« Zalige hooger dag »

Posted on 19 juin 2011

Je suis revenu à Trastevere, je me suis assis à l’ombre, sur les marches de l’église Santa Maria. Le chapeau de toile trempé dans l’eau claire de la fontaine me couvrait le visage et je me suis endormi, adossé au mur frais. J’étais parti le matin et j’avais pris la voie de chemin de fer du littoral : Marseille, Toulon, Nice, Vintimille.

Le soir, je fis une halte à Gênes, pour revivre ce sentiment de découverte qui m’avait assailli à quinze ans, quand je débarquai pour la première fois dans cette métropole portuaire : c’est là, en descendant du wagon de l’ancienne ère ferroviaire, que s’échappèrent de ma bouche, avec naturel, mes premiers mots italiens : « Lei scende ? Vous descendez ? » demandai-je au vieux monsieur qui prenait son temps sur la plate-forme. « Giovanotto, lei ha fretta ? Le jeune homme est pressé ? » me répondit-il d’une voix vigoureuse. Et je me sentis heureux – heureux d’avoir compris, d’avoir été compris dans une langue nouvelle. L’avais-je jamais été de cette façon dans ma propre langue ? Je n’en avais pas le souvenir. J’eus l’impression de goûter au sens, à la saveur des mots, à la valeur de l’échange – si élémentaire fût-il. Le timbre de cette voix, cette tournure affectueuse en disaient autant sinon davantage que les mots eux-mêmes. Aujourd’hui, j’ai le sentiment profond que ce que je cherchais à cet âge dans la littérature m’apparut sur les écrans, et non dans les livres : c’est le cinéma italien qui me permit de comprendre le monde qui m’entourait. Le monde réel nourrissait l’imagination qui surgissait dans cette littérature filmée et, à son tour, cette vision poétique envahissait le monde avec ces images et ces mots.

Il y a une semaine, allongé sur l’herbe du parc de la Villa Pamphili, dans le quartier de Monteverde, à Rome, je griffonnais ces notes à l’ombre d’un arbre gigantesque sur lequel je tentais de concentrer mes pensées, les souvenirs remontaient d’entre les feuillages où perçaient des fragments de ciel.

« Quand tu fais un film, ce n’est pas un film que tu fais, c’est une quantité de petits films… c’est toujours le même film que tu fais, qui revient sous un angle nouveau, peut-être avec une idée différente… » Les mots du cinéaste romain firent une ronde dans mon esprit et je me reconnus : l’incapacité de faire des plans ou de participer à la vie politique, ce qui était la même chose, au fond.

J’avais essayé d’expliquer à ma traductrice italienne, âme noble versée dans la politique, et avec qui je me sentais une affinité morale, pourquoi je n’arrivais pas à « composer » avec ces programmes qui tentaient d’organiser le bien public. Toutes mes raisons étaient ridicules, voire infantiles : la peur du groupe, de la foule, des mots d’ordre. La crainte de perdre son rêve, sa personnalité dans les réunions, les rassemblements, les manifestations. Je partageais de tout cœur la joie qu’elle éprouvait devant les impulsions nouvelles des dernières élections en Italie, pour la simple raison que je l’estimais, que j’avais confiance en elle, que je partageais ses idéaux. Mais, au fond de moi-même, je restais un sceptique. On ne guérit pas de cet état d’âme.

Une image me revient de ce soir où je m’étais trouvé chez un homme de théâtre argentin, au tout début de mon arrivée à Paris, dans les années septante, et de cette grande folle qui avait piqué une crise : « Mais puisque je vous dis que je suis d’extrême droite ! — Mais qu’est-ce que tou racontes, minou, lui répondit cette âme sensible, tou n’es pas d’estrema droita. » Et le dépressif continuait à s’égosiller, au bord des larmes : « Mais pourquoi vous me croyez pas ? Je vous dis que je suis d’extrême droite, enfin ! » Mon ami argentin finit par serrer le pauvre garçon dans ses bras et le consola comme il put, tandis que l’autre hoquetait ses sanglots : « Personne veut me croire… personne ne m’aime… »

Nous nous réfugions dans la politique, dans le meilleur des cas, quand l’amour nous manque, me dis-je, et il est vrai que c’est une exaltation plus accessible.

