« Kouda vetier nie douiet »

Posted on 25 juillet 2011

Le 28 juin dernier, jour anniversaire de la Bataille du Kosovo entre la coalition chrétienne et les Ottomans, Vladimir Dimitrijevic se tuait à bord de sa camionnette, dans un accident à la sortie de Clamecy, dans la Nièvre, où il avait ses entrepôts et où il pensait aller s’installer un jour au milieu de ses livres, « dans sa famille ».

J’ai appris sa mort au pied du monument à Manzoni et Rosmini, à Stresa, où je somnolais sur un carré d’herbe. Mon cellulaire sonna au fond de mon sac à dos, me tirant de ma rêverie.

« Sam, c’est Marco ! » Je reconnus la voix du second de l’Age d’Homme à l’autre bout de la ligne.  Le ton était trop décisif, j’attendais déjà le coup, que je retardais instinctivement en articulant quelques mots : « Comment va, Marco ? »

Pendant vingt-cinq ans, avec Dimitri, nous avions bavardé au téléphone et de vive voix, deux ou trois fois par semaine, dans les lieux les plus divers, au fil de nos vagabondages. J’obéissais à la loi de Brodsky sur l’amitié : « C’est le plus jeune qui appelle l’aîné. » Je m’arrangeais toujours pour avoir le numéro de l’hôtel où il se trouvait lors de ses déplacements : à Montréal, Bruxelles, Francfort, Moscou, Belgrade…

C’est à Francfort, peu avant la chute du Mur, que nous nous étions rencontrés pour la première fois, en compagnie de son ami d’enfance Alexandre Stefanovic, au cours d’un dîner offert par l’éditeur Roberto Calasso. Tout au long de la soirée, Dimitri avait raconté des blagues bosniaques et je m’étais piqué de rivaliser en répondant avec des blagues valaques. Calasso, grand seigneur, écoutait, prenant plaisir, impassible et souverain.

J’avais trouvé avec Adelphi une ambassade du monde de l’Europe centrale au moment où j’arpentais l’Italie au sortir de l’adolescence ; plus tard, dans les années quatre-vingts, à chacun de mes retours de voyages en Europe de l’Est, à peine arrivé en gare de Trieste, j’allais chercher quelque traduction italienne d’un de ces livres avec lesquels je confrontais mes impressions sur ce que je venais de voir, de vivre. Quant à l’Âge d’Homme, c’était davantage un monastère, une obshina – une communauté en exil du monde slave et orthodoxe. Dans l’alliance de ces deux mondes, je me découvris une patrie, un lien avec l’orient de l’Europe. D’ailleurs, Milan et Lausanne étaient les antichambres de ces mondes. Les teintes de l’Empire y étaient encore perceptibles.

Par dix degrés Celsius, ce matin de juillet, assis en terrasse de l’hôtel Monte Rosa sur cette chaussée du Haut-Valais, je songe à Edward Whymper, l’alpiniste anglais dont le bronze orne la façade de ce repère dont il fut l’hôte, qui raconta en poète son amour des Alpes.

J’avais lu quelque part cette anecdote sur Whymper : s’étant marié sur le tard avec une femme plus jeune que lui, à peine lui donna-t-elle un enfant qu’il déserta le foyer. « N’aimiez-vous donc pas votre femme ? lui demanda une relation de la famille. — Mon seul vrai amour a toujours été les Alpes », répondit-il avant de reprendre la route, en marchant d’Edimbourg à Londres à raison de cinquante milles par jour.

Je savais que je pouvais compter sur Dimitri pour partager le fond métaphysique de ces potins.

Le grand peuple russe, qui sut rire de toutes les horreurs, fit circuler cette blague au lendemain de la Grande Révolution : au NKVD, la première police soviétique, succéda le KVD, son résidu idéologique – « Kouda Vetier Douiet » – « Où le vent souffle ». Je lui dis un jour qu’il appartenait au KVND : « Kouda Vieter Nie Douiet » – « Où le vent ne souffle pas ». Il était trop sérieux pour rire de cet anagramme. Curieusement, je le voyais de plus en plus semblable à son ami Stefanovic, dont il me fit le portrait du temps de sa jeunesse : « Alexandre lisait tout le temps, il nous prodiguait ses conseils sur les grands livres que nous devions absolument lire… et nous, ses amis, nous ne l’écoutions pas, nous n’avions qu’une envie : traîner dans les rues, jouer au foot, rire, nous retrouver dans les cafés en compagnie des filles de Belgrade… » Arrivé à l’âge adulte, le prix à payer pour faire partie du club des ultra civilisés occidentaux était de s’interdire de rire, cette forme raffinée d’auto censure.

« Je m’inquiète un peu, me confia-t-il la dernière fois que nous nous étions vus, je suis d’accord avec tout le monde, je n’ai plus envie de discuter, je leur donne raison… »

Le jour de l’enterrement, je me souvins des paroles que Jonathan Swift, l’homme de lettres et d’Eglise qui sermonnait dans un rire sauvage, fit graver sur sa tombe, je sentis qu’il allait où soufflait un air frais :

« …Ubi Saeva Indignatio/Ulteruis/Cor lacerare Nequit » : «  …où la blessure cruelle de l’indignation ne peut plus l’atteindre. »


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