Les portes du Simplon | Brussell-express

Les portes du Simplon

Posted on 29 juin 2011

Naples, Rome, un point de la Toscane, Gênes… Depuis une semaine, je sillonnais l’Italie et ses pays. Où donc irais-je me terrer pendant un mois, un an ou plus, le temps de me recentrer quelque part ?

Naples est un paradis d’humanité, de fantaisie, d’intelligence, les napolitains sont des artistes de la vie et vivre au milieu des artistes se révèle vite une expérience exténuante. La crise de la « monnezza » est vécue par les napolitains avec une telle philosophie qu’elle se transforme de jour en jour en œuvre d’art – « Tu m’as donné ta boue et j’en fait de l’or » – le vers du poète illumine ici les montagnes d’ordures. Rome est le théâtre du cynisme, l’indifférence y règne, maîtresse somptueuse, et, comme à Londres, Paris ou Genève, on n’y parle plus que du prix du mètre carré habitable… et de politique. J’avais exploré Pise la Rouge et Lucques la Fidèle et je m’étais découvert un faible pour l’une et l’autre cité. Je me souvins d’avoir vu, chez Valentina Polukhina, quelques mois plus tôt, à Londres, une photo de Brodsky en compagnie de Piotr Waïl, tous deux coiffés d’un chapeau de toile, assis à une terrasse sur une des places à l’intérieur des remparts de Lucques. La lumière et les couleurs qui se dégageaient de la photographie faisaient sentir un soleil et une chaleur tels que j’avais pu les rencontrer sous ce ciel… J’avais cherché cette terrasse sur toutes les places du bourg. À Pise, je goûtais le soir à la fraîcheur de l’Arno, marchant le long des quais à grands pas, traversant les ponts d’une rive à une autre, rêvant à des lendemains enchantés – ne me dites pas : « pourquoi des lendemains », je vis mon rêve dans l’éternel présent… De tous les lieux le plus improbable, Gênes m’était proche pour son marché ukrainien… Je n’arrêtais pas de harceler un ami russe dentiste qui y était installé depuis vingt ans pour qu’il me présente un arrière-petit-fils de Sholem Aleykhem : c’était son prothésiste attitré. « Trente ans qu’il vit à Gênes et il ne parle toujours pas correctement l’italien, il a un magnifique italien agrammatical mâtiné de yiddish de Berdishev », m’avait-il dit.

Je pensai au bon mot du viennois Anton Kuh : « On reconnaît l’accent yiddish d’un Juif du shtetl qui s’exprime en allemand avec les mains. »

« Quand est-ce que tu me présentes ton Moïshele ? lui avais-je demandé plusieurs fois au téléphone. Un mot et je descends te voir à Gênes. On ira manger des cornichons et du pastrami au marché ukrainien, on snobera ces paysans du sud de l’Empire en prenant l’accent des aristocrates de Saint-Petersbourg ! » Sacha n’en finissait plus de temporiser, son prothésiste de Berdishev était timide, il lui avait demandé qui j’étais et innocemment mon ami lui avait dit : « T’inquiète pas, c’est un yid comme nous, de la tribu chrétienne, il a trois passeports et il réside nulle part, il écrit des histoires comme ton aïeul, il aimerait te rencontrer, peut-être pour faire ton portrait… » L’autre s’était épouvanté. Il avait eu peur de finir “exposé”. Qui sait si il avait ses papiers en règle… Fleur Jaeggy m’avait dit un jour, en nourrissant les oiseaux sur la terrasse ensoleillée et fleurie de son appartement de Milan, d’une voix mi-amusée, mi-flattée et tout à la fois vaguement inquiète : « T’es dangereux, toi, on bavarde tranquillement autour d’une tasse de thé et un beau matin on finit dans un de tes récits… »