Il me fallait remonter à Paris – Paris, what else ? – pour la publicité du livre, Divertimento sabbatique. D’où était venu ce titre ? Peut-être avais-je pensé suggérer l’idée d’une année sabbatique, de mon congé de l’édition pour quelque temps ? Chaque fois que je publiais un livre, je remarquais qu’on s’obstinait à rappeler mon parcours d’éditeur, comme si la figure sociale que je pouvais représenter avait quelque chose de rassurant : « il a un travail, il fait du business, ce n’est pas seulement un vagabond, un rêveur… » La seule raison de cet éloignement sabbatique, je l’avais entendue vingt ans plus tôt dans la bouche d’un éditeur anglais. « Man, I’m booored ! Qu’est-ce qu’on s’ennuie, mon vieux ! » m’avait avoué cet exquis lettré dans un soupir au bar du Milestone, à deux pas du QG de Penguin, en descendant une pinte de bière. Il s’était occupé de l’édition des œuvres de Brodsky et de Naipaul, mais combien de canulars et de pitres fallait-il défendre pour imposer un vrai écrivain !

« Dans le fond, m’avait dit mon éditeur et ami de la rue des Saints-Pères, toujours bien inspiré, il faudrait que tu arrêtes d’écrire sur les écrivains, oublie tout ça, pars sur un sujet aventureux, sinon ils vont s’acharner à voir en toi un éditeur, tu comprends ? D’un autre côté, admit-il songeur, après réflexion, c’est vrai que t’es reconnu comme éditeur… » Je suivais les volutes de fumée de son cigare, sans dire un mot, penaud. Il n’avait pas tort. Ma Valise avait été recensée par une très pertinente critique littéraire comme « le troisième volume des mémoires de Samuel Brussell ». Je l’avais pris comme un compliment. Divertimento sabbatique serait le quatrième, alors…

J’avais rendez-vous place de la Bourse. Grâce à l’inlassable enthousiasme de mon attachée de presse, j’allais déjeuner avec un critique bienveillant. Et là, avant même de franchir l’entrée de l’immeuble du journal (qui, oublieux de l’esthétique des vieux films, n’avait pas d’enseigne lumineuse en façade), j’eus une vision : je compris que le réalisme, ou la réalité, était toujours magique. Une jeune fille vêtue en soubrette sillonnait la place à bord d’un vélocipède tricycle doté d’une machine à café. Je m’approchai, elle freina. Dring, dring. « Bonjour ! Vous faites quoi, là ? lui demandai-je un peu éberlué. — C’est un nouveau concept », me dit cette authentique blonde de son plus beau sourire. Elle avait un petit accent étranger. « Votre entreprise est italienne ? — Non, seule la machine à café est italienne, nous venons de Finlande. » Je sentis l’émotion me gagner. Des Finlandais offraient du café italien à bord d’un tricycle fabriqué en Chine en plein cœur de Paris. Je jetai un coup d’œil alentour : une agence de presse, le monument de la Bourse, le journal où j’avais rendez-vous, la demoiselle finlandaise et sa rutilante roulotte-cafetière, tout était mû par l’inébranlable principe économique. La faiblesse des rêveurs, il faut bien l’avouer, c’est le peu d’attention qu’ils accordent à ce principe.

J’étais un peu en avance ; par pudeur, je restai quelques minutes sur le trottoir devant l’immeuble sans enseigne (je ne sais pourquoi, je m’obstinais à voir dans ce détail une fâcheuse anomalie). À Paris, arriver à un rendez-vous à l’heure, ou pire, quelques minutes en avance, c’est reconnaître son infériorité dans la république-où-tous-les-hommes-sont-égaux ; autant dire signer son arrêt de mort. Je reconnus dans cet intervalle un journaliste de plateau qui battait le trottoir, un « patron de rédaction », regard acéré, barbe de trois jours taillée avec soin, lunettes austères, un quinqua dynamique à l’élégance savamment négligée qui voyageait dans le monde de la presse, bondissant d’un trône à un autre. Je l’observai lancer de grandes phrases à la ronde d’un air péremptoire. Il parlait à voix haute dans son téléphone portable, prenant le Tout Paris à témoin : il faisait son affaire du bonheur de l’humanité. Je compris le dicton : « Le style, c’est l’homme ». Indéniablement tout le pouvoir ici était incarné dans le personnage, dans le rôle. Je l’entendis interpeller d’une voix ferme l’un de ses pairs, s’apprêtant à le rejoindre : « Je vais prendre mon manteau ! » Le ton était celui du général en chef sur le point de lancer ses colonnes à l’assaut.

