Quels salons?

Posted on 12 juillet 2011

Hier soir, 11 juillet, sur la Grand-Place de Bruges, je me joins au rassemblement souriant et pacifique de la fête nationale flamande. « Le plus beau mot, dans toutes les langues, a dit le poète Joseph Brodsky, est le mot « indépendance » – c’est-à-dire liberté. Et c’est bien sa liberté, son indépendance, que conquit le peuple flamand quand ses milices communales déconfirent les troupes du roi de France à Courtrai en 1302, lors de la bataille des Eperons d’or. Les Flamands (Brugeois et Courtraisiens en grand partie) furent aidés dans leurs efforts pour repousser l’envahisseur par d’autres milices venant de Namur et de Zélande, comme les Serbes furent épaulés en 1389 dans la bataille du Kosovo contre les Ottomans par d’autres contingents chrétiens des Balkans. L’identité est mère de toute personnalité et qui en est privé n’est plus un homme mais un végétal. Voilà sur quels airs voguait mon humeur, au son des cuivres et des clarinettes de l’orchestre qui emplissait la place de sa musique. Le 28 juin, le 11 juillet, je sens mon cœur battre comme pour une épiphanie.

En quittant la place sur le coup de minuit, je ramassai une feuille qui se retournait sur les pavés, poussée par le vent, caracolant comme un oiseau maladroit. La feuille s’était échappée d’un numéro du Corriere della Sera. Disons-le ainsi : je crois bien qu’elle venait à ma rencontre, comme tant de livres, tant de conversations, tant de visages étaient venus à ma rencontre – ne me disaient-ils pas, ces livres, ces conversations, ces visages : « Eh, toi! Ecoute-nous ! »

Un gros titre s’imposait par l’épaisseur des caractères : « Nesi remporte le prix Strega : l’engagement est plus fort que les monopoles ». Saurais-je résister à un appel à l’indignation, vertu tant au goût du jour ? Voyons un peu.

« Le vainqueur calcule déjà les prochains tirages, le vaincu fait le compte des votes perdus, s’enflamme dès le début de l’article, avec une cruelle lucidité, le rédacteur Paolo Fallai. Et l’on s’émerveille que les chiffres des prochains tirages n’aient pas réussi à ébranler la conscience civique du lauréat, qui a fait cette déclaration au peuple de Prato, héros de son livre, Storia della mia gente : « Je suis honoré d’avoir reçu ce prix et je veux l’offrir à tous ceux qui ont perdu leur emploi. » « C’est la colère d’avoir perdu une Italie du travail qui a triomphé avec ce livre, dont le sujet certes ne tombait pas dans le choix de la facilité commerciale », rappelle le rédacteur du Corriere. « Un livre de résistance », s’est exclamé Nesi, « un cri de douleur qui dénonce les effets de la globalisation qui a anéanti la vitalité de nos petits entrepreneurs », a renchéri encore Paolo Fallai. Pour compléter le chœur des louanges s’est élevée la voix « d’une femme de droite, Flavia Perina, dans un journal de gauche, Il Fatto Quotidiano, qui n’a pas hésité à déclarer : L’écriture de Nesi sort de l’usine, non des cafés littéraires. Une droite digne de ce nom doit reconnaître, dans le caractère patriotique des romans de Nesi ou de Penacchi, un point d’ancrage essentiel pour la littérature populaire italienne, un antidote radical à la culture des salons qu’ils méprisent tant. »  Mais de quels salons parle-t-on ? me suis-je demandé à ce moment. Les seuls salons qu’il nous reste sont les fortins des jurys littéraires, qui ont précisément décerné leur prix à ceux-là mêmes qui les payent de leur mépris. Et l’on cite encore, qui « de droite », qui « de gauche » (l’appartenance politique aujourd’hui a valeur d’extrait de casier judiciaire) les officiels de tous bords qui se congratulent de ce succès patriotique. Tout cela est beau comme le triomphe de la culture prolétarienne.

