De l’amour et des nerfs

Posted on 11 décembre 2010

« J’ai lu Le Masque de l’Afrique, et c’est vrai que je ne m’explique pas ces attaques systématiques de la droite contre Naipaul depuis des mois… ce qu’il a écrit est tellement scrupuleux, d’une vérité si frappante…

A cet instant précis, j’interromps mon amie italienne au téléphone :

« Attends, Lucia, qu’est-ce que tu viens de dire? Comment ça, les attaques “de la droite”?

« Oui, enfin, bon, de la gauche, admettons… Gesù, j’y comprends plus rien… »

Soudain j’y vis plus clair. Ce lapsus venait d’éclairer la situation.

Et si, comme c’est souvent le cas dans la réalité, les mots avaient été inversés?

Au moment des dernières élections à la présidence de l’Etat français, un ami m’avait demandé, par curiosité, de façon totalement apolitique cela va de soi, à quel concurrent allait ma préférence.

« Au moins cruel des deux », lui répondis-je. Être réactionnaire, en de certaines circonstances, peut être une qualité, voire une vertu, mais cela ne saurait suffire en soi. Entre la fille du colonel, fantassin sexy aux reflets de guillotine dans le regard, et un bon vivant pétri de sentimentalité non dépourvu d’un certain sens des réalités, mon cœur penche instinctivement en faveur du moins de souffrance prévisible. Et puis, que ce président n’ait pas suivi les cours de l’université des présidents, qu’il ait un père magyar artiste peintre, déserteur du foyer conjugal, qu’il se trouve parmi ses ancêtres quelque infidèle, qu’il ait épousé une Italienne en deuxièmes noces… Seigneur, quelle révolution!

Comme dit une authentique socialiste messianique de ma famille : « Cet homme proposerait d’instaurer le communisme qu’on le haïrait de la même façon… »

On sait que les réactionnaires de médiocre qualité — qui s’y entendent dans l’art d’inverser le sens des mots – n’aiment pas les révolutionnaires. Il suffisait d’y penser. Mais voilà, on s’attarde sur les mots, sur leur sens convenu, sans remettre en cause le sens qu’ils ont acquis, qu’ils ont gagné par les actes qui les accompagnent… et la pieuvre dialectique fait le reste.

Les critiques italiens – de gauche, il se trouve – qui ont compris et aimé le livre de Naipaul ont rendu un fier service à la pensée. Il ne s’agit pas tant de louer une idole littéraire, fût-elle de l’envergure de Naipaul, que d’aimer l’art, la beauté, la pensée, toutes choses qui nous rapprochent de nos semblables à travers un sentiment d’appartenance à une langue exigeante et vraie — objet précieux et premier garant de la civilisation. Les critiques anglais et américains qui ont rivalisé de sauvagerie et de bêtise (qualités qui vont souvent de pair), depuis le Robert Harris du Sunday Times au William Boyd du TLS, en passant par le Thomas Rush du New York Review of Books, n’ont fait que se venger de celui qu’ils savent trop bien être le plus grand écrivain de langue anglaise de l’après-guerre. Impardonnable. D’autant que toute intelligence supérieure est naturellement portée à l’insolence, talent que Naipaul ne s’est pas privé de mettre en valeur pour mieux se faire comprendre, au besoin.

« La constante aberration de la critique », disait Proust. Cette aberration est magnanime : elle n’épargne pas davantage la section « Poésie » de nos militants si l’on songe à Auden, poète à la modernité absolue et donc classique, superbement ignoré par les insignifiants versificateurs qui lui ont succédé. Pour ne pas parler de Brodsky, discrètement écarté des deux côtés de l’Atlantique depuis sa mort. Auden était un authentique chrétien et un authentique homme de gauche. Voilà déjà deux tares, aux yeux de nos progressistes dans le vent. Pour la simple raison que la dernière chose que vous demande ce tribunal, c’est bien d’être authentique — l’authenticité est l’hérésie absolue pour tout inquisiteur. Ceux qui ont reçu une éducation religieuse stricte ne le savent que trop bien : il ne s’agit pas d’aimer le Christ, ou Dieu, mais d’obéir au règlement de la chapelle, de faire ses révérences aux prélats, sans poser de questions.

Et si nous avions envie de nous poser des questions?

Qui écrit ne sait jamais ce qu’il va écrire, à la différence de qui déblatère. Auden aura questionné son christianisme et son penchant politique jusqu’au bout, bousculant sans merci ses contradictions. Que son exemple nous serve. C’est ce questionnement qui a produit l’excellence de son art. Et c’est l’incessante interrogation méditative, résolument contemptrice de toute vérité établie (celle-ci par définition une non-vérité), omniprésente dans l’œuvre de Naipaul dans une infinie variété de teintes, de nuances, qui rend son art si exceptionnel — si insupportable. Et ce doute qui se laisse à peine distraire au fil de la narration, aggravé par des pointes occasionnelles d’humour, n’a pas son pareil pour éveiller les pulsions de meurtre à son égard par tous les suppôts des dogmes les plus divers, qui ont tribune libre dans les meilleurs journaux. Comme me le confiait un ancien étudiant de l’université catholique de Louvain : « Beaucoup de nos enseignants jésuites, mécontents du vent nouveau de tolérance qui soufflait sur l’Eglise, se convertirent, par passion de l’autorité aveugle, au maoïsme, puis ayant épuisé cette expérience, transportés par une nouvelle extase, se tournèrent vers le mahométisme le plus intransigeant. »

Naipaul, comme tous les esprits visionnaires, est éminemment critiquable, Marx lui-même l’est. Une foi excessive dans la rationalité comporte ses dangers, qui le niera? Mais face à la superstition, elle peut être d’un grand secours. Le problème réside dans la qualité — ou plutôt dans la qualification — de la critique, qui vole au secours de la superstition à laquelle elle a succombé. Un fils du monde de l’Empire se réclamant de la civilisation occidentale — « le message chrétien allié au droit romain », comme il l’a admirablement définie — est un trop grand risque  aux yeux des Juges. Ne va-t-il pas pervertir la jeunesse? Il doit boire la cigüe.

Dans son article Les Barbares d’aujourd’hui qui nous menacent, Léon Chestov écrivait, en 1934 : « Ce qui se produit dans le monde contemporain ne manque pas de rappeler à l’observateur attentif la période des invasions barbares. Il y a toutefois une différence de taille. Les barbares qui mirent fin à la civilisation romaine vinrent de l’extérieur; or les barbares qui menacent la civilisation de l’Europe moderne viennent de l’intérieur. […]

« Aujourd’hui, le barbare qui se cache sous notre couche européenne manifeste des signes de réanimation. Ce qui lui semble le plus dangereux, ce qu’il hait le plus, ce ne sont ni la science ni la technique, mais ce qui a été révélé à l’homme à travers les Ecritures, ce qui lui a été légué par la religion: la compréhension et l’amour de la liberté, celle des autres pas moins que la sienne propre.

Nous devons sauver la liberté », conclut Chestov.

Osera-t-on rappeler que la littérature est une des formes les plus nobles de la liberté? Toute littérature digne de ce nom éclôt finalement dans une seule fleur, dans un seul bouquet aux senteurs multiples : l’amour — c’est un critère esthétique qui justifie le mot de Brodsky : « l’esthétique est la mère de l’éthique ». Un autre mot du poète russe, digne paria, pourrait s’appliquer au grand écrivain britannique : « Je n’ai pas de principes, je n’ai que des nerfs. »

De l’amour et des nerfs — solides — voilà qui satisfait amplement notre besoin d’esthétique et d’éthique.


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