Je sens bien que ma mère, Tsippy Davidovna, va encore me sermonner : « Comment veux-tu ne pas être seul si tu te moques de tout à chaque occasion ? » Je ne me moque pas, je cherche à me sauver de « la haine impuissante », suivant le conseil de Stendhal. « Comment les progressistes peuvent-ils être si cruels ? m’étais-je enquis un jour auprès d’un ami profondément chrétien, authentique réactionnaire. — Ils veulent t’obliger à être meilleur », m’avait répondu cet homme qui avait goûté au bagne soviétique. Voilà donc par où je pêchais moi-même, me dis-je : ne voulais-je pas au fond obliger les propagandistes du bien public à être meilleurs envers leur prochain ? J’étais donc de leur côté. C’est ce que je répondis à mon ami.

« Ton éducation chez les jésuites a visiblement laissé des traces chez toi », commenta-t-il d’une voix impassible.

Je vis soudain mon rendez-vous faire son apparition dans le hall :

« Salut ! Qu’est-ce que tu vas faire de ta valise ? » me lança-t-il en jetant un coup d’œil à mon bagage. Attends, on va la laisser dans le bureau à la réception. » L’idée parut bonne. Dans le bouchon parisien où il allait m’entraîner, l’espace était millimétré. A peine assis sur les petites chaises du restaurant, il ferra la discussion sur le terrain de l’édition :

« Que devient Anatolia ? me provoqua-t-il.

— Anatolia vit sa vie, c’est une grande fille, elle va avoir vingt ans, elle n’a plus vraiment besoin de moi.

— Ne me dis pas que tu vas laisser tomber…

— J’ai envie de prendre du temps pour écrire, me défendis-je sans conviction.

— Arrête… je parie que dans ta valise, là, tu as déjà deux ou trois bouquins de prêts… »

C’était vrai.

Je venais d’aller trouver un homme d’affaires qui rachetait des enseignes éditoriales. Il m’avait reçu en compagnie de son comptable. J’avais décidé de brûler les simagrées pour gagner du temps :

« J’ai un projet amusant pour vous, lui dis-je. Coût nul, gros potentiel. Risque zéro. »

À ces mots, le comptable, qui me tournait le dos jusqu’alors, feignant de tapoter consciencieusement sur les touches d’un ordinateur, se retourna. Un sourire fraternel éclairait son visage, qui le rendait à peu près humain.

Je continuai, optimiste :

« Vous êtes un homme de droite, un catholique pur et dur, n’est-ce pas ? Vous voulez défendre les valeurs sacrées de notre belle civilisation occidentale ? »

La petite mimique supérieure qu’avait affichée l’actionnaire principal depuis le début de notre rencontre et le sourire béat du comptable tombèrent instantanément pour faire place à une vague expression d’effroi. Je poursuivis sans plus m’émouvoir :

« Alors, voilà… vous avez entendu parler de ce prospectus électoral… de cette délicieuse niaiserie… cet appel à l’indignation collective comme programme civique qui va bientôt mettre l’Europe à feu et à sang… Je vous propose de publier une réponse : « Y a pas de quoi s’indigner, un manifeste pour se guérir de l’onanisme à tous les âges ».

Les deux compères s’interrogèrent furtivement du regard, avant de se ressaisir.

« Tout de même, un million d’exemplaires »… murmurèrent-ils d’une voix suave, en appelant à l’indulgence.

Qu’aurais-je pu leur proposer ? La corde de Lénine pour qu’ils se pendent avec ?

Au moment de quitter l’antenne parisienne de cette loge vaticano-monégasque, je croisai dans le couloir Natasha, une ancienne camarade d’édition : « Mais qu’est-ce que tu fais ici ? » s’écria-t-elle incrédule. Qu’est-ce que je faisais ici ? La question dépassait en niveau d’absurdité toute réponse. Puis, me prenant par la main pour me ramener vers l’ascenseur, je la vis, au moment où les portes se refermaient, se prendre les cheveux dans les mains, secouer la tête et psalmodier : Oy voy, voy, Samuel, je veux plus te voir ici! »

Je racontai la scène à Augustin Dubois.

« Mais t’es fou ou quoi ? s’était-il exclamé à l’autre bout du fil. T’as pas compris que les cathos de droite sont de gauche, aujourd’hui ? — Ah bon, je croyais que c’était le contraire ? » Oy voy, j’aurais dû m’en douter.

Mon ami journaliste, en attendant, insistait, se voulait encourageant :

« T’as pas trouvé le bon partenaire, c’est tout », trancha-t-il.

