Voix de « l’agorà souterraine » : Réponse à Barbara Spinelli (et à La Repubblica et à Giuliano Ferrara)

Posted on 04 mars 2011

Mon dernier article traduit en italien attend depuis deux jours sur le bureau du Direttore, sur les bords du Tibre. « Je crois qu’il pourrait plaire à notre Ferrarone, m’écrivait ma traductrice italienne pleine d’indulgence, mais allez, avoue qu’elle était belle, notre manifestation d’il y deux semaines… » Mais qu’en dit le directeur du Foglio? m’étais-je alors demandé. Sans le savoir, moi aussi j’étais en quête de l’agorà, cet agorà qu’évoque Barbara Spinelli dans son article de la Repubblica de mercredi dernier, « L’agorà araba » :

« Combien est précieux, écrit l’éditorialiste du grand quotidien italien, pour qu’existe la démocratie, cet espace public où se croisent, s’opposent et se délibèrent des idées diverses… Dans la Grèce antique, on appelait cela l’agorà : l’endroit où l’on se rencontrait et où l’on devenait citoyen. L’existence de l’agorà est le préambule qui donne espace, dignité et légitimité aux divergences d’opinion. […] En l’absence d’une agorà officielle (d’une res publica), poursuit-elle, les citoyens du monde arabe ont choisi Internet et les téléphones cellulaires pour se parler les uns aux autres. »

Pas que les citoyens du monde arabe, chère Barbara Spinelli : ici même, au cœur de la Chrétienté (j’aime à penser que ce nom est légitime) œuvre une foule de citoyens dans cette agorà souterraine, à laquelle participe humblement le soussigné. Et l’on pourrait rêver d’un journal (ou d’un site internet) promis au plus grand succès, à partir de toutes ces lettres aux rédactions de journaux qui ne seront jamais publiées — parce que contraires… à quoi, au fait ? à l’opinion desdites rédactions ? Ce serait trop simple. Le plus souvent, on ne se heurte qu’à un parti pris, une habitude en somme, car pour qu’une opinion existe, il faut qu’elle soit désintéressée.

« Ne verrons-nous donc jamais, écrivait Alexis de Tocqueville à son ami Francisque de Corcelle, s’élever de nouveau le vent des véritables passions politiques, de ces passions violentes, dures, cruelles quelquefois, mais grandes, désintéressées, fécondes. Je ne m’accoutume point à ce que nous avons sous les yeux. Je ne m’y accoutumerai jamais. »

La vérité est que nous nous faisons une piètre idée de la démocratie, que nous ramenons à la loi du plus fort (par le nombre, la puissance financière, le poids de « l’opinion publique », etc.). « C’est comme si nous nous étions habitués, écrit très justement Barbara Spinelli, au fil des années, à penser la démocratie de manière moniste. Comme si ce domaine ne relevait que d’un seul. Comme s’il n’y avait qu’une seule source de la souveraineté : celle du peuple électeur. Une, la loi : celle du chef. Une, l’opinion, même quand elle ne coïncide qu’avec une seule frange (la majorité) de la communauté. »

Ayant lu cette réflexion des plus intéressantes, je me pose à mon tour une question : où se situe-t-elle donc, cette « majorité », réellement ? Du côté du peuple électeur, du chef de l’Etat ? Mais s’ils sont contestés — le peuple électeur et le chef qu’ils se sont choisi — à cor et à cri, du matin au soir, sur toutes les places de la Cité, cette majorité n’est-elle pas réduite à un insignifiant fait de statistique ? Quant à l’opinion… Sont-ils encore souverains, ce peuple et ce chef élu par lui, quand dans son immense majorité – Ecoles, presse, syndicats, etc. – cette opinion est contre le résultat des urnes (et il ne nous intéresse nullement ici de savoir si ce résultat est de notre goût ou non.) C’est dans ces conditions que la majorité officielle, sous les attaques systématiques de la majorité officieuse, se transforme en une force d’opposition.

Je suis de tout cœur avec Barbara Spinelli quand elle critique « l’Une et Indivisible République, la déesse Raison, etc. » En une autre occasion, je l’ai citée avec plaisir sur brussell-express.be (voir l’article Reprise des hostilités, posté le 8 janvier dernier dans ma petite « agorà souterraine »).

