Au village il se passe bien des choses

Posted on 30 décembre 2010

Au village il se passe bien des choses. A l’hôtel les gens vont et viennent avec leurs lourds vêtements d’hiver. Pour rejoindre le centre du village, cet extérieur où la vie remue autour d’une épicerie, un kiosque, une pharmacie et quelques hôtels qui offrent tous le régime de la pension complète, il faut marcher une vingtaine de minutes. En chemin, on croise des promeneurs, souvent en compagnie d’un chien, parfois traînant une luge au bout d’une corde. On se salue d’un mouvement de la tête ou d’un mot local qui n’est déjà plus du dialecte, qui appartient tout simplement à la vie, que l’on marmonne à travers l’écharpe. Quand le chien vient à notre rencontre, curieux de notre étrangère personne, on s’attarde à échanger quelques mots avec cet ami de passage et son compagnon bipède. Mais aujourd’hui, c’en est assez de la vie du village, du paysage blanc époustouflant, de la lecture de Walser à l’image de cette nature vivifiante, purifiante. Le besoin se fait sentir de se barbouiller un peu l’esprit pour nous rappeler à la présence du péché originel. Aujourd’hui, nous monterons pour quelques heures à la capitale, à Berne, où nous nous mêlerons à la foule qui ne manque pas, en cette période de l’année, de remplir les trottoirs, les places et les boutiques. Mais le clou de la sortie, bien sûr, c’est le voyage en lui-même, avec la correspondance et ses dix minutes d’attente et le changement de quai à Spiez. Avant de prendre le train en gare du Lötschberg, j’ai acheté le journal, La Repubblica, qui ici arrive avec un jour de retard, ce qui lui donne l’agréable saveur d’un plat refroidi. En première page, j’avisai un titre : 

« Quelle parole che la Sinistra (avec une majuscule comme il lui sied) deve riscoprire — Ces mots dont la Gauche doit redécouvrir le sens », traduit-on à première vue. Suivait un début d’article que je n’ai pu m’empêcher de parcourir en montant les escaliers qui mènent au quai, au risque de me gâter le plaisir du voyage. Oh, les bourrasques de neige que le vent fait jaillir en gerbes poudreuses au passage du bel animal ferroviaire! Et ces apparitions furtives comme autant de tableaux vivants qui défilent sous nos yeux, les veaux dans leur enclos se pressant sous leur mère, le chien berger qui saute, court et jappe, l’enfant qui se pousse sur la luge et glisse sur le sentier dodu et nous fait signe de la main! À tout ce monde du paysage blanc qui nous sourit à travers la large vitre du train de la compagnie du Lötschberg, nous répondons par un sourire, nous aussi. Un sourire suffit, et l’on ne fait plus qu’un, et l’on n’est plus seul.

« Notre Assemblée n’a aucune raison de rougir de son passé… » peut-on lire sous la plume fière, empanachée du député parisien, M. Marc Lazar. On lève la tête de son journal, on reprend sa respiration. Dieu soit loué, nous avons toutes les raisons du monde de rougir, tout un chacun, non seulement de notre passé, mais encore de notre présent, tous tant que nous sommes, individuellement et collectivement. C’est à partir de cette conscience que nous atteignons modestement à une sorte de socialisme original, proche et humain, qui se joue d’homme à homme, au quotidien. Nous rejetons comme la peste cette absolution péremptoire, cette admonestation jetée du haut de la chaire des beaux quartiers au visage des lecteurs de La Repubblica. Car nous savons que l’autre revers de cette médaille, c’est le faciès monstrueux de la culpabilisation et que le coupable, c’est toujours l’autre — mon semblable, mon frère!

« Notre Parti doit s’unir au peuple dans un cri de douleur et de colère… » Ô Ami du peuple, un peu de retenue! Ne savons-nous pas où ont mené les « cris de douleur et de colère »? Epargnons-nous s’il vous plaît le pillage, le lynchage — ces concepts humanistes des temps modernes. En cette période de la Nativité, c’est d’une croisière d’optimisme dont nous avons besoin.

