Interlude pisan

Posted on 06 juin 2011

Le taxi qui me conduisait à la gare de Lucques sursauta quand je lui demandai à quoi ressemblait Pise : « Pise ? mon pauvre ami… un troiaio… un lupanar… Ils se retrouvent tous là-bas… les drogués, les putains, les africains… il y a l’université, à Pise ! » résuma-t-il avec aplomb. Le discours du taximan avait quelque chose de rassurant : d’une tape sur la tête, il vous remettait les pieds dans la réalité. Il célébrait à sa manière le péché originel en grande pompe.

En arrivant à Pise, appâté par la description du croyant, je me mis à rôder, le soir, dans les alentours de la gare, où j’avais pris logis dans une pension. Après une semaine de retraite dans la campagne toscane, j’avais besoin de m’empoisonner le sang avec un peu d’élixir citadin. Comme souvent, la réalité ne me parut pas être à la hauteur de la propagande.

Mon philosophe lucquois, qui parlait la langue du peuple, avait oublié dans sa mise à l’index une autre plaie de ce monde : les prédicateurs.

J’avais entendu, en passant devant la terrasse de cette trattoria, la patronne lancer d’une voix vigoureuse et pleine de chaleur la commande à son mari. Des napolitains. À Pise. La réalité devenait prometteuse. Je m’assis instinctivement à l’une des tables. C’était la fin du service, je me contentai de prendre une bière et engageai la conversation avec le patron. Après quelques échanges, l’homme me demanda, d’un air soupçonneux, de quelle région d’Italie je venais (mon accent italien est instable, il tend à épouser le dernier écho entendu).

— De Corse, répondis-je, sous le coup d’une inspiration saugrenue.

— Bella, la Corsica… me répondit-il sans se démonter. Elle est passée à la France… » ajouta-t-il en passant, comme on salue la mémoire d’un parent défunt.

Puis, comme pour se venger d’un affront, l’homme sombra sur ces paroles dans une sévérité soudaine et se répandit en politique. Toutes les tragédies de l’Italie et de la planète furent abordées dans un tour d’horizon humaniste. Le cri de guerre « Roma ladrona » — « les voleurs sont à Rome » — du chef des Lombards n’était plus que de la roupie de sansonnet. Mon restaurateur s’en prit à l’Amérique qui nous dérobait notre air pour rester au frais avec leur climatisation, à la mafia alliée du gouvernement, à Sienne qui avait inventé la banque usurière… avec l’aide des Levantins… — Des Levantins ? — Eh, beh… cher Monsieur, il y aurait deux ou trois choses à dire, ici… si on avait le droit de parler… » ajouta-t-il en baissant la voix, comme si on eût pu craindre la présence de quelques espions sur le corso Italia. Puis, se ressaisissant : « Vous avez vu les élections ? Toujours rouge, la Toscane ! Sauf Lucques, précisa-t-il d’un air concentré. Là-bas, vous avez vu, il y a des murs tout autour de la ville… et ils sont restés enfermés ! » Il semblait heureux de sa remarque. Je le félicitai. Au fond, la philosophie populaire des Lucquois de Lucques et des Napolitains de Pise avait quelque chose d’instructif. Il fallait admettre, avec Rozanov, que les fanatiques du démolissage, socialistes ou réactionnaires, avaient eux aussi un peu de raison de leur côté. C’est-à-dire qu’ils étaient dépositaires d’une parcelle de la réalité, à laquelle ils répondaient avec passion.

La politique, comme la religion, est un phénomène intéressant par les habits qu’elle porte peut-être plus encore que par le programme qu’elle vante : on dirait que l’habit fait le moine, ici. Qui a des pensées profondes, des convictions sincères, ai-je pu remarquer, souvent les tient pour lui-même, ne va ni à l’église ni sur les places. Il y a des vêtements, des coiffures, des inflexions linguistiques “de gauche” comme il y a des sacs à main, des gestes, des rires, etc. “de droite”. Il n’est jusqu’au libertinage qui voudrait nous faire croire qu’il obéit à la couleur de sa morale.

J’écris ces lignes dans le salon de l’Hôtel Royal Victoria, sur les quais de l’Arno. De temps à autre, je me plonge dans les journaux offerts à la lecture. Dans Libero, le journaliste Giordano Tedoldi évoque avec sympathie la figure du compositeur américain Leonard Bernstein, personnage dont s’inspira le romancier manhattanite Tom Wolfe pour lancer la mode du “radical chic”. Bernstein, dit-on, conçut un chagrin durable de cette caricature de sa personne. Cependant, la contradiction et le doute n’en finissent plus de nous sauver. Cette réponse que fit Bernstein, quelques années avant sa mort, au journaliste John Gruen qui lui demandait pourquoi il n’exprimait pas ses idées politiques en public, dépasse de loin le cliché “radical chic” mis en vogue par le fashionable chroniqueur new-yorkais. « Si j’avais aujourd’hui des convictions vraiment établies, déclara le maître d’une voix triste, je crois que je parlerais. Mais je suis arrivé au point où j’ai l’impression de ne plus rien savoir. La vérité est que je ne sais absolument rien. » Requiescat in pace, Leonard Samoïlovitch.


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