Spleen napolitain

Posted on 18 mai 2011

J’ai quitté Palerme sans avoir osé sonner à la porte de la maison familiale de Toti Palma, via Duca delle Verdure. La dernière fois que nous nous parlâmes au téléphone, nous ne nous étions pas entendus depuis dix ans. Je l’avais appelé sur le coup de minuit, tout à la surprise d’avoir retrouvé son numéro de téléphone en feuilletant de vieux carnets. « Pronto, Toti ?Si ? — Je ne te dérange pas ? C’est… Un hurlement résonna à l’autre bout du fil, suivi d’un rire colossal. — Samuele ! — Tu n’es peut-être pas seul ? hasardai-je. Nouvelle salve de rire à l’appareil. — Eh, caro mio, tu seras surpris. Il n’y a aucune dame, ici, avec moi. Je ne fais plus des avances… Je reçois maintenant les hommages à domicile. » Quelques années après cette conversation nocturne, je rappelai, un soir, vers la même heure. Sa fille me répondit. Je m’excusai de l’heure. Je demandai si Toti était là. Nous échangeâmes quelques mots embarrassés. Toti n’était pas là, me répondit-elle froidement. Puis, comme j’insistais pour savoir quand je pourrais lui parler, elle me demanda un peu vivement qui j’étais. « Un ami français… de l’hiver 1989… à Bucarest… » dis-je. Il y eut un silence, puis elle articula sèchement : « Mon père est mort ».

Je pense souvent à Toti, comme à un ami que je n’aurais pas eu le temps de connaître. En arrivant à la gare de Naples, je me souvins d’une de ses tirades : « J’aime les Napolitains… combien j’ai eues de fiancées napolitaines ! Mais j’ai toujours eu un peu de mal avec Naples. » J’avais longtemps partagé son sentiment. Il me fallut une absence de vingt ans pour me défaire de mon rapport contrarié avec Naples. Anna, l’amie napolitaine, m’avait réconcilié avec cette patrie italienne en quelques mots : « Naples a été ballottée de règne en règne. Elle est comme un enfant que l’on s’est passé de main en main sans jamais lui trouver une famille. » Naples était trop une famille en elle-même, pensai-je, avec sa langue, savant mélange de romanité et même son église au catholicisme revigoré de paganisme… sa vie s’exprimait avec trop d’intelligence et de poésie dans le théâtre de ses places et de ses rues pour pouvoir rentrer dans les rangs d’une quelconque piémontisation. En remontant la côte depuis Palerme, j’avais ressenti physiquement, tout au long de la journée, à travers la vitre de mon compartiment, l’abandon du Mezzogiorno, comme dans une succession de tableaux – une tragédie et une grâce tout à la fois.

Aux abords de la gare, je cherchais instinctivement des yeux la présence de ces prostituées qui, un temps, faisaient partie de la vie morale de la cité, en étaient une parcelle spirituelle. À Palerme, le soir, j’avais longuement marché le long de la mer, sur la promenade du Foro Italico, où mouillaient quelques bateaux. Le mouvement de ces corps féminins, le passage des véhicules, les voix qui s’échangeaient dans la lumière des phares et des lampadaires célébraient une forme de communion dans la sensualité de ce paysage nocturne aux relents marins.

La lecture de Mon cœur mis à nu en italien avait exacerbé ma sensibilité, ma mémoire. Chez Baudelaire, l’art, l’amour et la prostitution appartiennent au même flux sanguin – à la même religion. Unique volupté. C’est par la sensualité que nous reconnaissons nos racines.

J’allais retirer les clés de ma pension au bar San Domenico, piazza San Domenico Maggiore.

« Ils ont l’habitude, on travaille avec eux », m’avait dit la signora au téléphone. « Signor Samuele ! La quatro, vero ? » s’exclama avec un sourire magnifique la jeune femme à qui je m’adressai à la caisse. Un serveur traversa avec moi la ruelle pour s’assurer que j’arrivais à ouvrir la porte de l’immeuble.