Les Parigots ne lâchent jamais prise, comme les Moscovites. J’étais déjà las de cette conversation qui prenait l’allure d’un déjeuner d’affaires. Je me disais qu’après tout je n’avais que ce que je méritais. Max, probablement pris de remord, avait eu l’élégance de décommander l’avant-veille ce déjeuner prévu un mois à l’avance et moi, innocemment, j’avais cru bon de suggérer une date ultérieure, qui plus est en jouant d’un chantage sentimental : « Peut-être, depuis Pâques, lui avais-je écrit, as-tu eu le temps de jeter un coup d’œil sur mon livre… s’il mérite un article cinglant, surtout ne te gêne pas… en revanche, si tu as aimé, je comprends les mille raisons qui ne permettent pas d’en parler », etc. « Ton éducation chez les jésuites », aurait dit le vieux staretz.

Max m’avoua qu’il était pressé. Je le raccompagnai au journal. « Ah, ta valise… » se rappela-t-il soudain, au moment où nous entrâmes dans le hall. Je vis sa main se figer sur la poignée : la porte était fermée. On s’enquit auprès de la réceptionniste de l’existence d’une clé, afin d’ouvrir la porte du bureau… « À quatorze heures trente », entendis-je résonner dans le hall. Il était treize heures trente. « Quatorze heures trente ? » articulai-je, ne saisissant pas tout à fait la situation. « Karima est en pause déjeuner, elle rentre à quatorze heures trente », nous répéta avec un sourire ravi la remplaçante pause déjeuner à l’accueil. J’avais mon train à quinze heures… Je pouvais toujours changer de destination pour m’adapter à un autre horaire, ça n’aurait pas été la première fois. Des pourparlers de cellule de crise commencèrent dans le hall. Coups de fil, négociations : « Je l’appelle sur son portable. Je te passe Karima. Allo, il n’y a pas de clé. C’est possible qu’il y en ait une ? » L’agent de sécurité arriva : « Il y avait pourtant une clé ici… » Les coursiers maison s’en mêlèrent. Je suggérai en plaisantant à peine de forcer la porte. « C’est sûr, ça serait vite réglé, on te la défonce comme rien, cette porte », commenta le plus jeune. Enfin, le vrai langage, la vraie vie. « C’est quand même un peu gênant, raisonna le plus âgé. On y va à deux. C’est à dix minutes en scooter. Attends. Rue des Martyrs. Google maps. Je l’ai… tu peux rappeler Karima… quel étage… désolé du dérangement… on arrive. Prends ton café tranquille, t’inquiète pas, quel numéro, rue des Martyrs ? C’est bon… Action ! » Max était effondré, le petit drame social de la valise séquestrée avait duré déjà une bonne demi-heure. Je lui dis de filer. Les deux motards, avec leur gouaille de banlieusards, m’avaient remonté le moral. Coiffés de leur casque de gladiateurs motorisés, je les vis jaillir hors du hall et enfourcher leur engin, qui démarra en trombe. Je regardai ma montre, en bon journaliste d’investigation : il était quatorze heures quinze. Je feuilletai le dernier numéro du journal, mis à la disposition des visiteurs. Je tombai sur un article d’une journaliste sexy, agrégée de philo (elle avait posé un temps pour une photo publicitaire en jeans moulant et blouson de cuir) ; la préposée à la pensée prêt-à-porter se désolait des mœurs nouvelles du Collège de France : « Aujourd’hui, annonçait-elle gravement, Foucault et Bourdieu ne seraient plus nommés. Derrida était vu comme un “astrologue” par ceux qui s’opposèrent à son entrée au Collège. » À en perdre le sommeil.

Mes camarades motards me tirèrent de ma lecture mondaine en surgissant à grand bruit dans le hall.

« Vous avez la clé, les gars ? » Ils pointèrent les pouces en l’air. Bien sûr qu’ils avaient la clé. Je les remerciai en récupérant ma roulotte. Quatorze heures vingt-cinq à l’horloge. En me dirigeant vers la porte, ma valise à la main, une jeune beauté fit son entrée en s’exclamant, furieuse : « Il y a intérêt à ce qu’ils m’aient laissé la clé ! — T’inquiète, Karima, lui répondit la remplaçante, ils ont même laissé la porte ouverte ! »

Zalige hooger dag, comme on dit dans ma Flandre maritime, une sacrée journée.


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