Carte postale

Posted on 09 mai 2011

Je pars. « Tu fuis. » Pourquoi ne pas fuir ? La fuite comme un choix raisonnable, un art responsable – comme une possibilité.

Stendhal, quelque part, a griffonné dans un coin de son journal cette idée : la difficulté d’écrire en cours de route. L’inévitable décalage entre le moment de l’observation et la transcription sur papier de l’émotion. Nécessité de se poser et nulle envie de s’arrêter de marcher, de voir, de sentir.

Mercredi soir, à Palerme, à l’église San Pietro e San Paolo. Il est neuf heures, les dernières lueurs du jour, un air tiède. Le sermon du prêtre. Il s’adresse tranquillement aux fidèles. Un mécanicien en salopette, deux jeunes filles charmantes de vulgarité populaire se signent et s’assoient près de moi. Ils parlent entre eux sans baisser la voix. Le lien de l’Église avec la langue du peuple (authentique, et non pas celle de la canaille ou des pédants).

Le café de la place San Domenico. Le kiosque à journaux.

La librairie Feltrinelli, flamme rouge et blanche, fer de lance garibaldien.

Jeudi matin. Sous les murs du palais des Normands, aujourd’hui le parlement de Sicile. À l’ombre d’une haute végétation desséchée, quelques pensionnés (par l’âge ou quelque autre statut) jouent aux cartes. Je demande à un spectateur le nom de ce jeu. « Biscolo in cinque », me répond-il à voix basse. Les joueurs s’injurient amicalement en sicilien à la fin de chaque partie, très brève (juste quelques coups). Le parler sicilien me paraît beaucoup plus âpre que le napolitain. Caractère plus dur, plus fermé des Palermitains.

Le coiffeur, derrière la pâtisserie Marazzo : « J’ai un client français, un ingénieur, qui va et vient toute l’année entre Paris et Palerme. Je crois qu’il travaille pour le gouvernement – il governo – (le mot est jeté d’un ton solennel, comme s’il dévoilait un douloureux secret). D’un air qui s’apprête à la confidence, je le vois dans le miroir se pencher vers mon oreille et me chuchoter d’une voix grave : « Là-bas, ils lui ont jamais pardonné d’avoir épousé une Italienne. Les Français… Et en secondes noces ! Imaginez un peu ! » s’exclame-t-il tout à coup à voix haute, dans un rebondissement dramatique. Puis, revenant à son registre confidentiel : « Il paraît qu’elle attend un enfant, maintenant… Crescendo : Et même deux, qu’ils disent ! Forte : Et quand bien même elle aurait des triplés, qu’est-ce que ça change pour nous ? Vero, dottore ? O no ? »

Un officier des carabiniers en uniforme fait son entrée dans le salon, l’allure martiale. Il accroche sa veste d’un geste ample au portemanteau et va directement s’asseoir sur un fauteuil au fond où une coiffeuse l’installe soigneusement. « Commandante Ferrara ! Ce matin encore, le capitaine Giuliano me parlait de vous ! » Silence. « Commandante ! Commandante Ferrara ! » Le commandant se fait faire les ongles en bavardant à voix basse avec la coiffeuse. « Eh, que voulez-vous… me dit le coiffeur d’une voix pleine d’indulgence, nous, les hommes, nous sommes fragiles… il en faut si peu pour qu’on s’absente… Les femmes sont fortes elles, pas comme nous… »

Trouvaille chez Feltrinelli : Baudelaire, « Il mio cuore messo a nudo — Mon cœur mis à nu ». (Je retraduis de l’italien, n’ayant pas le texte original sous les yeux). « Méfions-nous du peuple, du bon sens, du cœur, de l’inspiration et de l’évidence », cite l’éditeur en dos de couverture, qui va jusqu’à conclure : « Tout adolescent devrait avoir ce livre dans sa poche avec lui ». Baudelaire : une utile fiole de contrepoison.

J’ouvre le livre au hasard et à chaque page, il vous pince les nerfs. « Le 15 mai. Toujours le goût de la destruction. Goût légitime si tout ce qui est naturel est légitime. »

La curatrice du livre, Diana Grange Fiori, pour « le goût de la destruction », renvoie dans une note à Pauvre Belgique : « Quand je consens à être républicain, je fais le mal en sachant que je le fais. Oui ! Vive la Révolution ! toujours ! et pourquoi pas ! Mais moi, je ne marche pas ! Je n’ai jamais marché ! Moi, je dis Vive la Révolution ! comme je dirais : Vive la Destruction ! Vive l’Expiation ! Vive le Châtiment ! vive la mort ! Nous avons tous l’esprit républicain dans les veines comme la syphilis dans les os. Nous sommes tous démocratisés et syphilisés. »

Article de Paolo Zellini (Repubblica, 5 mai) sur « Les principes du calcul infinitésimal » de René Guénon, à peine publié en Italie.

