Un monde d’émigrés

Posted on 27 janvier 2011

« Tu as émigré pour parler de nous et de notre passé. Tout le reste est insignifiant et inconsistant. Tu ne pourras jamais échapper à ton passé. C’est-à-dire à nous. Poètes fous et peintres, alcooliques et professeurs, soldats et prisonniers. Je te le dis encore une fois : souviens-toi de nous. Nous sommes nombreux et nous sommes vivants. »

Sergueï Donatovitch Dovlatov a tenu parole. Il a émigré pour parler de ceux qui ont partagé sa vie — en Russie, à l’époque soviétique. Mais, chemin faisant, il est allé plus loin. Comme par un de ces accidents qui arrivent dans les œuvres rares il nous dévoile, en parlant de son monde — le monde soviétique du passé, puis le nouveau monde d’émigré en Amérique — d’inédites et terribles vérités sur notre propre monde, étrangement semblable. De jour en jour, ces vérités deviennent plus évidentes : il ne tient qu’à nous de nous reconnaître dans ce miroir soviétique dont le spectre depuis longtemps a imprégné notre culture occidentale.

La Filiale est le dixième roman-mémoire de Dovlatov publié en Italie, traduit par Laura Salmon, qui connaît ce monde et a su en rendre la musique intime. Le livre raconte l’histoire d’un amour commencé en Russie soviétique et revisité, trente ans plus tard, dans l’autre monde, lors d’un congrès de dissidents à Los Angeles, où surgit, venue de nulle part, l’apparition belle et capricieuse, folle et cruelle, de cette femme rencontrée autrefois dans une ville qui s’appelait encore Leningrad.

Nicolàs Gòmez Dàvila disait que la prose des bons écrivains se lisait comme un sourire. Il est vrai que chaque livre de Dovlatov nous sourit et, chez lui, cette grâce provoque le rire autant que les larmes, comme dans les meilleures comédies. L’absurde n’est jamais loin, mais il est baigné de tendresse pour son prochain, d’indulgence pour la vie elle-même. Brodsky dit comment la découverte du surréalisme lui parut insipide, à côté des situations vécues en Russie soviétique. En lisant Dovlatov, l’absurde nous apparaît sous un jour nouveau : humain et vrai, pétri d’humour et d’espoir.

Il s’agit d’un roman d’amour, donc. Qui ose mettre en scène les premiers mots échangés :

« Elle m’avait dit son nom : “Tasja”.

À cet instant précis, le fameux canon de Leningrad avait tiré une salve. »

Un grand livre, comme un grand amour, nous fait faire du chemin. Notre patrie nous semble étroite soudain et l’envie nous vient d’en rejoindre une plus vaste, à laquelle nous appartenons sans nous en douter.

On entend la salve dans la phrase de Dovlatov — le canon a tiré et notre cœur, à cet instant précis de la lecture, s’est mis à battre un peu plus fort. Pour Tasja, pour la nuit froide, pour cette ville, Leningrad, qui s’était appelée un jour Saint-Pétersbourg —notre cœur s’est emballé pour les mille émotions que suscite pêle-mêle cette puissante réalité : la laideur de l’appareil soviétique et l’amour de la liberté qu’elle inspirait à ses plus vaillants sujets.

En Occident, nous sommes allés bien loin en littérature dans la description de l’amour physique. Mais à une description de l’intimité aussi osée, nous n’avions pas encore goûté :

« C’est à cette époque que nous étions devenus vraiment intimes. C’était comme si nous avions gravi la cime d’une montagne et que, de là-haut, nous pouvions tout distinguer, le bien et le mal. »

La Filiale est un des romans qui appartiennent, comme L’Etrangère, à l’époque américaine de Dovlatov. C’est-à-dire à la deuxième vie de l’auteur — Brodsky se référait, à juste titre, au temps de sa jeunesse russe comme à sa « précédente incarnation ».

