Notre idéal le plus répandu

Posted on 12 mars 2011

Je m’étais promis de suivre le conseil de mes amis : « Bon, maintenant que tu t’es offert quelques échappées polémiques, reviens à la littérature, à quelque chose de plus léger… » Mon problème, c’est que, quand j’écris, je ne fais pas la différence entre les sujets légers et graves ; si l’on peut rire de la politique, c’est-à-dire de la société, c’est donc qu’elle entre dans le domaine de la littérature. C’est ce que j’ai essayé de dire au directeur de La Repubblica, qui a eu la générosité de répondre à l’article que je lui avais envoyé. Tout en me remerciant, il m’écrivait : « Nous ne publions pas les articles non commandés par nous, sinon le journal deviendrait une boîte aux lettres. » Capito. N’est pas maffiologue qui veut. Il m’invitait donc à lui écrire une lettre au format du courrier des lecteurs, tout en m’assurant qu’il se ferait un plaisir de la publier. Sincèrement, j’ai été ému par la beauté du geste. En signe de gratitude, je me suis entêté à faire mon casse-pieds : « Gentile Signor Direttore, lui ai-je répondu, j’écris et j’ai le vice de cette occupation, je ne fais pas la différence entre une lettre et un article (ou une prière). » Il me sembla même opportun d’ajouter que, pour moi, un journal était précisément une boîte aux lettres, faite pour recevoir des opinions hérétiques, contraires aux articles publiés par ce journal ; que ces articles puissent susciter un commentaire critique est finalement le plus bel hommage dont puisse s’enorgueillir un journal. J’eus même le pressentiment qu’une grande fortune était promise aux rédactions qui publieront des articles des sans-parti. Riche de ce refus, je me suis tourné alors vers le journal des rives du Tibre à qui je transmis mon article : « Vous avez encore une chance de publier ma lettre… » suggérai-je perfide au téléphone à la secrétaire de rédaction, dont la voix douce et intelligente me semblait un baume venu du ciel. S’ils ne me le publient pas, cette fois, je l’enverrai à L’Osservatore romano comme une prière, un manifeste politique! Je plaide coupable, je suis peut-être bien de gauche, comme le fasciste Marinetti, comme le communiste Essenine !

Le sentier des vaches, un film de Jean-Theo Aeby : voilà qui ferait un beau sujet innocent, sans risques, pensai-je. À peine rentré de ma Flandre maritime, dont je suis un loyal sujet linguistique, je quittai la ferme du chemin des Rousses pour Carouge, où se jouait le film au cinéma Bio. Je pris le tram et, arrivé sur la place du Marché, je sentis que le sang me montait au crâne. Je songeai à la vache, déesse de Sergueï Essenine, le poète-paysan qui suggéra que l’on élevât une statue à l’effigie de cet animal dans chaque village et chaque ville en lieu et place des statues des pères de la Révolution. « C’est elle, la vraie mère de la Révolution, qui nourrit tous ses enfants. » Je compris mieux soudain cette remarque de mon amie Valentina Polukhina : « Ces poètes révolutionnaires étaient beaucoup trop à gauche pour le régime bolchévique. »

 

J’arrivai un peu en avance. Je bus une bière au bar en attendant la séance. Tandis que je bavardais avec la serveuse, une Sud-Américaine du milieu alternatif de Carouge, une jeune fille fit son apparition et s’immisça sans ménagement dans notre conversation. La bariste se fit soudain discrète, elles avaient l’air de se connaître. « Je pars à Rome pour trois mois, annonça-t-elle en secouant sa chevelure rousse. — Ah, Rome, c’est beau, improvisâmes-nous de concert. Il fallait bien dire quelque chose. « Oui, enfin, ça pourrait aller mieux », répondit l’habituée du lieu, sur un ton qui ne plaisantait pas. Nous sourîmes aussi aimablement que nous pûmes. Notre nonchalance nous valut d’être aussitôt rappelés à l’ordre : « Parce que celui-là, il faudrait vraiment s’en débarrasser, hein ! » Je relevai son accent germanique. « Vous êtes allemande ? lui demandai-je. — Oui, me dit-elle légèrement affolée. — Mais c’est formidable… une Allemande, à Rome ! Les misères du présent ne sont rien en comparaison de la grandeur du passé ! poursuivis-je, primesautier. Elle fronça les sourcils, redressa la tête d’un mouvement brusque et prit un air irrité : « Il faut participer, quand on vit quelque part. Celui-là… il faudrait qu’il finisse… où il devrait être! trancha-t-elle en nous fixant dans les yeux, d’un air de défi. — Oui… répondit d’une voix douce, les yeux baissés, mon amie la bariste. À sa place… derrière les barreaux. — Voilà, acquiesça la jeune Allemande sur un ton satisfait. » Puis, se tournant vers moi, elle me lança : « Vous êtes italien ? Ah, français ! — Expatrié », me défendis-je. Elle ne releva pas la circonstance atténuante. « Le vôtre aussi, il faudrait… Je crus saisir l’allusion : « Qu’il finisse… où il devrait être ? — C’est ça ! » Je crus entendre comme un claquement de talons dans ces deux syllabes. « Vous êtes révoltée ? » ne pus-je m’empêcher de lui demander, au moment où elle se dirigeait vers la sortie. Elle se retourna, resta silencieuse un bref instant, puis cria avant de s’enfuir : « C’est vous le pire de tous ! » La porte se referma avec un bruit sourd. Peut-être, après tout, pensai-je, pensions-nous les mêmes choses, avec des mots différents. J’entrai dans la salle. Le film commença.

