Vooruit, Italia! (Disputatio de compassione)

Posted on 05 février 2011

Assis à une table dans cette taverne de la côte flamande, je rêvasse devant ma tasse de thé noir. « Ça doit être bien, de pouvoir rentrer se mettre au chaud dans un café tranquille, quand dehors il fait froid », m’a dit d’une voix encourageante au téléphone un ami de la côte du Léman. C’est vrai. Je suis encore dans mon voyage en Italie du Nord, quelque chose me poursuit — la mémoire, la nostalgie vivent leur vie sans se soucier de nous.

Même le journal local me ramène à ce dernier voyage : « De liefjes van de Premier » titre le Morgen, qui consacre modestement une page aux amours de Sua Emittenza. Heureusement, la langue orale non unifiée fait rempart ici à la névrose, à la furie des foules. En Flandre, comme dans les provinces d’Italie, on n’est finalement jamais très loin du latin. Je n’ai pas le temps de développer, mais j’y reviendrai un jour. Souvenir d’une assemblée de latinistes — juristes laïcs et jésuites lettrés — il y a vingt ans, en Italie, qui débattaient sur un point de droit romain en latin au cours d’une disputatio. La scène eût pu se passer à Louvain. Proximité de la langue liturgique, source spirituelle. Sens du sacré. La photographie du Morgen montre un visage de clown triste, arlequin mélancolique dans lequel on reconnaît, sous un autre jour, le Gouverneur d’Italie. On dirait que la photographie a été choisie avec compassion. Et quelque part un mot erre dans la page, un mot qui n’a plus de camp et que l’on retient, par le ton tranquille de l’article, comme une seule note d’espoir, parce que d’espoir, on en a besoin ici aussi : « Vooruit Italia. » Courage, Forza.

« De theatraliteit van de Wetstraat — eerder Commedia dell’arte dan Griekse tragedie » : le titre d’un article en regard résume avec sagesse la situation, tant à la rue de la Loi qu’au palazzo Chigi, ces deux provinces de la nation européenne. La photographie de l’homme belge du moment, Bart de Wever, qui apparaît vêtu en centurion, l’épée à la ceinture, pendant un festival romain à Oudenburg donne en effet toute l’ambiance : « la théâtralité politique est plus proche de la Commedia dell’arte que de la tragédie grecque. »

Le récit des fêtes nocturnes d’Arcore, dans son extravagance orientale, semble être un appendice posthume au film de Fellini, La Cité des Femmes. Les soirées d’imprécation lubrique filmées dans le chateau du Dottore Katzone, c’était déjà — il y a trente ans — sur le plateau de Cinecittà, le set de la villa San Martino.

Coupable!

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=u5rzW9dV-jI&feature=related[/youtube]

Mais n’avions-nous point ri alors de bon cœur à toutes les aimables monstruosités du film? Serait-ce parce que l’art s’adresse à la sphère du secret, du mystère — de la confession inavouable? Peut-être ne pardonnons-nous pas à la chronique mondaine de mettre à nu, de présenter notre malheureuse fantaisie pécheresse en péché absolu. Peut-être aussi, en public implacable, jugeons-nous que le film a vieilli.

Le souvenir m’est revenu de tant et tant de scènes du grand cinéma italien de l’après-guerre, de cette vague « néoréaliste » qui n’avait qu’à sortir dans la rue pour trouver sujets et acteurs. Où le rire semblait transcender tous les malheurs — tous les vices. Quand la gaieté naturelle d’un peuple oubliait de se laisser assombrir par le raisonnement politique. On trouvera cette pensée dans vingt passages du consul Beyle en poste à Civitavecchia. Je me suis mis à regarder des bouts de films sur mon jouet magique conçu en Californie et, dans un coin de l’écran, j’ai aperçu le grand Albertone qui recevait un personnage que je ne connaissais pas : « Tiens, regarde qui arrive, dit-il en riant au preneur de son, Troisi! » Et le vieil acteur, émouvant de modestie, se lève pour saluer le nouveau talent venu du sud.

Alberto Sordi et Massimo Troisi

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=na5t1ow5bZ8 [/youtube]

J’ai regardé maintes fois cette scène depuis une semaine car j’y ai senti une profonde vérité, une grande humanité. « Je t’ai vu à la télévision et j’ai pour toi de l’admiration, lui dit Sordi sur un ton à peine embarrassé par l’affection. Et je te le dis avec une immense joie : tu as un don authentique, mais tu as quelque chose de plus encore. C’est la langue. Attention, j’ai dit “langue”, je n’ai pas dit “dialecte”. Parce que le napolitain est une vraie langue. » Et il conclut son hommage au jeune débutant parthénopéen par ce rappel à la tradition : « n’oublie jamais tes grands prédécesseurs — Totò et De Filippo. » Je crois que Troisi, pas plus que le peuple napolitain, n’a besoin de se souvenir de ces poètes — ils sont une partie d’eux-mêmes — et ils le resteront tant que leur langue vivra. Les mille scènes, reparties, bons mots battent dans tous les cœurs parce que chaque situation vécue semble créer un moment poétique qui vient gonfler le répertoire du théâtre le plus populaire au monde — celui de la tradition orale.

« Le genre comique, confie quelque part Troisi, te permet de dire tellement de choses sans avoir besoin d’expliquer : “là, derrière, il y a un message.” Si tu as envie de comprendre, très bien. Sinon, tu as bien ri et voilà tout. »

On avait perdu le goût d’une sagesse aussi innocente. Derrière ces mots, il y a le sourire d’un ange.

Funiculi Funicula

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=GYwafK4HttY&feature=related[/youtube]


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