Les mots de Johnson | Brussell-express

Les mots de Johnson

Posted on 09 avril 2011

Ce matin, après une parenthèse de vingt jours, je me suis réveillé au pied du Palais des Papes. La serveuse m’a souri en m’apportant mon café. J’avais retrouvé ma table, ce bout de territoire que j’occupe à chacun de mes passages, à l’ombre du citronnier, dans un coin un peu caché du jardin de l’ancien couvent transformé en hôtel. Une telle métamorphose serait un sacrilège si les propriétaires n’avaient rendu cette ruine à sa nature première : un lieu de recueillement, un endroit pour méditer – pour se retrouver. Il y a quelques jours, j’ai quitté l’oasis de brique rose et de pavé gris, d’herbe et d’eau vertes de ma plaine maritime et là, au moment où j’écris ces lignes, j’aperçois la façade du Palais des Papes qui s’élance au-dessus de ma tête : du beffroi rouge de la Grand-Place de la cité du Nord au blanc Palais de la Provence… on respire le même air, on converse avec les mêmes ombres. Et le lien entre ces deux provinces, ces deux maisons de la vaste Europe, je l’ai avec moi : le dictionnaire anglais de Samuel Johnson. En compagnie de Sam Johnson, j’allais me retrouver.

« Je savais très bien ce que je faisais et je savais très bien comment le faire – et je l’ai très bien fait. » Ainsi Johnson résuma-t-il son labeur de sept années. Déclaration osée, mais vraie.

La différence entre le  dictionnaire de Johnson et celui de l’Académie française ne tient pas seulement au fait que les quarante académiciens mirent quarante ans pour remplir leur mission quand Johnson, à lui seul mit sept ans pour remettre son travail à l’imprimeur. Johnson résuma ainsi la proportion qu’il y avait entre un lexicographe anglais et un académicien français : « un pauvre hère y emploie sept ans de sa vie, quarante académiciens bien nourris y mettent quarante ans  – nous y sommes, sept pour mille six cents »). Ce constat n’est que la conséquence d’une différence d’esprit : Johnson œuvrait seul, dans son atelier de Gough street, de jour et de nuit, aidé des gamins de la rue qu’il hébergeait et nourrissait d’un bol de soupe, sans nulle autre aide que sa force intellectuelle et spirituelle. Il produisit ainsi ce tour de force : d’avoir écrit, en même temps qu’un dictionnaire inventif, une œuvre très personnelle. Le dictionnaire des Quarante n’est que l’œuvre d’un Parti qui veille sur une momie.

« En ces temps de confusion nous devons avoir recours au vieil expédient romain et nommer un dictateur. Sur ce principe, je donne mon vote à Mr Johnson pour remplir cette tâche grande et ardue ». C’est avec ces mots que salua la publication du dictionnaire de Johnson Lord Chesterfield, le mécène qui, sept ans plus tôt, ne crut pas devoir offrir son soutien à une telle entreprise.

« Tant que l’on préférera en France les mots aux idées… » se désolait Stendhal. Je suggère un renversement de régime, afin de passer des mots aux idées : traduire une sélection du dictionnaire de Johnson en français et offrir, pour tous les mots traduisibles, ses définitions et ses exemples crépitant d’idées, de fantaisie, d’imagination et de rigueur.

En voici quelques exemples :

Jargon (cant) : 1) dialecte corrompu utilisé par les parasites de toute espèce.

2) Mode de parler propre à une certaine classe ou à un groupe particulier d’individus.

3) Une prétention geignante et pleine d’affectation à la bonté.

4) Jargon barbare.

Péter (fart) : vent de derrière.

« L’amour est le pet

de chaque cœur ;

il fait souffrir l’homme quand il le retient

et offense d’autres hommes quand il se déclare. »

Monsieur : mot de reproche pour un Français.

Opiniateur (opiniator) : quelqu’un attaché à sa vision des choses; inflexible ; qui adhère à ses propres opinions.

Orgasme (orgasm) : soudaine véhémence.

Papisme (popistry) : doctrine de l’église romaine.

« Un grand nombre de paroisses en Angleterre sont gouvernées par des gens ignorants et grossiers, qui ont succombé au papisme. » Whitgift.

Parasite : Celui qui fréquente les tables des riches, et gagne son souper par les voies de la flatterie.

Pédant : maître d’école. Un homme vain et inculte ; personne qui dispense avec ostentation son maigre savoir.

Plébéien : qui relève des mœurs de personnes grossières. Vulgaire, bas.

« Ce que les porcs sont aux jardins,

voilà ce que sont les tumultes au parlement

et les concours plébéiens aux institutions publiques. »

Le roi Charles.

Politicien : un homme rompu aux artifices, rusé.

« Si un homme atteint le succès dans ce qu’il entreprend, peu importe le manque de scrupules qui l’aura guidé, son succès lui suffira pour briller comme politicien et l’on mettra sur le compte de l’heureuse fortune son talent de tromperie ; car celui à qui sourit la chance sera toujours vu comme un homme sage. » South.

Républicain : Celui qui s’imagine qu’une société sans monarchie est la meilleure forme de gouvernement possible.

« Ces gens sont plus heureux en imagination que le reste de leurs voisins, parce qu’ils se croient ainsi heureux ; encore que ce bonheur chimérique ne soit pas le propre des républicains. » Addisson.

Enthousiaste : personne qui a une confiance exagérée dans son rapport avec Dieu.


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