Service de presse

Posted on 02 mai 2011

C’est une drôle de chose qu’un service de presse. En général, je commence par l’envoi aux amis et à la famille, liste que je complète par les personnes qui apparaissent dans le livre. Divertimento sabbatique est arrivé à Paris chez mon agent, Georges Hoffman, l’éditeur (Anatolia) n’ayant pas de bureau (si ce n’est ma valise).

« On a reçu 14 cartons de livres », m’a dit au téléphone l’assistante, Christine, mi dépitée, mi amusée. J’avais appelé depuis une cabine, dans le hall du port de Tarifa, à peine débarqué du ferry en provenance de Tanger. « Je viendrai bientôt vous débarrasser », promis-je, un peu confus. Quelques jours plus tard, l’attachée de presse me fournit une liasse d’étiquettes à l’adresse d’une centaine de critiques et journalistes, dont je ne connaissais que quelques fidèles. Je passais la journée du vendredi saint dans un bureau de l’agence à faire des paquets : écrire un mot, glisser la fiche de contact de presse, coller l’étiquette et insérer le livre dans l’enveloppe, scotcher le tout, enfin, dernier geste, un coup de tampon de l’Agence Hoffman pour identifier l’envoi.

Que j’y comprenne quelque chose : ce livre est produit aux armes d’Anatolia C/O un groupe éditorial monégasque ; il est imprimé est distribué par un autre groupe de corsaires malouins ; le service de presse est assuré par l’attachée de presse de la maison de la rue des Saints-Pères, mon éditeur officiel ; la livraison s’effectue boulevard Saint-Michel, chez mon agent. Ouf ! Ma mère, Tsippy Davidovna, me dit au téléphone :    « En te lisant, tu m’as fait l’effet d’être un extra-terrestre. » Au bureau de poste de la rue de Vaugirard, face au Sénat, je ne reconnus plus l’ambiance, nous étions bel et bien passé à l’ère du libéralisme : les postiers vous sautaient quasiment au cou, s’empressant de venir à votre aide. On en regrettait presque les bureaux d’antan, où l’on tremblait en s’approchant du guichet, de peur d’être rabroué. En un petit quart d’heure, un peu plus d’une centaine de paquets furent joliment expédiés avec le sourire, quand du temps du Tout-État, cela eut pris deux heures dans les récriminations. Cette efficacité nous faisait presque froid dans le dos. Pour un peu, nous nous serions sentis frustrés du paisible chagrin que nous causait l’administration du temps de l’Ancien Régime.

Pour conjurer l’émoi qui accompagne le moment du service de presse, j’appelle, le soir, mes amis pour qu’ils me racontent leurs histoires (à bien y penser, je les appelle tous les soirs de l’année).