Le sentier des vaches

http://www.tsr.ch/video/info/journal-19h30/2954549-fr-le-film-le-sentier-des-vaches-connait-un-grand-succes-dans-les-cinemas-fribourgeois.html#id=2954549

La grande question philosophique, celle de l’identité, était posée dès les premières images : l’homme peut-il ou non modifier la nature de la vache en lui supprimant les cornes ? C’est une question que nous nous étions souvent posée, mes amis du canton et moi. Je compris mieux, au cours de ces échanges entre les hommes et les femmes réunis dans ce paysage, la notion de « sacré ». L’animal sacré, la nature, la terre sacrées. Je remarquai que les personnages les plus intéressants, étaient les non-professionnels qui brillaient par leur naturel, ceux qui surgissaient de nulle part et à qui l’on permettait de s’exprimer spontanément, sans préjuger de leur opinion. C’était le modèle de petite démocratie dont on rêvait, me dis-je. Vous vous rappelez ? « L’agorà… » Ces paysans et ces demi-fous inspirés, ces jurodivy, comme on les appelle en Russie, donnaient, solides et tranquilles, leurs vues sur ce monde, habités par une calme passion. Entre le cinéaste fribourgeois et ses acteurs bénévoles s’établissait un rapport d’égal à égal qui vous serrait la gorge. La révolution poétique de Sergueï Essenine, celle de la vache sacrée nourricière, se déroulait là, devant nos yeux. Puis nous vîmes une manifestation des hommes de la terre dans les rues d’un village : en colère et joyeux tout à la fois, graves sans se priver de plaisanter avec la population amie, ils traversent le bourg avec leurs bêtes et l’on s’incline devant leur élégance. Quelle belle révolution, pensai-je.

 

En sortant de la salle, je trouvai, en feuilletant le journal au comptoir du bar, cette information qui retint mon attention : « Conférence d’Antonio Tabucchi — L’usage arbitraire du temps dans les démocraties actuelles », vendredi 11 mars, Alhambra. Le programme était prometteur : « Invasion de l’Irak, système berlusconien, démocratie menacée, engagement en faveur des rom… » Devant ce manifeste humaniste, je pensai instinctivement au poème de Fernando Pessoa, qui pourrait servir de contrepoison dans toutes nos belles écoles :

Oui, je suis, moi aussi, clochard et mendiant,

et je le suis également par ma faute.

Être clochard et mendiant, ce n’est pas être clochard et mendiant à la lettre :

C’est être en dehors de l’échelle sociale

Et rester inadaptable aux normes de la vie

— n’être pas Juge à la Cour de Cassation, employé titulaire, prostituée,

n’être pas pauvre pour de bon, ouvrier exploité,

n’être pas malade d’un mal incurable,

n’être pas assoiffé de justice, ou capitaine de cavalerie,

n’être pas, enfin, ces personnalités sociales de romanciers qui se gavent de lettres

parce qu’ils ont sujet de verser des larmes

et qui se révoltent contre la vie sociale

parce qu’ils se croient des raisons de se rebeller.

Non : tout sauf avoir raison !

Tout sauf m’inquiéter de l’humanité !

Tout sauf céder à l’humanitarisme !

À quoi bon une sensation si elle a une raison extérieure ?

Oui, être clochard et mendiant, à ma manière,

Ce n’est pas être clochard et mendiant de la façon commune :

C’est être isolé dans l’âme, c’est cela qui est être clochard,

et mendier cette aumône, que les jours passent, et nous laissent,

voilà qui est être mendiant.