« Nächste Halt, Spiez. » Que je n’oublie pas ma correspondance. Où en étions-nous? Ah, oui, se rassembler autour des « cris de douleur et de colère »… ma foi, voilà une religion qui a un puissant parfum d’opium du peuple. Respirons, respirons. Ces quelques pas, ce changement de quai, ce froid mordant sont salutaires pour l’esprit. Vite, grimpons au wagon restaurant. Un thé noir, serveuse mon amie! La blancheur est éblouissante à travers la vitre, je dois me distraire de la lecture de cet article au timbre métallique de mégaphone. « Quel avenir pour notre parti? se demande notre gentilhomme, justement préoccupé. Se joue-t-il dans les limites de nos références historiques ou devons-nous passer les frontières traditionnelles et explorer d’autres horizons? » Cruel dilemme, il est vrai. Traduit en termes plus clairs : devons-nous continuer à nous enfouir la tête dans le sable ou est-il préférable d’ouvrir les yeux et d’affronter la réalité? La pédanterie dialectique hissée à un tel niveau d’ineptie paralyse d’emblée toute velléité de réponse — c’est d’ailleurs son seul but visé. On commence par l’absolution et on finit dans l’hypnose. Mais nous, hommes et femmes de ce peuple invisible, une chose nous voulons dire : nous refusons le tribalisme, nous voulons rester éveillés — car nous avons choisi la vie. La vie, c’est ce dont traitent tant d’autres articles publiés dans le même numéro de La Repubblica :

« La Guerre des oignons fait pleurer New Delhi; Les Amants en série; Voyage dans l’Italie des maisons abandonnées »… Et l’on en vient à une morale surprenante et gaie : les sujets “sérieux” tels que la politique et ses avatars ne sont là, dirait-on, que pour assurer les impératifs économiques de la circulation des journaux; eh bien, s’ils nous permettent de lire des articles plus légers et éducatifs sur l’essor de la culture des oignons en Inde, le mythe de la séduction amoureuse en Occident ou les beautés de la vieille pierre dans les villes et les campagnes de nos provinces oubliées, ce n’est encore pas un prix cher payé. Après tout, nous avons aussi besoin d’un peu de divertissement trivial et si sur ce chapitre la politique a ravi la vedette à la chronique des mœurs, se confondant avec elle, et bien goûtons à ce moment de belle et brillante ironie.

Arrivé en gare de Berne, je fis irruption dans la librairie Stauffacher au milieu de la galerie souterraine et que ne trouvai-je pas, venant à ma rencontre : une biographie de Kurt Tucholsky, le poète berlinois de la République de Weimar, le mélancolique pacifiste ami de la France. En feuilletant le bel objet, je fus frappé par une illustration d’un journal satirique allemand de l’année 1919 : on y voyait un hussard à grosses moustaches, coiffé d’un bicorne à la cocarde tricolore du Nouveau Régime, posant son pied sur le ventre d’un vaincu nommé Allemagne. Au pied de cette caricature, pour tout commentaire du traité dit de paix de Versailles, on pouvait lire cette légende : « Brutalité, Vulgarité, Porte-monnaie. » J’avais beau repousser instinctivement ces trois mots dans une quasi épouvante, ils rejaillissaient sans fin devant mes yeux comme une indomptable et insolente vérité. De l’air, de l’air. Le voyage aura été secouant sur tout le parcours. Pendant quelques heures, jusqu’à la tombée du jour, je n’ai fait que gambader sous la neige, me mêlant aux joueurs d’échecs qui déplaçaient leurs grosses pièces sur l’échiquier géant de la place Fédérale, allant saluer les ours sur les berges de l’Aar, m’offrant un nouveau bracelet pour ma montre après avoir épuisé la patience de la vendeuse du grand magasin Loeb. Sous les arcades, je trouvai dans les caisses d’un bouquiniste encore un précieux trésor : un roman de Jeremias Gotthelf au titre digne d’un de ses sermons de pasteur : Der Geltstag, Le Jour de la paye. Et j’y trouvai le dénouement de cette journée. Et maintenant, vite, le train du retour pour ma blanche vallée! Beschti Wunsch, amis lecteurs! Une très heureuse année à tous!

« Quand pour le plus riche la situation s’améliore ne serait-ce qu’un petit peu, que son bilan simplement n’est peut-être pas aussi brillant qu’il l’espérait, il ne ressent quand même pas cette souffrance dans sa chair, il n’en est tout de même pas réduit à laisser ses enfants mourir de faim. Nous devons le dire franchement, nous ne connaissons pas de plus horrible péché que cette passion de l’argent; si, dans certaines situations, le pauvre n’a d’autre choix que de devoir s’aider par lui-même tant bien que mal, ce péché a droit à l’indulgence. Mais quand cette impulsion à s’aider de ses propres moyens se sera transformée en une conviction absolue par le communisme — de prendre là où l’on trouve à prendre sans se poser de questions — alors l’humanité, croyons-nous, sera malade du cancer, elle sera en proie à la destruction. Le communisme, non moins que le radicalisme, ne peuvent rien faire d’autre que détruire; et, une fois que l’ordre existant est détruit, alors nous basculons inévitablement dans le despotisme et la cupidité; ce que nous avons volé aux autres prétendument au nom de la communauté, en fin de compte, nous nous l’approprions exclusivement pour nous-mêmes. »

Jeremias Gotthelf, Le Jour de la paye, ch. VIII.


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