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La paix soit avec vous

Posted on 28 mai 2011

Je suis arrivé à Viareggio le soir, en provenance de Rome. Le temps était chaud et lourd, ce qui ajoutait à l’atmosphère plombée de la petite ville balnéaire, en cette période de début de saison, en milieu de semaine. Huit jours que je zigzaguais dans tous les sens, de la Lombardie à la Vénétie et au Latium, avant d’arriver dans cette improbable cité toscane. « À Viareggio, il y a la mer », m’étais-je dit au moment de prendre mon billet en gare de Roma Termini, cherchant à me convaincre du choix de la destination. Et, comme toujours, la mémoire vive d’un écrivain me faisait poser un autre regard sur ce lieu. Viareggio, c’était la ville natale de Mario Tobino, un écrivain que j’avais lu en faisant mes premiers pas dans la langue italienne lorsque je m’étais aventuré dans ce pays au sortir de l’adolescence. Je marchai depuis la gare jusqu’à la promenade du bord de mer, « la passeggiata ». Une légère brume flottait dans l’air, les bars du côté de la plage attiraient les premiers touristes qui s’installaient aux terrasses et commandaient d’étranges cocktails : « Sex on the beach », entendis-je le serveur annoncer avec cérémonie en apportant les boissons à une tablée de Russes. « Sex on the beach ! » répétèrent les femmes en gloussant, tandis que les maris souriaient en approuvant, en sortant l’argent de leurs poches avec un grand naturel. Le café Margherita, qui jouxtait le cinéma Eden di Viareggio, avait dû être autrefois un haut lieu de la ville. Le pavillon avait gardé quelque chose de sa grandeur passée. Il abritait maintenant une librairie Mondadori qui partageait cet espace avec un bar, sous la même coupole. Je ne pus m’empêcher d’entrer. Je sentis aussitôt le vaste bazar de province : des livres de cuisine, des manuels de sexothérapie et d’aromathérapie, des guides de voyage pour Bali ou Lucques (destinations exotiques aussi éloignées l’une que l’autre de Viareggio) voisinaient avec des romans à succès ou, carrément, des livres de littérature. À la caisse trônaient quelques-uns de ces fascicules de la dernière onde de choc de portée internationale en librairie : Indignez-vous ; Engagez-vous ; Rebellons-nous ; L’indignation, ça ne suffit pas ; Libérons-nous… De toutes parts, éditeurs, auteurs, politiques essayaient de s’engouffrer dans le créneau porteur. Il n’y avait pas de quoi s’indigner, au fond. Tout cela relevait du struggle for life – de la lutte pour la survie. J’avais même lu dans le Corriere de la veille cette information de leur correspondant à Paris : un vieux briscard de l’édition parisienne avait organisé un déjeuner avec deux de ces intellectuels nonagénaires condamnés à faire l’unanimité, en vue de leur faire écrire un pamphlet sur les mille et une façons de sortir des malheurs de l’existence.

À Rome, je m’étais égaré dans une librairie du Trastevere, un soir, et j’étais resté à bavarder avec la libraire un long moment. Ses tables offraient une sélection d’excellents livres et, sur un petit banc, devant la caisse, il y avait des  piles de ces divers manifestes pour le bonheur de tous qui aidaient à faire tourner la librairie. Je ne sais plus ce que je dis à ce propos, je rougis d’y penser à présent, mais je crois bien que je ne pus m’empêcher d’ironiser sur ces « vilains petits opuscules à fonction laxative ». À peine eus-je prononcé ces mots que je m’en voulus, car nous avions sympathisé, la libraire Marilena et moi. Je n’avais pas arrêté de la relancer, depuis que j’étais entré dans ce lieu habité, sur toutes sortes de sujets, pour le pur plaisir de l’entendre parler avec sa gouaille romaine, toute d’inflexion linguistique trempée d’ardeur politique. J’ai compris depuis longtemps que la politique n’a pas de couleur, ou que la couleur n’a aucune importance et pourtant, j’oublie régulièrement cette consolante vision des choses. La passion politique, avais-je pu remarquer, était prompte à s’éclipser devant l’impératif économique. Et le salutaire coup de poing dans la gueule d’une ordure ne relève d’aucune option politique ; il n’est que le sursaut salvateur – pour celui qui le reçoit comme pour celui qui le donne – de toute âme bien née. Telle est la morale que j’avais retenue des cours de catéchisme de mon enfance.

