Va te reposer dans ta chambre, tu ne vas pas tenir, sur la terrasse », me dit-elle, sans se douter qu’elle m’invente un passé. Il y a trente ans, je dormais dans ce même lit, dans cette chambre dont le balcon donne sur la via Santa Teresella dei Spagnoli. Lino, un des frères de la famille, est venu nous rejoindre. Nous nous embrassons, transpirant à grosses gouttes. « Samoè, che fai ? Shcrivi sempre ? » me sermonne-t-il avec indulgence. Je marmonne quelque excuse et je me souviens de Tina, rappelant à l’ordre sa mère, qui certes ne craignait d’être elle-même, comme le roi de Naples, et s’adressait naturellement à moi dans la langue du pays : « Mamma, parla italiano, Samuele non sa ancora il napoletano ! » Il me semble parfois qu’on a oublié de célébrer chez Garibaldi l’aventurier l’irrédentiste niçard et le chrétien : « J’aime et je vénère la religion du Christ, écrit-il dans son autobiographie, car le Christ est venu parmi les hommes pour délivrer l’humanité de l’esclavage… il est de notre devoir d’éduquer le peuple… de les éduquer à être chrétiens… de les éduquer à être italiens… Viva Italia ! Viva la Cristianita ! »

Les choses sont enfin devenues claires pour moi : j’aurai passé ma vie à chercher un pays où l’on puisse entendre un écho à ces paroles.

Pendant quelques jours, j’ai suivi ce principe de survie par une chaleur qui grimpait graduellement d’heure en heure : la baignade vers huit heures le matin, puis le café au kiosque de la plage, la promenade jusqu’à la piazza Plebiscito, la via Chiaia, les cinq étages de la Santa Teresella degli Spagnoli, la cuisine de Tina, le café, l’escalier en colimaçon qui mène à la terrasse où je retrouvais Lino, qui était en vacances et nous rejoignait pour le repas de midi.

Je goûtais aux plaisirs et à la douceur d’un salon par les joies de l’esprit : bavarder en sautant d’un sujet à un autre – Naples et le monde, l’Eglise, les amis, les écrivains, les acteurs, vivants ou morts ou devenus fous, restés célibataires ou qui s’étaient mariés, le temps, les monuments, les paysages… le seul sujet qui ne sût se frayer un chemin dans notre aimable conversation était la politique, ce qui ne nous empêchait pas de l’évoquer pour comparer l’élégance, l’éloquence, la démence ou le cynisme de tel ou tel personnage…

Après le repas, je me retirais dans ma chambre et m’effondrais sur le lit où je sombrais dans un sommeil traversé de rêves dans lesquels se mêlaient les voix et les bruits de la rue… le passé devenait très proche – vraiment, c’était il y a trente ans ? On se disait, au moment où je partis pour l’Amérique : « Deux ans qu’on se connaît… deux ans, autant dire une vie ! »

Ainsi voguaient mes pensées tandis que je remontais la route vers le nord de la péninsule, où j’allais chercher quelques degrés de moins, dans le thermomètre à mercure comme dans le sang.

À Stresa, quelques semaines plus tôt, j’avais imaginé poser mes valises pour quelque temps. J’y revenais avec un air penaud pour rendre les clés du studio à la patronne de mon hôtel, âme bonne et indulgente qui me dit avec un sourire attendri : « Vous reviendrez nous voir, quand même ? »