Je suis clochard et mendiant pour de bon, c’est-à-dire au figuré

Et je me trémousse d’une grande charité pour moi.

[…]

Et dire que je ne suis même pas stupide !

Je n’ai même pas pour alibi la faculté d’avoir des opinions sociales,

je n’ai, en fait, aucun alibi : je suis lucide.

Qu’on ne cherche pas à modifier ma conviction : je suis lucide.

Je l’ai dit : je suis lucide.

Foin de l’esthétique avec ces histoires de cœur : je suis lucide.

Merde ! Je suis lucide.*

Antonio Tabucchi avait pourtant traduit le grand poète. Que répondait-il ?

 

Devant le théâtre de l’Alhambra, une demi-heure avant le début de la conférence, la foule était déjà là. Dans le hall, je ne sais pourquoi, j’eus le trac. N’étais-je pas venu faire mon provocateur ? « Signor Tabucchi, expliquez-nous, je vous prie… » m’entendais-je intervenir. Je regardai autour de moi ces gens venus entendre le sage, le bon, le juste. « Qui es-tu pour venir briser leurs rêves ? » me lançai-je à moi-même. J’entrai dans la salle. Bientôt les lumières s’éteignirent. Une comédienne lut trois petits récits, trois rêves, je crois. Le premier avait pour sujet Federico Garcia Lorca, « poète et antifasciste ». Le mot « poète » se courba sous le poids de la médaille de l’Ordre du Mérite. L’emphase du texte s’épanouit dans le ton agonisant de la comédienne.

Puis apparut l’écrivain italien.

Tandis qu’il entretenait son public d’actualité politique, des diapositives étaient projetées tout au long de son discours pour illustrer son sujet. Cette mise en scène, ce son et lumière où revenait sous tous les angles la silhouette du Président du Conseil italien en compagnie du colonel de Tripoli avait quelque chose d’un peu dément. Peu à peu, un étrange sentiment m’envahit, je sentis confusément que ce spectacle exaltait l’idée de pureté. On peut être assoiffé de justice comme d’autres sont assoiffés de sang, dès que le mouvement du cœur, dès que l’étincelle de l’esprit ont été remplacés par une obsession de routine. Sur cette estrade, je ne voyais rien d’autre que le phantasme de la Justice universelle dans toute sa liturgie funèbre, sous le masque d’un petit fonctionnaire des lettres. « Nos politiques… aujourd’hui, manquent de fantaisie, d’imagination, de désir, ils ne rêvent pas…  conclut d’une voix lasse le commentateur de l’actualité. Ils n’ont pas d’âme ! » trompeta notre homme dans un sursaut, après s’être excusé d’avoir eu recours à ce mot tabou. Les croyants lui pardonnaient : ce qui peut servir à la « Cause »… « Y a-t-il des questions ? » s’enquit-il à la fin, un sourire désarmant aux lèvres. Grand silence. Je me levai de mon siège et me dirigeai vers la sortie. Je faillis m’écrier : « Mais qui vous empêche d’épouser la fantaisie, l’imagination, de vous adonner à vos désirs… de rêver ? À quoi sert cette parodie de talk show télévisé ? Êtes-vous donc esclaves au point de dépendre de la politique pour exister, pour vivre votre vie ? » Je pensai à Joseph Conrad, interpellant H.G. Wells sur son roman social : « My Dear Wells, expliquez-moi ce que veut dire cette histoire ? De quoi s’agit-il enfin ? » Mais, pour une fois, je m’abstins, en proie à un vague sentiment de honte et de pitié. Comme je poussai la porte de sortie, j’entendis une voix s’élever :

« Monsieur Tabucchi, pensez-vous que nous puissions rêver, ce printemps, peut-être, à une révolution des rigatoni, à l’image de la révolution des jasmins, dans un pays comme l’Italie, où il y a chaque jour moins de démocratie ? » La jeune guérillera de la pastasciuta arborait un tee-shirt moulant où se dessinait la figure du Che sur sa poitrine bombée, une chevelure abondante lui tombait sur l’épaule, en désordre. Je sortis et me dirigeai vers le bar. Un moment plus tard, en buvant ma bière, que j’étais allé chercher au supermarché voisin car on n’en servait pas ici, je songeai au mot d’Ennio Flaiano, dans La Solitude du satyre : « Quel est notre idéal le plus répandu, aujourd’hui ? De passer pour ce que nous ne sommes pas — pour des révolutionnaires. »

*Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux, traduction Armand Guibert.


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