Reprise joyeuse des hostilités

Posted on 08 janvier 2011

Peu à peu cette semaine, le téléphone s’est remis à sonner. « La trêve est finie, c’est la reprise des hostilités », a remarqué avec philosophie mon ami Alain. Comme par hasard, la neige au bord du lac avait entièrement disparu, comme pour souligner la fin de la rêverie. À Rolle, je descendis du train ma valise à la main et m’arrêtai pour prendre le premier café de l’année chez Boccard; en chemin, j’achetai chez la marchande de journaux voisine mon premier numéro de La Repubblica daté du jour même. Pendant ma retraite de fin d’année, dans mon village bernois, avec les fêtes, on le trouvait mis en vente parfois avec cinq jours de retard, ce qui lui donnait il est vrai une saveur toute particulière. C’était ce mercredi donc, 5 janvier de l’année 2011 de l’ère de notre Seigneur. Justement, en vignette de première page, on annonçait un article sur les Chrétiens d’Orient. Heureux ceux qui ont des racines et les ont conservées, pensai-je en lisant le chaleureux article d’Alberto Stabile. Heureux les fidèles — ceux qui sont restés eux-mêmes. Cet article sur nos frères d’Orient m’a rappelé aux sources orientales de cette merveilleuse doctrine, au schisme de Byzance, à l’autre Eglise, avec son rite, ses larmes — sa langue liturgique. Cette autre Eglise, qui vit à nos portes, nous savons si peu d’elle, parce que même Rome nous est devenue étrangère. Imaginez un peu Haghia Sophia! Robert Walser, dans une de ses proses du Berliner Zeit, Abschied – L’Adieu, évoquait les Ottomans qui, dans la grande révolution laïque du père du peuple turc (peu de temps après, dans l’empire voisin, surgirait un autre père des peuples, tout aussi laïc) allaient troquer le tarbouch pour la casquette à visière, nouveau cheval de Troie. Et voilà qu’un siècle plus tard, nous troquons la casquette à visière pour le tarbouch — mais cela ne nous sauvera pas. Car les fuyards n’ont pas droit au respect. C’est versé dans ces pensées que je tombai sur un autre article, de Barbara Spinelli qui, sous couvert d’un fait divers de la chronique judiciaire, ne traitait au fond de rien d’autre que de l’héritage chrétien.

« B*. et la France, l’ignorance militante » : le titre ne pouvait manquer de frapper. Tout l’art du bon journalisme est de frapper juste, autant par la formule que par le fond. Je me suis amusé à faire un découpage de cet article, qui fait écho à la plus pure tradition humaniste.

« Les intellectuels qui se sont mobilisés pour B.* s’imaginent être les héritiers des dreyfusards et même des moralistes français qui se sont illustrés depuis la Renaissance jusqu’au XVIIIème siècle. Il faut rappeler toutefois que ces moralistes ne faisaient pas la morale, ils décrivaient plutôt avec une ironie sans pitié la nature imparfaite de l’homme, en commençant par la leur. Je pense à Montaigne, à La Rochefoucauld, à Pascal, à Vauvenargues, à Chamfort. Chez leurs prétendus héritiers, ce regard impitoyable et anticonformiste n’a pas fait défaut, lorsqu’il s’est agi de fustiger leur propre adhésion au communisme; les « nouveaux philosophes » ont compris Soljenitsyne bien avant les Italiens ou les Allemands. Mais ils sont affligés d’un singulier strabisme : il leur est beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impossible, d’aller plus loin, de creuser plus en profondeur dans l’étude de soi.

« Ces intellectuels démontrent une incapacité radicale à comprendre le mal infligé à l’innocent. Celui qui souffre vraiment ne les intéresse pas, lorsque la fascination exercée par un assassin est aussi envoûtante, aussi délectable. Quand ils manient les concepts de « révolutionnaire » ou d’« intellectuel », leur acuité d’esprit faiblit soudain. D’avoir guillotiné un roi est pour eux un sujet d’éternel orgueil, qui les rend supérieurs à tout autre européen.

« Même cet universalisme dont ils se vantent volontiers condamne finalement les Français à ne pas voir leurs propres limites, à ne pas être capables d’apprendre. On le voit clairement dans leur attitude face à la construction de l’union européenne, qui n’est rien d’autre qu’une mixture d’universalisme de salon et de nationalisme pur et dur. Il y a des principes qui ont été sacralisés jusqu’au point de s’être fossilisés et d’en périr, telles ces étoiles qui brillent encore pour nous, même si nous savons qu’elles sont mortes depuis longtemps. Les Français sont friands de débats intellectuels, dans lesquels ils ne s’adressent jamais ni à l’Europe ni au monde, sujets pour lesquels ils manifestent le plus souvent une ignorance abyssale. Le pire c’est que cette ignorance n’a rien d’innocent mais qu’elle est cultivée par atavisme.

« Même s’ils ont accompli la révolution et fait de chaque homme un citoyen, l’esprit de caste est chez eux tenace. Il suffit d’être un intellectuel pour jouir d’une immunité spéciale. Déjà, de son temps, Tocqueville jugeait intolérable cet acoquinement entre écrivains et politiques. »

« J’ai lu cet article et j’ai ressenti une certaine fierté en voyant qu’il y avait encore de bons journalistes en Italie, capables de répondre sans fléchir à ces esthètes. J’ai particulièrement aimé la citation évangélique », m’écrit une lectrice italienne de brussell-express, qui n’est jamais en reste pour me réprimander. Barbara Spinelli cite dans son article un livre, I detti islamici di Gesù — Les dits islamiques de Jésus, de Sabino Chialà, qui rapporte ces paroles du Christ : « Les estropiés, j’ai pu les guérir, aux aveugles j’ai rendu la vue. Avec les sots, je n’ai rien pu faire. » Notre homme a le sens de l’humour.

Le téléphone sonne de façon plus insistante que pendant la trêve et il y a des moments où l’on devinerait presque le ton de la voix et le motif de l’appel avant même de décrocher. Eh bien soit, reprenons les hostilités, me dis-je, puisqu’il le faut bien, mais n’oublions pas d’en rire. Rions de tout notre cœur, avec bon cœur. Sit 2011 felix faustumque vobis, caris lectoribus!

*Abréviation volontaire. Ancien “brigadiste” italien condamné pour meurtre dans son pays.


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