Il y avait un autre souci : la femme de Sacha ne voulait plus me voir, c’était clair pour moi comme pour lui sans qu’il fût besoin qu’elle l’avouât. Pour cette distinguée slavisante, j’étais une mauvaise fréquentation. « Votre fils a de mauvaises fréquentations », ai-je entendu répéter à ma mère les missionnaires catholiques, puis leurs acolytes les laïques républicains et les juges pour mineurs pendant toute mon enfance ; plus tard, quand je commençai à écrire, ce furent les critiques de gauche qui prirent le relais dans leurs admonestations. Sonia ne m’avait jamais pardonné d’avoir piqué un fou rire en lisant chez elle un article du Manifesto, journal romain auquel elle était abonnée. « Sonia ! m’étais-je exclamé, ne fais pas cette tête, c’est la Pravda en plus drôle ! » Ma plaisanterie m’avait définitivement mis au ban de la famille. Depuis ce jour, je ne voyais, je n’appelais Sacha qu’en cachette. J’admirais Sacha pour ce sacrifice qu’il était capable de s’imposer pour sauver son foyer, car je savais, pauvre de moi, que je n’aurais jamais eu cette force. Quand je l’appelais au cabinet, le plus souvent, il était affairé, c’était son assistante qui me répondait : « Eh, salve, le docteur est en train de faire une extraction, il ne peut pas prendre l’appel… Généralement, j’insistais : – Je voulais juste lui dire deux mots… je suis un ami… Samoïl…Si, si… je vous ai reconnu, signor Samoïl… », soupirait-elle avec une pointe d’exaspération. J’entendais alors, sous le bruit de la roulette, la voix de Sacha : « Momento, j’arrive… » C’était l’époque où il avait choisi de dormir au cabinet pour se retrouver dans ses pensées. Je le retrouvai le soir dans ce grand appartement à usage de cabinet dentaire, dans un de ces immeubles majestueux du centre historique où l’on accède par une galerie d’arcades. J’avais passé la nuit sur une banquette de skaï recouverte d’une grande serviette de bains dans la petite pièce médicale ; j’avais lu Tchekhov à la lumière de la grosse lampe ronde dont le bras métallique s’étendait au-dessus du fauteuil d’intervention dentaire. Sacha dormait dans un canapé dans le couloir, nous nous parlions d’une pièce à une autre, la porte était ouverte : « Sacha, lui dis-je, il y a quand même des choses bizarres dans la vie… Tu as quitté la Russie soviétique pour épouser une slaviste révolutionnaire… – Tu oublies… une révolutionnaire du monde capitaliste, tempéra-t-il d’une voix tranquille. On a tous nos névroses, ajouta-t-il avec indulgence. Ici, il y a les bons côtés : on parle russe à la maison avec les enfants… on est en Italie… Dis-moi un peu, me troubla-t-il dans un moment de silence, pourquoi tu ne te marierais pas ? – Ça viendra sûrement… lui répondis-je. – Et toi, qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? – Je ne sais pas… je vais consulter mon astrologue tchétchène à Amsterdam… Il faudrait que je te le présente…»

En remontant de mon périple qui me fit traverser l’Italie du sud au nord, au moment où retentit le coup de sifflet imminent en gare de Stresa et que le train s’apprêtait à repartir pour le Simplon, je jetai ma valise par dessus bord et bondis sur le quai. En me redressant sur mes jambes, j’entendis les portes se refermer dans mon dos avec soulagement.

Je descendis le viale Duchessa di Genova depuis la gare et m’arrêtai à l’hôtel Boston, à quelques pas du lac. Les rares fois où je m’étais aventuré à Stresa, il pleuvait. Le temps voulut m’être fidèle, un orage éclata au moment où la réceptionniste me remit les clés. « Finalement, soupira-t-elle, on l’attendait depuis trois jours, c’est vous qui nous l’avez apporté. » La chambre était petite, il y avait un lit d’une place qui regardait de biais vers une portion du lac avec l’île Bella qui flottait au milieu de ces eaux, de ce ciel. Je me souvins avec affection des pages de Stendhal, amoureux de ce paysage du lac Majeur, des îles Borromée, et je voulus aller à la rencontre de cette beauté naturelle. En marchant le long de la promenade qui court le long du lac d’un bout à l’autre de Stresa, j’entendis un Russe se lamenter : « Qu’est-ce qu’il y a à faire ici ? Sa femme, qui traînait le pas derrière lui, s’arrêta : — Qu’est-ce qu’il y a à faire ici ? répéta-t-elle en riant. Enjoy the view ! » Et elle éclata de rire en répétant ce mot avec un merveilleux accent russe, je pouvais en sentir la sanguine calligraphie cyrillique. Pour une fois, j’entendis ce conseil et j’étais enclin à le suivre.

Le lendemain, dans le téléphérique qui portait depuis le port jusqu’au Mottarone, je retrouvai mon couple de Russes et dans la cabine, le même échange se reproduisit, comme un rite amoureux : « On s’ennuie, ici… et la réplique joyeuse — Igor, endjoy de viu ! » J’éprouvai au passage des pylones un vague malaise que je tentai de distraire en plaisantant avec le conducteur de la cabine : « Vous avez l’habitude, vous ne sentez rien, vous… lui dis-je. — Eh, beh, depuis le temps que je navigue dans les airs… je pourrais même me jeter de la cabine et me mettre à voler ! — Et il ne se passerait rien… commentai-je rêveur. Son visage prit un air pensif : « No, no… quelque chose, il se passerait… » Cet homme avait le sens des réalités, me dis-je.