« La science moderne n’est pas la simple continuation de la parole biblique ou du credo pythagoricien mais sa caricature ; elle est sa contrefaçon profane, une superstition d’autant plus immanente qu’on n’en a même pas pris conscience. »

C’est dans Leibniz et son calcul infinitésimal que Zellini localise la perte de sens des sciences modernes.

« Depuis le dix-septième siècle, les mathématiques avaient adapté le sens des mots comme “infini” et “continu” à leurs propres exigences et à leurs propres formules, les vidant de leurs concepts métaphysiques jusqu’à les réduire à des idées insensées ou inutilisables. Leibniz a introduit “l’infini” dans le domaine du quantifiable, confondant l’infini avec l’indéfini. »

Et que dire de Descartes, le gentilhomme qui sortit de son fourreau « la raison », comme on dégaine une épée avec laquelle conquérir gloire et richesses ? Ses Méditations métaphysiques sont la profession de foi d’un ingénieur commercial en philosophie. Il excommunie la méditation et la métaphysique, comme extensions de l’antique religion. Le Quantifiable comme nouvelle religion. Albert Lhermitte avait vu juste dans Un sceptique s’il vous plaît !

« Le bonheur, c’est la démocratie. »

Ezio Mauro à Gustavo Zagrebelsky (Repubblica du 5 mai, extrait du livre de conversation entre le directeur de Repubblica et le professeur de droit constitutionnel) : « On dirait qu’en Italie, on s’est fait cette idée que le bonheur et l’épanouissement de l’individu ne peuvent se trouver qu’en dehors des règles, contre les normes. On assiste à une rébellion culturelle contre toute forme de règlement. On dirait qu’être de droite, aujourd’hui, c’est aller “vers la vie” comme si de l’autre côté, il n’y avait rien d’autre qu’une triste existence grise, conformiste et vide de sentiments. »

Discours de la droite libertarienne calqué sur la « philosophie » de mai 68 : la jouissance pour la jouissance.

« Nous voulons tous l’ordre et l’autorité », disait Flaiano.

Baudelaire, René Guénon et Ennio Flaiano répondent aux deux protagonistes de ce dialogue civil.

Sur le bonheur démocratique, je me déclare mauvais juge, mais sur le bonheur simple des joueurs de cartes sous la muraille du Palais des Normands, c’est sans ambiguïté possible : ils résistent à la piémontisation de l’Italie sans y penser. Ils n’aspirent pas à être honorés d’une quelconque médaille de résistants. Leur aimable anarchie inconsciente suffit à leur bonheur.

« Gassman, cela ne fait aucun doute, se révèle être un grand comique. Pour ne pas parler de Sordi, Totò, Manfredi, Tognazzi : ce sont nos meilleurs acteurs, ils sont les porte paroles d’une vague inconscience nationale et même d’un refus de la conscience en faveur de la survie. Un théâtre dépourvu de conscience ne peut être que désespérément comique. Les possibilités que ces acteurs ont de saisir une certaine réalité dans laquelle nous sommes tous immergés jusqu’au cou sont quasiment inépuisables ; c’est à croire que dans le rôle des « esclaves », nous reconnaissons notre seule et constante histoire. Nous rions de leurs vices et de leurs défauts, de leurs malheurs et de leurs désastres, parce que ce sont les nôtres et qu’en en riant, on finit par les voir sous une lumière nouvelle, non seulement acceptable mais encore flatteuse. »

Lo spettatore addormentato. (Adelphi, 276 p., 15€.)

Flaiano, se promenant dans la ville de Québec par une température de moins trente degrés Celsius, se réfugie dans une baraque où l’on donne une imitation de Ionesco, exemple classique de l’auteur qui devient incompréhensible en dehors de chez lui, note-t-il distraitement. « Il manque les acteurs, l’insouciance, la nécessité littéraire. On a l’impression, poursuit-il, que le théâtre est en train de s’uniformiser, que l’on reproduit les mêmes schémas de protestation, d’ironie, de toutes parts, on adopte une attitude qui se voudrait anticonformiste mais qui depuis longtemps a sombré dans l’académisme par refus de la réalité. Un théâtre qui meurt à force de subventions et d’intelligence. »