Je récupérais ma Toyota vintage 92 qui m’avait lâché devant le garage du Signor Fabio. « J’ai cru qu’on ne vous reverrait plus ! me lança-t-il en m’apercevant faire mon entrée dans l’atelier en sous-sol. Ça fait un mois qu’elle est prête, cette auto ! » J’acquiesçai, avec le même air penaud. Stresa avait été bonne pour moi. Je la quittais cependant sans regrets. Je pris la route du bord du lac en faisant escale à Intra, à Canobbio et Locarno. Cette route me renvoya au souvenir d’une excursion lointaine, quand je venais d’arriver en Suisse, à la fin des années 90. Je la poursuivis en prenant depuis Locarno la route des Centovalli et du Val Vigezzo jusqu’à Domodossola. Je compris mieux alors l’immensité du Piémont. Je m’arrêtais à Druogno, un village où je faillis prendre logis chez un couple de retraités de Thoune qui hissait le drapeau suisse chaque matin au chant du coq. Peu avant d’arriver à la frontière italienne, je vis dans le rétroviseur une voiture des garde-frontières du Tessin me suivre pendant un long quart d’heure. Ils bifurquèrent enfin et me firent faux bond à quelques centaines de mètres du point de passage. J’avais eu le temps de me faire à l’idée d’un contrôle. J’avais les nerfs tellement à vif que j’aurais probablement accueilli ces excellents hommes avec soulagement – Seigneur, j’étais en règle, croyais-je bien ! Quelle volupté me donnait ma conscience! » Cette route peu à peu défilait à travers le pare-brise comme une longue coulisse de la mémoire, j’essayai d’en sortir le plus vite possible, en calculant le risque tout de même de ne pas finir dans le précipice qui plongeait vertigineusement à pic en plus d’un endroit. La chaleur avait quelque chose d’envoûtant, je décidai de ne pas m’arrêter avant le deuxième point frontière, « la maison », la confédération helvétique.

Au col du Simplon, la vue des premiers pâturages et des belles vaches suisses pleines de santé à deux mille mètres d’altitude m’émut au point de capter mon état de mélancolie et d’en changer le cours. Je fis une halte à la buvette de cette route du Haut Valais et je pris une bière assis sur un banc parmi les motards, comme je l’avais fait à chacun de mes passages pendant toutes ces années qui, depuis que j’avais pris la route ce matin,  n’avaient cessé d’assaillir  mon cerveau. Un vent frais et l’air vif me remettaient les idées en place. Je décidai de passer la nuit sur ces hauteurs, au Simplon dorf. Le soir, j’appelai mon ami Augustin Dubois qui s’était retiré en Auvergne pour l’été et que je n’avais pas entendu depuis longtemps. Il n’avait pas son pareil pour vous faire atterrir de plein pied dans la réalité – et quelle réalité ! Le monde parisien des lettres… « Tais-toi ! lui dis-je. Il est minuit, je vois les étoiles dans le ciel immense… tout près, il y a l’Italie et sa folie, ici, je baigne dans une autre folie… » Mais il voulait me revigorer avec le récit des turpitudes de cette société… Il avait raison, il n’y a pas de meilleur remède à la mélancolie. « Et bien, aide ce joli monde et écris un article », lui suggérai-je. J’attends donc cet envoi que je publierai volontiers sur brussell-express.be.

En attendant, à mon retour à Genthod, je trouvais sur mes étagères des commentaires de Baudelaire et de Stendhal à cette dernière scène littéraire parisienne :

Baudelaire, Journaux intimes, Fusées :

POLITIQUE

« Je n’ai pas de convictions, comme l’entendent les gens de mon siècle, parce que je n’ai pas d’ambition.

Les brigands seuls sont convaincus, – de quoi ? – qu’il leur faut réussir. Aussi, ils réussissent. »

Mon cœur mis à nu :

« Portrait de la canaille littéraire.

Docteur Estaminétus Crapulosus Pédantissimus. Son portrait fait à la manière de Praxitèle.

Sa pipe.

Ses opinions.

Son Hégélianisme.

Sa crasse.

Ses idées en art.

Son fiel.

Sa jalousie.

Un joli tableau de la jeunesse moderne. »

« De l’amour, de la prédilection des Français pour les métaphores militaires. Toute métaphore ici porte des moustaches.

Littérature militante.

Rester sur la brèche.

Porter haut le drapeau.

Tenir le drapeau haut et ferme.

Se jeter dans la mêlée.

Un des vétérans.

Toutes ces glorieuses phraséologies s’appliquent généralement à des cuistres et à des fainéants d’estaminet. »

« À ajouter aux métaphores militaires :

Les poètes de combat.

Les littérateurs d’avant-garde.

Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits, non pas militants, mais faits pour la discipline, c’est-à-dire pour la conformité, des esprits nés domestiques… qui ne peuvent penser qu’en société. »

« La cohue des petits littérateurs, qu’on voit aux enterrements, distribuant des poignées de main, et se recommandant à la mémoire du faiseur de courriers.

