Milan, Piazza Santa Maria delle Grazie | Brussell-express

Milan, Piazza Santa Maria delle Grazie

Posted on 16 janvier 2011

L’hôtel est situé au quatrième étage d’un immeuble du Corso Magenta et la chambre donne sur une cour calme comme un hospice, d’où seule la rumeur d’un vieil ascenseur qui fait grincer ses poulies s’élève à intervalles réguliers. Parfois on entend le battement sourd de la porte d’entrée de l’immeuble qui résonne sous le porche. Quelques gammes de chant, des enfants qui courent à l’étage au-dessus. L’église Santa Maria delle Grazie est d’une souveraine beauté sur la place qui porte son nom et, même si ma fenêtre ne s’ouvre pas sur cette vue, sa présence se fait sentir jusque dans ma chambre, qu’elle remplit de ses couleurs rose et brique.

Sur le chemin de la gare à l’hôtel, le bruit se propageait du nouvel acte de cet opera buffa à rebondissements dont le héro involontaire n’est autre que le président du Conseil. Le bunga bunga des rotatives et des ondes hertziennes battait son plein. Pour la première fois de ma vie, j’allais passer une nuit à Milan, cité italienne qui m’a toujours un peu intimidée (je croyais la détester mais en vérité, elle m’intimidait). Quand il m’arrivait de parler dans la rue avec un Milanais, j’en rajoutais avec mon accent méridional, comme pour bien montrer que je n’étais pas du Nord, ce dont il se fichait en général éperdument. En parlant avec le chauffeur de taxi, avec le gardien de nuit de l’hôtel, avec le serveur du café d’en bas, et même avec une amie professeur d’université qui ose assumer son intelligence quand elle se sait à l’abri des regards indiscrets (je lui ai promis la discrétion), je me suis rendu compte d’une chose : pour tous ces gens, pour le peuple italien en somme, la pièce a trop duré. Non que le président du Conseil soit une figure exemplaire, pas plus que ceux qui veulent ardemment sa chute — simplement, on attend qu’un nouveau personnage fasse son apparition sur la scène. Il faut croire qu’il y a pénurie d’acteurs.

Ce matin j’ai marché jusqu’à la galerie Vittorio Emanuele dans le délice d’un froid piquant et, arrivé devant la librairie Feltrinelli, je me suis mêlé à la conversation de quelques retraités qui discouraient du sujet qui, sous son apparence frivole, risque bien de faire tomber ce pays. Le ténor de ce petit groupe était un ancien conducteur de tramway de l’ATM — la compagnie de transports en commun milanaise — qui venait de prendre sa retraite, un homme grand et fort, au visage d’une noblesse impressionnante, qui semblait être encore dans toute la force de l’âge. Il s’adressait à un Napolitain de Milan, bien plus âgé que lui, qui n’arrêtait pas de répéter, en enlevant et en remettant son chapeau sur la tête dans un mouvement d’exaspération continu : « Fuori! Basta! Bisogna farlo fuori! » (Dehors! Ça suffit! Qu’on le mette dehors!) « Fuori, no! Non va fuori! » (Dehors! Personne ne le met dehors, lui!) lui rétorquait d’une voix de baryton le jeune retraité wattman. Je sentis dans son discours une belle intelligence et une grande honnêteté (pourquoi ces qualités n’iraient-elles pas ensemble, après tout?) et je ne pus résister : je m’adressai directement à lui. Je le laissai me raconter son histoire, il en avait gros sur le cœur pour son pays. « J’ai commencé comme apprenti à la Compagnie à l’âge de quinze ans, me confia-t-il. Puis je suis devenu un des plus jeunes conducteurs, à l’époque. J’en étais fier, j’aimais mon travail. C’était une compagnie modèle, nous étions bien payés, vacances, primes, couverture sociale et sanitaire exemplaires. Et malgré cela, j’ai vu tant et tant de mes collègues qui venaient dormir pendant leur service de nuit au lieu de travailler, j’ai vu les syndicats placer leurs hommes entre eux à leur unique profit, sans songer ni à la compagnie ni aux employés, pensez-vous. Dio santo! Reconnaissons-le, c’est nous — noi Italiani — qui avons fait couler le bateau, ce n’est pas le président du Conseil! Bien avant qu’il vienne au pouvoir, nous étions déjà dans la m… jusqu’au cou! » Cet homme était émouvant, car entendre la vérité est chose émouvante, surtout dans les temps où la vérité est la dernière des choses que l’on veut entendre. Le Napolitain continuait à entonner : « Fuori! » Et mon ami l’aristocrate wattman lui répétait : « Si, fuori! Scemo che sei! » (C’est ça, dehors! Tu me fais rire, va!) « Dis moi seulement qui tu mets à sa place? Qui? Donne-moi un nom, un seul! » reprenait-il d’un souffle. Et le Napolitain continuait à agiter son chapeau à la manière de Totò — à qui il ressemblait du reste étrangement — et à répéter : « Fuori! »

Comme j’étais le seul à entendre le benjamin du petit groupe, il ne s’adressait plus qu’à moi et les autres finirent par lui dire : « Ciao Mario, ti salutiamo! » Et je les vis s’éloigner à petits pas dans le froid de ce dimanche de janvier. « Dites-moi qui nous avons? Dites-moi qui on a pour mettre à sa place? me demandait cet homme d’une voix dans laquelle on percevait quasiment un fond d’angoisse. Si j’en voyais un, un seul, capable de prendre la relève, mais mon cher ami, j’irais voter pour lui en courant, sur une seule jambe, s’il le fallait! » (Et à le voir, il l’eût pu). Mon amie professeur d’université, à qui j’ai promis la discrétion, a bien compris l’intrigue de cette pièce qui se joue dans toute l’Italie à guichets fermés : « Plus ils le persécutent, plus ils lui donnent de l’importance. Ils assurent sa meilleure défense : ils veulent qu’il reste car le spectacle nourrit tout le pays. Qui auront-ils à haïr, une fois qu’il ne sera plus là? À qui feront-ils porter le chapeau de leur défaite? » Je saluai Mario et, ayant fait quelques pas, je me retournai. Il avait disparu et je regrettai de ne pas avoir pris la peine de lui demander quand il reviendrait dans la galerie. J’avais dans la poche de mon anorak Anna Karenina et je pensai aux frères Levine, ces deux grandes figures du roman de Tolstoï : Mario était Constantin, le sceptique, ami du naturel et le Napolitain, c’était le plus sentencieux Sergueï, le théorique ami du Bien Public.


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