Le temps de monter ma valise et je dévalai l’escalier à nouveau pour sortir et goûter au spectacle de la rue. Piazza San Domenico Maggiore, piazza Dante, piazza Bellini, piazza del Gesù formaient mon périmètre naturel à Naples, j’avais besoin d’aller saluer toutes ces places. Chacune d’elle a l’allure d’un fief, d’un modeste règne, avec ses saints qui veillent sur le peuple souverain. Des enfants à minuit jouent au ballon en riant, courant pieds nus sur les pavés : la vie ici est plus forte que la loi – difficile d’expliquer ce mystère aux démocrates que nous sommes. C’est que les dieux n’ont pas fait le serment d’être des citoyens. À Naples, je comprends mieux chaque jour Burckhardt, qui avait vu dans les tableaux et les églises autant que dans les rues le Christ vivant marchant au milieu du peuple.

« Dio mio… Piazza San Domenico Maggiore… me dit d’une voix pleine de nostalgie l’amie napolitaine qui vit à Trente. Tu iras voir le Cristo velato ? C’est à la Capella Sansevero… »

Le lendemain matin, j’allais rendre visite au Christ voilé (une Romaine qui lit ces lignes en français s’exclame :  “Dieu que cette langue est baroque ! Je ne m’y ferai jamais !”) Je pense au catholique anglais Burgess qui en voulait au français d’avoir transformé Jesus Christ en “Jésus Cri” et aqua en “eau”. La chapelle était à quelques pas de ma pension. J’étais seul, avec les quelques gardiens, hommes et femmes, qui parlaient entre eux à voix basse. Je restai un long moment sans sentir le temps passer devant ce visage tellement proche, si humain, aux traits aériens. On devait cette sculpture et cette chapelle à la volonté de Raimondo di Sangro, septième prince de Sansevero, et à l’artiste Giuseppe Sanmartino. Ce marbre rayonnait de légèreté, on se sentait inondé de lumière et de paix. Les statues tout autour, représentant un essaim de vertus, lui tenaient compagnie : « Amour divin, Maîtrise de soi, Pudeur, Amour de la religion, Bonheur du lien conjugal, Sincérité, Désillusion, Education, Honneur, Générosité. »  On pouvait lire la devise de la famille Sansevero, Unicum militiae fulmen, gravée dans le marbre. En sortant, j’eus l’impression d’être ébloui par la clarté du jour. Je revenais simplement sur terre.

« Alors tu as vu le Cristo velato ? » me dit Tina, que j’allais voir dans sa maison du quartier des Espagnols. Elle avait déjà parlé avec sa sœur. Nous grimpâmes depuis la cuisine sur la terrasse par le petit escalier en colimaçon, emportant avec nous une bouteille de sirop de grenadine avec une carafe d’eau fraîche et des verres, que nous remplîmes en nous installant sur les chaises longues tournées vers les collines du Vomero. J’aimais le Vomero, comme une contrée inaccessible où je n’irais jamais. J’aimais le voir de loin, depuis cette terrasse ensoleillée, comme on voyait le Vésuve ou la mer, aussi beaux que le ciel et les nuages. « Le Vomero… ils s’imaginent que c’est Dieu sait quoi… me dit Tina, songeuse. C’étaient des champs autrefois et maintenant ils se donnent le titre de “Vomerini”, ceux qui vivent là-haut… Mamma allait faire l’amour avec Papà dans les champs du Vomero, quand ils se sont connus… » Le linge mis à sécher flotte au vent sur la terrasse. Il fait un beau soleil de mai. « Je voudrais écrire un poème qui s’intitulerait “La solidarietà dei panni” » – “la solidarité du linge mis à sécher” –, me confie Tina. “Llevate i pann che sta chiuveno”, tel est le cri qui vole de balcon en balcon, m’explique-t-elle, quand il se met à “schizzechiare” – quand les gouttes de pluie se mettent à pianoter aux fenêtres. C’est la solidarité des casalingue, des ménagères qui se font signe les unes aux autres de “retirer le linge car la pluie arrive”. Mais je m’arrête. Je ne voudrais pas lui voler son poème.


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