Le Triomphe du kham

Posted on 27 février 2011

Gentile Signor Direttore…” Depuis deux jours je n’arrive pas à aller plus loin que ces trois mots dans mon vague élan d’écrire une lettre au directeur d’un journal italien de Rome. Pourquoi diable me suis-je laissé émouvoir par la dernière émeute qui secoue l’Italie ? Peut-être, me dis-je, parce que ces « descentes dans la rue — ces discese in piazza », me sont apparues, jour après jour, de plus en plus nettement sous la forme d’“une promenade familiale dominicale dans un parc de loisirs pornographique”, pour citer la parabole du penseur catholique Nicolàs Gòmez Davilà. Les prélats de l’Eglise d’aujourd’hui et leurs ouailles qui réduisent un peu hâtivement le message des Evangiles à “une conspiration de prolétaires” — promesse d’argent, de carrière, de pouvoir — seraient bien inspirés de se ressourcer à travers les livres du solitaire de Bogotà, que l’Histoire retiendra peut-être comme le Luther de notre époque.

Ennio Flaiano s’était épanché dans son journal, dans un moment de grâce qu’il fait pleinement partager à son lecteur : “Je ne suis pas de la DCI, je ne suis pas au PCI, je ne suis pas fasciste, suis-je encore un Italien ?”

Caro Flaiano, tu étais bien un Italien, avec ce petit péché en plus : tu étais un vagabond européen, un enfant de Pescara, un rêveur de Fregene et du monde, un voyageur éternel. Comme Stendhal, comme Tocqueville, autres grands citoyens européens, tu disais « de dures vérités à ton pays et à ton temps, mais en ami — non en censeur. »

C’est ce sentiment d’amitié envers son “ennemi” et donc envers son prochain, l’anonyme citoyen, qui manque à la furie collective qui se déverse sur les places publiques : la rue, les plateaux télévisés et les unes des journaux, furie prétendument dirigée contre un seul homme mais en réalité contre tous. Je dis prétendument car un seul homme ne peut prétendre au mérite d’une vindicte aussi unanime, que l’on songe seulement que les pires tyrans eux-mêmes n’y eurent pas droit !  L’avertissement est clair : c’est bientôt tous les hommes qui seront concernés — tous ceux qui ne danseront pas autour du bûcher dressé sur la place, qui ne festoieront pas dans les relents de chair humaine rôtie. Loin des amants de la liberté qu’étaient Stendhal, Tocqueville ou Flaiano, loin de leur critique cinglante et indulgente, la foule s’érige et s’égosille en suprême censeur, transportée dans l’extase vengeresse : ce n’est pas du péché d’autrui dont on s’indigne, c’est du plaisir d’autrui que l’on n’a pu avoir soi-même. C’est de l’insupportable, de l’inadmissible victoire par les voies de l’haïssable démocratie, c’est de sa propre défaite contre lesquelles on s’insurge en vain.

Karima El Mahroug, alias Ruby Rubacuori, enfant du Maroc et de la Sicile, a subi un viol collectif, un viol filmé et projeté avec une infinie complaisance sous tous les angles par la Foule Progressiste, la madding crowd — la Masse démente — qui s’est justifiée de ce crime au nom de l’escapade qu’elle eut avec l’homme qu’ils veulent abattre. Als’t U blieft ! comme on dit dans les terres du Nord — S’il vous plaît, per carità!

Une généreuse lectrice de ma chronique hebdomadaire, une artiste toscane elle-même très contrariée par la légitimité du président du Conseil m’a écrit, pleine d’indulgence pour mes divagations : « Bon, il y a un peu de vrai dans ce que tu dis… tu es toujours sur le fil du rasoir, mais enfin, tu t’en sors pas trop mal dans ton fatras de contradictions… pourquoi tu ne dirais pas une fois pour toutes, chiaro e tondo, clair et net, ce qui te chagrine dans cette croisade, au lieu de rester sur ton nuage à couver ta méditation ? » Cara Lucia, ce n’est pas si simple. C’est que je ne défends ni n’attaque personne, tout au plus en appelé-je à un peu d’humour, un peu de scepticisme, un peu de miséricorde — pourquoi diable devrions-nous avoir peur de l’intelligence ?