Dans la librairie Feltrinelli, je note un rayon de « littérature rose », romans de jeunes filles importés pour la plupart de Manhattan. Pensée : cette qualification me paraît pouvoir aisément déborder des romans roses manhattanites. Je me souviens d’avoir regardé à la RAI une interview d’Andrea Camilleri, quelques jours plus tôt. « Vous êtes toujours communiste, aujourd’hui ? » lui demande Fabio Fazio sur un ton de curiosité sincère. Camilleri lui répond, le visage crispé de sévérité, les yeux plissés, les lèvres pincées : « Absolument. Nous, communistes, appartenons à une race en voie d’extinction. Nous sommes des dinosaures », déclare-t-il avec une pointe de fierté forcée. En entendant ces paroles, Fazio s’exclame, avec une innocente perfidie : « Ah, mais ce n’est pas vrai, savez-vous ! Moi aussi, je croyais cela, mais vous êtes nombreux, beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense ! Je ne finis pas de rencontrer chaque jour des gens qui me font une déclaration de foi communiste ! » Camilleri le fixe d’un regard implacable, sur ses gardes. Et voilà que le gentil Fabio Fazio lui porte le coup de grâce : « Comment définiriez-vous en deux mots ce qu’est être communiste ? » Camilleri réagit comme un homme traqué, comme s’il devait sauver sa peau et lance, le visage blême, d’un air assassin : « L’amour de l’homme. » On croit entendre une ovation : « SANTO SUBITO! »  L’air éberlué de Fazio en entendant ces mots. Il reste sans voix pendant quelques secondes, avant de pouvoir reprendre le dialogue. Il y a des jours où j’ai confiance en une certaine bourgeoisie qui n’a pas perdu son aplomb, ouverte d’esprit, modeste et sympathique.

Baudelaire disait son désir de lancer un bénitier à la tête de George Sand.

Nécessité d’élargir la section « littérature rose » dans les librairies Feltrinelli. Exercices de lancer de bénitiers.

La chambre de l’hôtel della Posta donne sur la via del Poeta. Nom de la rue barbouillé à la grosse encre noire sur la façade de crépi blanc de l’immeuble.

Vendredi matin. Train pour Naples à la gare de Palerme. Ma voisine de compartiment est colombienne. Nous sommes seuls dans ce compartiment pendant toute la durée du voyage. Nous dormons, allongés chacun sur la banquette jusqu’à Messine, où le train est embarqué à bord du ferry pour Villa San Giovanni, le port du bout de la péninsule. Je monte sur le pont. Le ferry fait une longue manœuvre avant de sortir de l’enclave et mettre le cap vers le continent. Au bar, deux jeunes Tunisiens comptent leur monnaie pour se payer un café. Je fais signe au serveur de mettre trois cafés et je me joins à eux. Ils me montrent fièrement leur titre de séjour délivré par les autorités italiennes. Ils vont à Naples. « Il y a du travail à Naples ? » me demande l’un d’eux. Je le questionne sur ce qu’il sait faire. « Vernis, peinture », me dit-il en faisant avec la main le geste du pinceau sur la rampe en bois de l’escalier. Ils sont habillés à la mode de pied en cap — chaussures de tennis, jeans, polo, blouson, casquette — je n’ose leur demander comment ils se sont payé ces vêtements de marque.

Quand le ferry fait son entrée dans le port péninsulaire, je redescends dans les soutes obscures rejoindre ma cabine ferroviaire. Un moment plus tard, le train prend de la vitesse et s’élance à travers la Calabre, ce bout de continent qui m’est étranger.

Cristina, ma compagne de voyage colombienne, parle un italien fortement hispanisé. Elle m’avoue qu’elle n’a aucun problème à comprendre l’italien, sauf quand il est dialectal. Puis elle me regarde et me dit, curieuse : « Par exemple, le dialecte que tu parlais tout à l’heure, ça je ne comprends pas. C’est quoi que tu parlais comme dialecte ? — Tout à l’heure ? Quand ça ? Je parlais le dialecte ? — Oui, quand tu as répondu sur le cellulaire. — Ah… ça ? c’était du français », lui répondis-je un peu confus. À la moitié du voyage, elle ne parle plus qu’en castillan. Elle me parle de sa famille, de son mari « que mataron. » — ?mataron ? — Deux balles dans la tête, me répond-elle dans un soupir. » Je n’ose demander les raisons de ce meurtre. « Son cosas normales en Colombia. » Elle me montre les photos de ses deux enfants qui vivent en Colombie chez sa sœur. Elle envoie chaque mois trois cents euros au pays — « Cuasi un million de pesos. » Elle vient de mettre au monde à Rome une petite fille qu’elle a eu avec un Italien, un ouvrier de la Fiat proche de la retraite. Il ne voulait pas de cet enfant. « Que verguenza ! » Elle prononce ces paroles avec un air de dégoût sur les lèvres. « Quand je pense que le pape ne dit rien contre ces meurtres, esos infanticidios… » Je ne dis rien moi non plus, je regarde simplement son beau visage de femme, de mère, et je mesure à quel point la Chrétienté nous est la patrie la plus proche : une maison, un toit avec un foyer de mille rébellions.


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