« Les intellectuels qui se sont mobilisés pour B. (mon abréviation, un ex brigadiste en fuite, rien à voir avec le Président du Conseil italien), écrivait-elle, s’imaginent être les héritiers des dreyfusards et même des moralistes français qui se sont illustrés depuis la Renaissance jusqu’au dix-huitième siècle. Il faut rappeler toutefois que ces moralistes ne faisaient pas la morale, ils décrivaient plutôt avec une ironie sans pitié la nature imparfaite de l’homme, en commençant par la leur [mes italiques]. […] Il y a des principes qui ont été sacralisés jusqu’au point de s’être fossilisés et d’en périr, telles ces étoiles qui brillent encore pour nous, même si nous savons qu’elles sont mortes depuis longtemps. […] Il suffit d’être un intellectuel pour jouir d’une immunité spéciale. Déjà, de son temps, Tocqueville jugeait intolérable cet acoquinement entre écrivains et politiques. »

En relisant ce passage clairvoyant, j’ai été saisi d’espoir : la langue nous sauve, me suis-je dit, mais nous n’en avons pas une conscience immédiate. Ferrara, noble adversaire de La Repubblica — et de Barbara Spinelli, qu’il qualifie sans ménagement de « pure nationalité européenne et de citoyenneté parisienne » — ne fait rien d’autre que de répéter cette vérité, il est vrai, pour l’autre B., son ami le Président du Conseil italien.

Sur le fond, et cela a quelque chose d’encourageant, Barbara Spinelli et Giuliano Ferrara, dans leur adversité politique, se rejoignent : les vérités énoncées par la première dans les pages de La Repubblica servent tout autant la cause du second que la sienne. Prétendre le contraire serait faire preuve de déficience intellectuelle. L’un et l’autre professent un sincère amour de la démocratie et un rejet du jacobinisme qui ne sont pas à mettre en doute. Mais dans la lutte à mort qui s’est substituée depuis longtemps au dialogue sur le terrain politique, il n’y a plus de place que pour les coups à donner, à rendre et à esquiver. Quel que soit le sujet qu’elle aborde, Barbara Spinelli est condamnée à un principe cardinal : attaquer systématiquement le Président du Conseil italien, ne laissant à un Giuliano Ferrara que le rôle de défenseur-attaquant (brillant et supérieur, nous l’admettons volontiers). Tout le reste devient périphérique. Quel dommage pour ces deux intelligences. Et quel dommage pour leurs lecteurs.

Tocqueville, pour citer à nouveau le grand penseur universel de la Révolution et de la Démocratie dont on se défie dans son propre pays depuis deux siècles, pourrait bien nous éclairer aujourd’hui plus que jamais : « Ce qui met en danger la société, écrit-il dans De la démocratie en Amérique, ce n’est pas la grande corruption de quelques-uns, c’est le relâchement de tous. »

Or toute manifestation de la foule signifie le relâchement. Qu’on écoute encore cette voix amie qui nous parle depuis l’agorà :

« J’ai pour les institutions démocratiques, écrit-il dans De la Démocratie en Amérique, un goût de tête, mais je suis aristocrate par instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de l’âme. 
Je hais la démagogie, l’action désordonnée des masses, leur intervention violente et mal éclairée dans les affaires, les passions envieuses des basses classes, les tendances irréligieuses. Voilà le fond de l’âme.
 Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur; mais cependant et après tout, je tiens plus au second qu’au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la fin. La liberté est la première de mes passions. Voilà ce qui est vrai. »