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« Que veux-tu, il ne reste pas de place pour la libre expression, me disait un ami parisien, homme d’idées retranché avec ses livres, du papier et un crayon dans sa chambre sur cour du quartier de la Bastille. Aujourd’hui, il faut apprendre à être héroïque. — Et comment pourrions-nous l’être ? lui demandai-je intéressé. — Je ne sais pas très bien, me répondit-il d’une voix pensive. Il me faudrait un peu de temps pour y voir clair. Peut-être en acceptant sa solitude, en s’interdisant l’indignation. » Et sur ces pensées, il me cite un libre de Dimitri Merejkovski : Griaduschi khamLe goujat à venir. Nous y sommes, convînmes-nous : c’est le règne du kham, le triomphe du goujat, de l’esprit petit bourgeois, de l’Envie. Et qui est-il, ce kham ? Il s’est compactisé dans la Masse, un million ne sont plus qu’un seul bloc de granit.

Je pensai à un ami napolitain qui me parlait du Président du Conseil « qui contrôle les médias, qui sont à ses ordres ». L’aura-t-on entendue cette boutade ! Admettons que ce soit vrai, ce qui n’est pas le cas, mais admettons. Si ces médias prennent leurs ordres de leur propriétaire, de qui donc, nous interrogeons-nous, prend ses ordres la concurrence, la presse “progressiste” ? Eh bien, voyons, du kham, de la Masse courtisée, de la puissance du Nombre.

Je me souvins d’une lecture lointaine avec cette référence au livre de Merejkovski et je retrouvai l’ouvrage dans laquelle elle était contenue : c’était dans le livre d’entretiens de Aleksander Wat et Ceszlaw Milosz : Mon siècle, publié par l’héroïque L’Âge d’Homme, alias Vladimir Dimitrijevic.

« La rue se crispe sans voix, rien ne lui sert de chanter sa peine, dit quelque part Wat à Milosz. Et là, tout à coup, s’enflamme-t-il en se souvenant des débuts de la Révolution russe, ces énormes voix dans la rue ! C’était pour nous une révélation que la poésie puisse et veuille se charger d’exprimer la rue. En réalité, c’était bien le kham qui venait, mais nous ne nous en rendions pas compte. Ce qu’on voulait, c’est rendre petites bourgeoises les grandes masses. » Et tandis que je feuilletai rêveusement le lourd volume de mille pages qui suffirait quasiment à remplir une vie de réflexions, je tombai sur un passage qui fut comme une illumination. Wat s’excuse auprès de son ami Milosz et lui dit : « A Rome, ce sont des bandits qui m’ont appris ce mot magnifique, très dostoïevskien : Pizdostradatiel. — Znaïu, znaïu, je sais, je sais, lui répond un peu vivement Milosz. — Tu le connais ? s’étonne Wat interloqué. — C’est bien connu, reprend Milosz. La division de l’humanité en deux catégories : les Pizdostradatieli — les martyrs du conet les Khouiopromychlenniki — les industrieux de la pine. — Je ne savais pas cela ! s’exclame Wat tout surpris. En Italie, les Pizdostradatieli ce sont ceux qui ont les boyaux tout retournés, les impatients. » Et une fois de plus, ce fut la littérature qui m’offrit le fin mot de l’histoire. Le Président du Conseil, c’était un Pizdostradatiel; le kham lui, avait le rôle plus ingrat du Khouiopromychlennik et il faisait entendre sa frustration sur toutes les places du pays. Ce qui n’enlève rien à la possible vérité, suggérée affectueusement par un lecteur du journal romain Il Foglio au directeur de cette publication, « que le Président du Conseil est parfaitement indéfendable ».

Recevez, gentile Signor Direttore, mes salutations empressées.

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