Je n’avais pas prévu de m’attarder à Stresa, je n’avais pas même pensé m’y arrêter. Cela faisait maintenant une semaine que je m’étais livré à ce canton de l’Europe. Chaque matin, je faisais ma valise, je réglais la nuit. Puis j’allais marcher, je prenais le bateau pour l’une des îles, je m’accordais une baignade, je m’endormais sur une rive… Les heures passaient, je gardais en tête l’horaire du dernier train pour le Simplon, repère inexorable. En fin de journée, je rentrais à l’hôtel et demandais d’une voix gênée si la chambre était toujours libre. Au deuxième ou troisième acte de cette scène, la patronne devint indulgente. Il s’était remis à pleuvoir. La ville s’était vidée peu à peu. « Ecoutez, me dit-elle, on vous garde la chambre, vous n’avez qu’à appeler si vous changez d’avis, ce sera plus simple.

Sur l’île des Pêcheurs, l’hôtel Verbano avait reproduit dans son menu un commentaire inspiré de Marinetti : « À l’hôtel Verbano, lieu de repos idéal entre une pensée futuriste et une autre !!! » Je m’étais mis à visiter quelques agences immobilières, ce type de services ne manquaient pas à Stresa. Je découvris dans ces antres quelques personnages intéressants. « Mais vous cherchez quelque chose de saisonnier ou vous pensez vous installer définitivement à Stresa ? me demanda Ivan, l’italo-russe, se piquant au jeu. — Définitivement ? sursautai-je. — Enfin, je voulais dire… pour quelque temps… » se reprit-il en s’excusant. Nous trouvâmes une maison minuscule, près du lac, derrière l’hôtel Bristol. « Elle a un jardin… elle est située en plein centre, au calme… personne de normal n’en voudrait, elle est beaucoup trop petite, il fallait vraiment que vous tombiez dessus ! proféra-t-il d’un ton encourageant. La maison serait libre à la fin de l’été. — Et en attendant ? demandais-je. Je n’avais envie de rentrer nulle part. — Ne vous inquiétez pas, Cristina va nous trouver quelque chose. — Cristina ? » C’était une collègue, il l’appela aussitôt devant moi. « Ecoute, ce monsieur n’est pas un indécis… il lui faudrait quelque chose dès… il me regarda, m’interrogeant du regard : demain ? J’approuvai de la tête. Si on ne trouve rien, on vous hébergera pour la saison, me dit-il rassurant, la maison est grande. Vous aimez les chiens ? » J’avais appris à les aimer.

Cristina me fit visiter un studio derrière la gare. Disons que la visite ne se passa pas très bien avec le propriétaire. Elle en fut désolée. Je l’invitai à prendre un café. Nous conversâmes. « Vous savez, ce monsieur… il ne faut pas lui en vouloir, me dit-elle avec compassion. C’est un vieil aristocrate, c’est une âme noble… Avec l’âge, on devient moins tolérant, à commencer avec soi-même. Et puis, vous qui écrivez, ajouta-t-elle, vous savez bien que le sens des mots n’est pas celui qu’on entend. Je restai interdit, je me demandais où j’étais. Tandis que j’étais resté muet, plongé dans mes rêveries, elle m’asséna le coup de grâce : « C’est ainsi, la vie… une immense scène de théâtre… elle nous appelle… les rôles changent… » Sa voix mélancolique et aérienne répandait comme un parfum.

Le lendemain matin, je descendis, ma valise à la main, dans le hall de l’hôtel. Je partais. La patronne me regarda avec défiance, un imperceptible sourire aux lèvres : « Vous êtes sûr que vous partez ? — Sûr… murmurai-je. Est-ce qu’on est jamais sûr ? — Eh ! Oubliez un peu cette humeur philosophique ! Regardez donc cette belle journée ! Puis elle s’approcha de moi, le regard triomphant et me dit d’une voix tranquille, complice : « J’ai un studio dans le centre qui vient de se libérer. Vous voulez le voir ? Je lui souris pour toute réponse. Parfait, reprit-elle, ma fille va vous accompagner. Une heure plus tard, elle me remettait les clés avec une paire de draps, et deux serviettes. La grande, c’est pour les baignades… » précisa-t-elle, comme on le ferait à un enfant.

J’appelai Ivan : « Elle tient toujours, votre offre d’hébergement ? — Et comment, citoyen du monde, vous voulez qu’on passe vous chercher ? — C’est pas la peine, j’ai trouvé quelque chose… — Je vous l’ai dit, on vous attendait, ici… » C’est ce que m’avait dit la patronne de l’hôtel. Et Cristina également.


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