La morale de La Filiale est la découverte faite par l’auteur, à son arrivée en Amérique, que ce pays « n’était pas la filiale du paradis terrestre ». Cela semblerait évident. Et pourtant. À l’Ouest, des millions de croyants n’étaient arrivés à cette conclusion sur l’Union soviétique qu’avec la chute du Mur. Et encore. Peut-être parce qu’ils cherchaient, eux, une filiale de l’enfer? À chacun son paradis…

Paradis, enfer : dans La Filiale, comme dans tous ses autres livres, le sujet revient à l’improviste chez Dovlatov, seul sujet immuable de notre humble vie. Chez lui, aucun traitement littéraire : il change de visage à chaque instant.

« Mais vous, personnellement, que pensez-vous de la littérature?

(À l’époque c’était une question normale).

— D’après moi, on ne devrait pas s’en remettre entièrement à la littérature, dans sa vie. Parce que, en littérature, le bien et le mal sont indissociables. Tout comme dans la réalité… »

Comme cela serait merveilleux si, par exemple, le paradis était à gauche et l’enfer à droite (ou vice versa). Le monde soviétique, pas plus que le monde libre, n’était à l’image du paradis terrestre — mais une chose est sûre : le miracle est possible parce qu’il se trouve en nous. On serait tenté de reconnaître la pure parole évangélique dans les propos d’ivrogne de Dovlatov. Le péché et la sainteté font chez lui bon ménage, dans un bel optimisme.

« Tasja avait dit :

— Je suis amorale, c’est ça? C’est mal ce qu’on vient de faire?

— Non, avais-je répondu. Qu’est-ce que tu racontes? Au contraire, c’est bien!

« On aurait pu se dire, aime et peu importe le reste. Exulte si Dieu t’a fait cette grâce inattendue.

« Quand tu lis des poèmes géniaux, oublie les vers un peu moins géniaux qui peuvent s’y trouver. Prends ce que t’offrent ces vers et sois heureux. Remercie le destin. »

Que ces vérités au fond éminemment chrétien émanent d’un athée déclaré, de surcroît doté d’une vague parenté juive, a quelque chose de rassurant. L’individu reprend toute sa dimension, tous ses droits chez les grands hérétiques russes de la fin de l’ère des Soviets comme Dovlatov, Brodsky ou Venedikt Erofeev, qui ont rendu à la littérature — et donc à l’homme — sa dignité. Et de la dignité à la liberté il n’y a qu’un pas.

Cette liberté s’exprime chez Dovlatov dans son amour saturé de nostalgie, une nostalgie qui vaut patrie, foyer, qui s’étend non seulement à l’apparition féminine, Tasja, mais encore à travers elle, à tout ce qui appartient au miracle de cette apparition : la langue russe, la vie soviétique et l’émigration, les hivers de la Baltique, l’Amérique non moins folle que la Russie, l’alcool comme langue poétique…

« Dans le combat contre l’absurdité, la réaction doit être tout aussi absurde. L’idéal : une folie paisible. »

Les dialogues avec Tasja résonnent comme si la rencontre avait lieu dans une autre vie. Kafka écrivait à Milena que dans le monde juif du ghetto de Prague les années vécues comptaient double. Ne doutons pas que cet autre ghetto, le monde soviétique, bien malgré lui, aura offert ce supplément métaphysique à ceux qui l’ont connu. Le fusil déicide de la Révolution est à deux coups : la mort et le malheur engendrent mille muses dans les esprits. Un amour qui appartient au passé, et qui continue à vivre, t’offre deux vies : la précédente et la présente; si entre-temps tu as changé d’Empire, c’est deux vies élevées au carré — si cet Empire s’est effondré… cela devient peut-être trop pour un seul homme.

Ce livre est la somme d’un destin. Il n’est pas donné à tous les hommes d’en avoir un — ou de s’en forger un. Peut-être que les clameurs barbares qui s’élèvent des places de nos villes « où rien ne manque, sauf la nostalgie », n’est rien d’autre que le cri qui réclame ce destin qui lui est insaisissable, cette liberté que l’on ne sait comment étreindre, au cœur même d’un monde libre.

Serguej Dovlatov, La Filiale, traduit du russe par Laura Salmon. Sellerio, 224 p., 12 €.


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