Tina, à Naples, me lit un court poème, une saynète qu’elle vient d’écrire sur la naissance de son petit-neveu qu’elle est allée voir à Milan. Mais c’est de Naples que je veux l’entendre me parler, de l’immense théâtre napolitain. « Qu’est-ce que j’aurai à te dire ? s’exclame-t-elle, pensive. Ah, tiens, j’ai une drôle d’histoire pour toi. Écoute, je passais un moment dans une boutique de tissus tenue par une amie, ici, dans le quartier des Espagnols. Nous étions en train de bavarder en prenant le café quand une pluie torrentielle s’abattit dehors, qui n’en finissait plus, au point que nous ne disions plus un mot, fascinées par le spectacle. C’est alors que surgit de la rue, sautant d’un bond à l’intérieur de la boutique, un guaglione, un gamin qui pouvait avoir sept ou huit ans, trempé de la tête aux pieds. Nous lui trouvâmes une serviette pour qu’il s’essuie son corps ruisselant, puis, voyant que la pluie continuait de tomber et qu’il voulait s’en rentrer chez lui, j’avisai un Chinois qui passait avec sont lot de parapluies à un euro et lui en achetai un. Il voulut lui-même en choisir la couleur. Là-dessus, il nous salua avec un grand sourire et s’éclipsa. Ce gamin des rues un peu sauvage, frétillant comme un petit animal, les yeux inquiets et intelligents, nous avait émues pas son apparition. Deux jours plus tard, mon amie m’appela de la boutique pour me donner une curieuse nouvelle. “A’ Titi, me dit-elle, tu nous a sauvé la vie !” — Comment ça ? lui fis-je. — Une bande de gamins vient de dévaler la rue, ils faisaient irruption dans toutes les boutiques dans un bazar du tonnerre, et j’ai reconnu notre guaglione qui menait la bande. Au moment où ils ont poussé la porte de la boutique, j’étais un peu affolée quand j’entendis la voix de notre guaglio’ qui les rappelait à l’ordre fermement : “Ca, nun si tocca ! Ici, on ne touche à rien ! ” leur lança-t-il. Et la bande tourna aussitôt les talons et suivit son petit chef. Elle t’a plu, mon histoire ? » me demande Tina. Tina, ai-je envie de dire à mon amie, je ne fais que penser à cette histoire depuis que tu me l’as racontée. Toute l’histoire de la mafia est là, condensée à la puissance métaphysique. Qui ne comprend pas les gamins des rues ne peut rien comprendre au chaos organisé. Déjà, à un si jeune âge, avoir le sens de la loyauté efface bien des crimes. C’est une vérité que dédaigneront tous nos mafiologues patentés, auteurs de best-sellers débordant d’onctueuse morale. « Ah, si tu parles de Naples, me rappelle Tina, dis-leur cette tradition qu’il y a chez nous du café sospeso. » Café sospeso ? Certains bars proposent, quand on prend son café, d’en payer un deuxième qu’ils gardent pour un indigent à qui ils l’offriront pour toi. Et souvent, même si le crédit des cafés sospesi est épuisé, ils l’offriront à celui qui le demandera. Voilà une morale qui me parle, car elle ne s’impose à personne, elle vous laisse libre de choisir votre acte de grâce.

J’appelle Valentina Polukhina à Londres. Je cherchais un article qu’Edouard Limonov avait écrit sur Brodsky, dans les années 1980. Le connaissait-elle ? Si elle le connaissait! « C’est un petit article moche, me dit-elle. Rien que le titre : “Brodsky, poète et comptable”, tu vois un peu. » Pour la chaleur, pour l’humour, pour la sensualité, juste devant les Napolitaines, il y a peut-être les Russes de Sibérie. « Combien de fois j’ai invité Edichka à des lectures ici, en Angleterre, poursuit Valentina. La dernière fois que je le vis, j’avais invité en même temps que lui une jeune poétesse géorgienne et avant que j’eusse le temps de la lui présenter il la colla contre le mur, dans la salle de l’université où devait avoir lieu la lecture et il resta dans cette position, collé contre elle, ne cessant de la pétrir, jusqu’à ce les invités et le public finirent par remplir les lieux. Tu t’imagines ! Le soir même, il s’installa chez cette adorable poétesse, qui habitait dans un petit studio à Chelsea. C’est là que j’allais le trouver, quelque temps plus tard, quand j’eus lu son vilain petit article sur Joseph. Natasha m’ouvrit à moitié nue, elle sortait de son lit. “Où est Edichka ?” lui demandai-je furieuse. J’entendis qu’il marmonnait du haut de la mezzanine, encore enroulé dans les couvertures. “Edichka, descends, si tu es un homme ! lui criai-je. — Je ne peux pas, geignit-il. — Comment ça, tu  ne peux pas ? — Je suis tout nu. — Ça ne fait rien, mon mignon, lui répondis-je, nous, femmes russes, nous ne sommes pas impressionnables à ce point, tu nous montreras tes somptueux attributs dont tu as fait état dans tous tes romans. — Je ne peux pas…” continuait-il à gémir. C’est à ce moment que Natasha fit pendouiller son petit doigt pour me faire comprendre le problème. L’occasion était trop belle. “Un vantard, lui lançai-je du bas de l’échelle de la mezzanine, voilà ce que tu es, Edichka ! Tu as un minuscule organe de rien du tout et tu viens donner des leçons de poésie à Joseph ! Tu peux bien rester couché, va !” »


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