De l’enterrement des hommes célèbres. »

Stendhal, Rome, Naples et Florence :

« Le ton mouton du présent siècle me fait toujours admirer davantage la force de caractère dont eurent besoin les grands peintres : les Carrache. »

« Le penchant de tous les esprits médiocres, dit l’abbé Galliani, le penchant des esprits médiocres est de briller par le ton et le jargon du siècle. Il faut avoir un grand fonds de caractère dans l’âme pour mépriser une gloire et un applaudissement infaillible aussitôt qu’on prend la couleur (le ton) à la mode. »

« Rappelez-vous cet académicien français qui, trouvant dans une inscription, Jupiter Feretrius, traduit : Jupiter et le roi Feretrius. Toute l’Allemagne se moque de lui ; il n’en est que plus fier, et dit que les Allemands sont des barbares. »

Que je me rince les méninges avec la chanson E DUJE PARAVISI :

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=uVlxBr3zsfQ[/youtube]

« Duje viecchie prufessure ‘e cuncertino,

nu juorno, nun avevano che fá.

Pigliájeno ‘a chitarra e ‘o mandulino

e, ‘nParaviso, jèttero a suná :

Deux vieux musiciens de concert,

Un jour, ne sachant quoi faire,

Prirent leur guitare, leur mandoline,

Et à la porte du  Paradis sonnèrent :

– Ttuppe-ttù… – « – San Pié’, arapite!…

ve vulimmo divertí…

— Site ‘e Napule?! Trasite!

e facitece sentí…

Ttuppe-ttù… « — Saint Pierre, ouvrez !

On est venu pour vous distraire…

— Vous venez de Naples ? Entrez donc !

Et jouez-nous votre musique…

— V’avimm’a fá sentí doje, tre canzone,

ca tutt’o Paraviso ha da cantá:

Suspire ‘e vase…Museca ‘e passione…

Rrobba ca sulo a Napule se fa…

— On va vous chanter deux ou trois chansons,

Et tout le Paradis doit chanter avec nous :

Soupirs, baisers… Musique et passion…

Ces choses là, il n’y a qu’à Naples…

E ‘a sera, ‘nParaviso, se sunaje

e tutt’e Sante jèttero a sentí…

‘O repertorio nun ferneva maje:

Carmela, ‘o Sole mio, Maria Marí…

Et le soir, au Paradis, les musiciens jouèrent

Et tous les saints accoururent au concert…

Le répertoire n’en finissait plus :

Carmela, ‘o Sole mio, Maria Marí…


« Ah, San Pié, chesti ccanzone,

sulo Napule ‘e ppò fá…

arapite stu barcone:

‘A sentite ‘sta cittá?…

« Ah, Saint Pierre, ces chansons,

il n’y a qu’à Naples qu’on les chante…

Penchez vous par le balcon :

vous entendez cette rumeur?

E, sott »o sole e ‘a luna, vuje sentite

sti vvoce, ca só’ voce ‘e giuventù…

Si po’ scennite llá, nun ‘o ccredite?!

Vuje, ‘nParaviso, nun turnate cchiù!… »

Et sous le soleil et la lune, vous entendez

ces voix, qui sont les voix de la jeunesse…

Si vous descendez là, vous ne nous croirez pas ?!

Au Paradis, vous n’y retournez plus !… »

Ma, doppo poco, da ‘a malincunía

‘e viecchie se sentettero ‘e pigliá:

Suffrévano nu poco ‘e nustalgía

e, a Napule, vulèttero turná:

Mais, bientôt, les deux vieux musiciens

Se sentirent pris de mélancolie :

Ils souffraient de nostalgie

Et voulurent rentrer à Naples :

Mo, San Pié, si permettite,

nuje v’avimm’a salutá…

— Site pazze! Che dicite?

Nun vulite restá ccá?! »

« Et maintenant, Saint Pierre, si vous permettez,

nous vous faisons nos adieux…

— Mais vous êtes fous ! Qu’est-ce que vous dites ?

Vous voulez nous quitter?

— Nuje simmo ‘e nu paese bello e caro

ca tutto tène e nun se fa lassá:

Pusìlleco, Surriento, Marechiaro…

‘O Paraviso nuosto è chillu llá! »

— Nous sommes d’un beau pays qui nous est cher

et qui a tout pour plaire et qu’on ne quitte pas :

Pusìlleco, Surriento, Marechiaro…

Notre Paradis à nous, c’est celui-là ! »

Et maintenant, il ne me reste plus qu’à sortir sur le boulevard et faire mon sciura


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