On songe au mot de Tocqueville : « Evidemment, ces gens-là n’appartenaient pas plus au cabaret qu’au salon ; je crois qu’ils avaient poli leurs mœurs dans l’intermédiaire des cafés et nourri leur esprit de la seule littérature des journaux. » On apprend en passant qu’un compatriote toscan, Roberto Benigni, se serait montré intéressé pour une adaptation cinématographique d’un livre de Nesi. « Allons donc ! tempère l’auteur, modeste, il m’a juste fait des compliments, en me disant que le sujet était parfait pour un film. Précisant tout de même, à bon entendeur : je lui ai simplement demandé s’il connaissait quelqu’un dans le cinéma que cela pouvait intéresser, sur le ton de la plaisanterie. » Tout cela est bon enfant, en somme. Un éditeur réputé pour ses choix élitistes, Roberto Calasso, déclarait, voici quelque temps, dans La Repubblica, à l’occasion d’un hommage à Joseph Brodsky : « Les écrivains les plus en vue, aujourd’hui, semblent avoir un trait en commun : ils portent des armures qui ne laissent presque rien passer en eux du monde extérieur et moins encore d’eux-mêmes vers le monde, si ce n’est leurs considérations sur l’état de la société qu’ils divulguent complaisamment sous forme d’interviews. » Parmi les choix élitistes de Calasso, on trouve un magnifique exemple de la littérature populaire et aristocratique de l’Italie d’aujourd’hui avec le napolitain Andrej Longo, parfait antidote à la culture des apparatchiks. Il suffit de lire quelques lignes d’un récit de Longo, qui écrit dans une langue saisissante de vitalité, d’énergie, de vérité, où il mêle la précision de l’italien à la malice du napolitain, pour sortir enfin de la poisse de cette littérature de phraséologues en mal d’identité. Le salon de Longo, pourrait-on dire, c’est les rues de Naples. Et quel salon, mes aïeux ! A coup sûr, l’on y rit et l’on s’y instruit davantage que dans le bureau de l’ex petit industriel de Prato ruiné par la crise, redoré comme conseiller culturel communal engagé. Je n’ai plus le livre de Longo sous la main, aussi j’en appelle à mes souvenirs de lecture.

Dieci, Dix : ces dix récits qui dérivent de l’idée des Dix Commandements et racontent une multitude de vies m’avaient frappé par leur ton unique, mélange de tendresse, de légèreté et d’humour. J’ai retrouvé un article paru dans La Repubblica au moment de la parution de ce livre. « Les ruelles de Naples, dit l’auteur à Antonio Gnoli, qui fit son portrait dans le journal, étaient une petite commune, qui permettait un échange social, un lieu où l’on s’entraidait. Une micro société où s’infiltrait la petite délinquance. — Petite ? — Petite parce qu’elle n’était pas devenue un système, elle n’était pas encore à la solde du pouvoir politique. » Et de ce pouvoir politique, Longo se tient admirablement à distance. Il a choisi, pour gagner sa vie et garder sa liberté d’écrivain, lui qui a fait des études universitaires, de travailler comme pizzaiolo. Des Dix Commandements, dont il s’est inspiré, il ose une définition nouvelle : « les règles les plus anciennes que l’homme s’est données. » Il réfute toute tentation sociologique : « le chômage, la petite criminalité, la pauvreté, sont le seuil de l’enfer. Mais cet enfer doit être peuplé de personnages, la sociologie n’a rien à y faire. » Le miracle du livre de Longo tient à cet art si rare : faire vivre d’authentiques personnages. « Du plus criminel au plus innocent d’entre eux, tu dois les aimer, dit-il, faisant le lien entre les Dix Commandements et les Evangiles. Autrement tu en fais des stéréotypes. » Et c’est précisément aux antipodes de cette littérature paresseuse et moribonde des stéréotypes, des clichés, que se tient son livre plein de vigueur. « Je n’ai pas envie de juger les personnes, déclare-t-il encore, ce qui m’intéresse, c’est de comprendre les raisons qui peuvent pousser quelqu’un à se comporter d’une manière plutôt que d’une autre. Et pour y arriver, tu dois regarder tous ces personnages avec un œil de brigand. — De brigand ? — Tu dois réussir à voler ce que tu as vu. Le véritable acte créatif consiste en quelque sorte à dérober avec adresse. » Longo a une qualité qui a quasiment disparu depuis que règnent les théories, c’est le sens de la réalité – de la poésie de cette réalité, qui a fait toute la grandeur du cinéma italien. « Si tu veux raconter la tristesse, dit-il, ça ne suffit pas d’aligner les mots, tu dois ressentir la tristesse de ton personnage. C’est pour cela que j’écris à la première personne. » Je l’avoue, je serais presque un peu jaloux de Longo : il arrive à dire les vérités les plus scandaleuses, les plus révolutionnaires, de la façon la plus innocente qui soit, en toute impunité, semble-t-il. Bien mieux que le prix Strega, il a décroché comme trophée l’éditeur Adelphi.

Son modèle littéraire est le grand auteur classique napolitain Eduardo de Filippo, « un génie capable de mélanger le rire et les larmes, dit-il. Ses personnages étaient des « arresajuti », des petits bourgeois qui s’étaient hissés à l’étage supérieur des immeubles. — Et maintenant, lui demande Gnoli, vous vous sentez un arresajuto, vous qui êtes publié chez Adelphi ? — Je ne crois pas, répond Longo. Dieci, ce roman en forme de récits, je l’ai envoyé à douze maisons d’édition. Onze l’ont refusé ou ignoré. Cela ne m’a pas perturbé plus que ça. Au fond, ce sont des choses qui font partie de la vie. Est-ce que je me sens aujourd’hui un arresajuto ? Non. L’arresajuto est un parvenu qui a renié ses racines. Et moi, sans mes racines, je ne pourrais pas écrire. » Les vérités de Longo l’Ischitano nous rappellent à la littérature, fille de la vie.


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