Dans mon dernier article – « Le triomphe du cham » – (qui gît dans l’attente de son sort sur le bureau de notre Giulianone, me dit mon informatrice romaine), je m’étais attardé sur le sens du mot russe Cham, qui en français peut être rendu par « goujat, rustre »; en italien, j’avais hésité entre cafone et filisteo, mais peut-être peut-il être traduit par un mot plus banal, commun aux deux langues : canaille, canaglia. Je crois saisir le problème politique d’un directeur de rédaction qui lit un article et doit anticiper la compréhension (ou l’incompréhension) de ses lecteurs. J’avais assimilé le cham à la Masse, au Nombre. Mais, en ces temps d’absolutisme démocratique, on ne se moque pas impunément de cette entité despotique, le soussigné pas plus que l’illustre Direttore. Je voudrais mieux comprendre mon mépris, par respect pour le lecteur, me suis-je dit. Et soudain, Tocqueville m’a aidé à voir clair. Il dit : « Je méprise et je crains la foule » — en d’autres termes, le cham, la canaille. Mais qui est-elle, cette foule anonyme? Nulle autre, me semble-t-il, que le lieu de l’Abstraction, qui n’a aucun visage et s’autorise tous les crimes. Tous contre tous, comme l’écrivit un témoin de la Révolution russe, Zinaïda Hippius. Plus personne n’existe dans le chaos où s’abolit, où est sacrifiée toute individualité. C’est parce que nous aimons les hommes, tous les hommes, comme nous l’a enseigné le Sauveur, que nous nous dressons contre ce mot d’ordre assassin. Après les « nouveaux philosophes », cet article de mode parisien qui connut son petit succès, nous avons maintenant, des deux côtés des Alpes, les « nouveaux humoristes », beaucoup moins tendres que leurs prédécesseurs. Leur péché le plus odieux, ce n’est pas d’avoir choisi comme tête de turc, comme homme à abattre, le Président des Français ou le Président du Conseil italien, mais bien de se moquer du peuple, qu’ils rabaissent, qu’ils trompent et avilissent en prétendant le représenter, tout en encaissant de jolis millions. Regardez bien l’expression de leur visage : cynique, faux et toujours avec cet air vaguement menaçant du trader un peu gangster. Comme les dictateurs, ils se méfient de tous et n’aiment personne. Puisque nous y sommes, répondons à l’article de Michele Serra, paru il y a quelques jours dans la Repubblica. « Non, caro signore, la culture populaire, vous ne savez pas ce que c’est ». En désignant comme ses représentants MM. Saviano, Vecchioni, Benigni, vous ne faites qu’un acte de coalition politique – vous rameutez quelques vedettes autour d’un projet creux : une tête au bout d’une pique – vous rabaissez le peuple à ses instincts les plus bas. Ces sombres Narcisses, qui choisissent soigneusement un unique ennemi qu’ils jettent comme un morceau de viande à la foule qu’ils méprisent, sont les vrais contempteurs du peuple. « Un mot abstrait est comme une boîte à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie ». 
Cette pensée que l’on trouve dans De la Démocratie en Amérique semble avoir été écrite pour tous ces faussaires. L’enfant de treize ans à qui vous avez fait réciter sa litanie politique sur un podium radical-chic turinois n’est rien d’autre que notre version inhibée du « martyr-kamikaze promis au Paradis ». Votre fanatisme occidental n’a rien à envier à sa forme orientale.

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=Gx8EOyrHLmc[/youtube]

La vraie culture populaire italienne, cette culture héritée des Sordi, des Totò, des Magnani, ces immenses artistes populaires parce que aristocrates dans leur âme, nous n’en avons guère d’exemple, aujourd’hui. C’est qu’ils n’avaient nul besoin de courtiser le peuple, eux — ils étaient le peuple. Ces artistes ne se rabaissaient jamais à la facilité plébéienne de se moquer d’un seul homme, de l’autre, de l’ennemi ; ils savaient se moquer d’eux-mêmes, c’est-à-dire de chacun de nous, en pleurant et en riant, et c’est pour cela qu’ils continuent à nous parler, à nous offrir l’espérance et la joie et le pardon, comme un bon ange, là où les ratés de la fausse culture ne sèment que l’amertume de leur frustration, que la culpabilité et la peur.

« Il ne s’agit point de reconstruire une société aristocratique, mais de faire sortir la liberté du sein de la société démocratique où Dieu nous fait vivre », écrivait encore Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Et si cette liberté commençait par la joie – le luxe de la joie de vivre, tout simplement?

Et maintenant, me voilà face à un cruel dilemme : à qui vais-je offrir la primeur de cet article ? À La Repubblica ou au Foglio ? J’entends des voix de l’agorà souterraine qui déjà m’appellent…


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express