Fellatio coacta non est sine periculo | Brussell-express

Fellatio coacta non est sine periculo

Posted on 04 juillet 2011

En rentrant à deux heures du matin dans Bruges, je fus frappé par la beauté de la perspective de la rue qui part depuis le pont du canal, tout en sinuosité, pour finir au pied de la cathédrale. Les lampadaires l’éclairaient d’une lumière pâle qui se mélangeait à la clarté de la lune. Je remerciai dans mes pensées le ciel d’avoir mis cette ville sur mon chemin, il y a sept ans. Derrière moi, la gare et ce train dont j’étais descendu quelques minutes plus tôt, en provenance de l’aéroport de Brussel-Zaventem, qui poursuivait sa course vers la mer.

Après une absence prolongée, le premier geste, en entrant dans la maison amie, est de plonger la main dans la boîte aux lettres. Parfois, dans la boîte à surprises, je ramasse des canettes de bière compressées ou des emballages de sandwiches froissés, œuvres d’art anonymes déposées par les touristes. On recycle, en bon citoyen de la planète terre, cette bonne mère qui héberge « Brugge die schoone ». Parmi la correspondance, un petit prospectus attira mon attention : « De Brugse Bevraging » – le « Questionnaire Brugeois » déposé dans tous les foyers par les soins du Parti socialiste flamand. Pas de panique, j’entendis sonner la douce musique du carillon lointain. Dans la cuisine, en buvant une tasse de thé, je parcourus ce dépliant publicitaire qui vendait son programme. Tout un programme :

« Si vous étiez le bourgmestre de Bruges, que feriez-vous en premier lieu pour la ville ?

« En tant que Brugeois (Bruggeling), qu’est-ce qui vous réjouit le plus ?

« Qu’est-ce qui vous réjouit le moins?

« Nous accueillons volontiers vos idées et vos remarques pour améliorer Bruges.

Merci de votre collaboration au Brugse Bevraging. »

Mais le clou du prospectus était la mention manuscrite qui s’étalait en lettres capitales à travers le questionnaire qui avait été déposé dans ma boîte par le citoyen plaisantin : « LINKS DOODT ALLES DOOR NORMENLOOS MATERIALISME – LA GAUCHE TUE TOUT SAUF LE MATERIALISME SAUVAGE ».

Osons le dire : cette remarque n’a rien de politique. Les questions purulentes d’aliénation démagogique de ce formulaire de vente, quémandant des idées à l’électeur recruté pour la circonstance comme gouverneur – faute d’idées, faute de gouverneur – appelaient une réaction d’homme libre, digne, responsable de sa propre vie. Je remercie l’anonyme littérateur qui m’a fait ce cadeau de bienvenue. J’entendis une voix amie, au milieu de la nuit, qui me disait : « Ici, en Flandre occidentale, nous voulons rester en pays libre. »

Le matin, j’allai me rafraîchir avec un bain de presse internationale (rien de tel comme exercice de discernement).

La chronique judiciaire battait son plein avec la libération du président du Fonds monétaire international. Il faut dire que cette chronique s’était hissée au niveau de tableau moral de notre temps. Stendhal avait raison : « les potins sont le dernier témoignage historique de valeur qu’il nous reste. »

En lisant La Repubblica, je me souvins de cet article publié quelque temps plus tôt à propos de l’ex terroriste italien évadé condamné pour meurtre : « Les juges brésiliens, commentait le moraliste du journal, ont relâché B. et refusé son extradition parce qu’ils pensaient accomplir un geste de gauche ». Je crois que le journaliste de Repubblica n’a pas mesuré la portée dévastatrice et salvatrice à la fois de cette terrible phrase. Toute la confusion de notre époque, liée au sac de nœud de la dialectique et de l’idéologie est résumée dans cette folle conclusion.

« Tant qu’en France on préfèrera les mots aux idées… » écrivait encore Stendhal, rare écrivain amoureux de la franchise. Cette préférence, maigre consolation, n’est plus l’apanage de la France, elle s’est propagée comme un feu noir avec la politisation à outrance de nos sociétés. Traduisons : les juges brésiliens ne pensaient pas accomplir la justice, non, ils pensaient à bien mieux : accomplir un geste de gauche. C’est-à-dire que la douleur de la famille de la victime, le cynisme et l’impunité du tortionnaire, les préoccupaient bien moins que la mode intellectuelle. En apparentant la justice à une couleur politique, ils ne s’imaginaient pas qu’ils faussaient dès le départ toute idée de justice. L’éditorialiste de Repubblica se rendait-il compte qu’il accréditait la thèse des « Toques Rouges » du Cavaliere ?

Stendhal, sur le tard de sa vie, ne renia pas sa passion républicaine, il éprouvait simplement du mépris pour les mœurs de la république qui s’étalait devant ses yeux, cette « cour reconstituée » qui obéissait aux mêmes principes que celle de l’Ancien Régime : faire clan, appartenir à une caste.

Depuis le début de l’arrestation, à Manhattan, du président du Fonds monétaire international accusé de viol sur une femme de chambre, je me suis posé, comme tant d’autres personnes j’imagine, cette simple question : « Fellatio coacta non est sine periculo ».

Après s’être bercée pendant des semaines d’une vision idyllique sur l’agresseur érotomane présumé et la non moins présumée vertueuse femme de chambre, Repubblica, avec une louable honnêteté, s’adapte à la redistribution des rôles opérée par la Réalité, par la vérité des faits.

Et il nous reste, le ciel soit loué, la note comique de cette histoire, que nous devons à John Gapper, du Financial Times. Il cite  cette description, dans un film des Monty Python, d’un gangster comique : « il était cruel, mais juste. » C’est ce que fut la Justice américaine. On en aurait aimé autant de nos chères « Toques Rouges ».


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