Il bene sia con voi – La paix soit avec vous : « Ça, c’est un livre, dis-je à Marilena en désignant l’ouvrage qui était exposé en vue sur une des tables à l’entrée. — Je suis d’accord avec toi, me répondit-elle avec une pointe d’exaspération à peine réprimée. Mais tout le monde ne peut pas écrire comme ça, non ? » Je me défendis comme je pus. Ce livre, je l’avais vu à Milan, puis à Vérone, puis à Rome (si j’imaginais que j’allais le revoir dans une librairie de plage à Viareggio !) À chaque fois, j’avais été sur le point de l’acheter et, à chaque fois, au dernier moment je l’avais reposé : je savais, pour l’avoir feuilleté, que c’était un livre magnifiquement humain et j’en tremblais d’avance. J’avais envie de me distraire, je voulais fuir l’intelligence pour quelques jours. C’était les vacances, les vacances romaines. « Ce type, tenta de me convaincre Marilena à propos d’un de ces harangueurs en bonté publique,  il a nonante-quatre ans, tu crois qu’il a encore besoin de se faire remarquer, à son âge ? Il l’a fait pour donner un peu d’espoir, pour nous rappeler à la lucidité… il y a des choses dont il parle, comme la redistribution des richesses, ça vaut la peine d’en parler, il me semble, non ? » J’avais honte de moi. Je n’éprouvais que de la sympathie pour Marilena. Pourquoi donc étais-je convaincu que ce nonagénaire avait produit cette bulle pour rien d’autre que le plaisir de se faire remarquer ? Loin d’y trouver un quelconque message d’espoir, je n’y voyais qu’une propagande vide et désespérante… « — È un scemerello ! C’est un couillon, ce type, lâchai-je dans un sursaut. — E va be’, moi aussi je dois être une scemerella ! me répondit-elle sans s’offenser le moins du monde. Tu es vraiment terrible… ajouta-t-elle en me regardant de côté avec un petit sourire indulgent. Un poème de Baudelaire me visita alors. Je cherchai sur une des étagères une traduction des Fleurs du Mal.  Je la trouvai et lus le poème à Marilena :

Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle,

Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,

Et dit, le secouant :

(…)

« Sache qu’il faut aimer, sans faire la grimace,

Le pauvre, le méchant, le tortu, l’hébété,

Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe,

Un tapis triomphal avec ta charité.

(…)

Tel est l’Amour ! »

(…)

Mais le damné répond toujours: « Je ne veux pas! »

Marilena garda un sourire bienveillant aux lèvres tout au long de la lecture. Puis, quand j’eus fini elle me dit d’une voix tranquille : « Alors dis-moi, pourquoi tu ne veux pas ? »

En marchant le long de la plage, au milieu des baraques de foire, je me laissai prendre par la vague rumeur de la mer qui semblait venir de loin, depuis la dernière haie de parasols, tout au bout de l’étendue de sable, irréelle comme l’était ce décor, et je repensai à ces derniers jours. L’apparition de la piazza Santa Maria del Trastevere me poursuivait. Je me sentais un peu ridicule devant cette kibutznik pleine de santé et de simplicité et j’en éprouvais même du soulagement. « Arrivederci, avais-je fini par lui dire au moment de la fermeture de la boutique, sur le coup de minuit. — Arrivederci, m’avait-elle répondu avec un calme réfléchi. Et… » Elle s’empara du livre de Vassili Grossman dont nous avions évoqué les mérites et me désigna du doigt le titre en me défiant de son plus beau sourire et en hochant la tête : Il bene sia con voi – La paix soit avec vous.

(à suivre, première livraison d’un article en trois parties)


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