Neige en Décembre

Posted on 01 décembre 2010

Kandersteg, mercredi 1er décembre.

Une idée m’a traversé l’esprit ce matin, en parlant avec la chienne de l’aubergiste, Bella, un setter à la robe d’un brun roux automnal. Peut-être qu’après la mort, nous ne formerons qu’un seul être… en Dieu? Tout en vivant notre individualité, qui sait? Ces milliards d’âmes, depuis la nuit des temps, ayant vécu leur vie sur terre, un jour ou un siècle, ou quelque instant dans l’utérus d’une mère, s’agrégeraient en une seule vie, se fondraient en une seule respiration, mouvement perpétuel unique et multiple… Peut-être que chacun d’entre-nous n’a qu’une mission : réparer ses fautes et celles de ses semblables, vivants ou morts… voilà une forme de solidarité plausible… nous aurions vaincu la désunion. Qu’en pense mon amie Bella? Son regard montre une grande indulgence pour mes divagations…

C’est la neige qui m’inspire ce genre de pensées. La neige qui tombe, au-delà de la fenêtre en sapin du chalet, le feu qui fait craquer les pommes de pin et les branches, à nos pieds, nous rapprochent de l’avènement de l’Enfant-roi. De cette naissance au monde. « Ah, mais il est donné à tout le monde de naître… me dit d’un ton sévère un intellectuel chrétien de mes connaissances. Pour ajouter en fronçant les sourcils : Mais il fallait ressusciter! C’est pourquoi… Pâques… Les raisonnements intellectuels, avec leur roulement de tambour, ont le don de susciter l’arrogance la plus naturelle chez moi. — Je m’en fiche de tes raisonnements, ai-je eu envie de répondre au vieux sage. Laisse-moi rêvasser, étendu sur le canapé, le regard perdu sur le bout de mes souliers » (les enlever serait contraire au flux de ma rêverie). Je pense au père Mikhail Ardov, à qui Valentina Polukhina demandait si les poèmes de Brodsky étaient religieux. Cet ami proche de la jeunesse du poète lui répondit, de toute la profondeur de sa foi, je n’en doute pas : « Mais non, Valentina… ce sont des poèmes… c’est très bien… ce sont d’excellents poèmes… — Mais il a quand même écrit des poèmes sur la Nativité… chaque année! protesta Valentina qui pensait peut-être au salut de l’âme du poète. Le bon prêtre, l’ami fidèle, lui sourit et dit encore : Tu sais, les poètes, ils écrivent des poèmes… Il y a les étoiles dans le grand ciel d’hiver… les sapins… le crissement des pas dans la neige… les cloches qui sonnent à la volée dans la nuit silencieuse… (et le froid magique de la Baltique ou de l’Atlantique, pourrions-nous ajouter). Mais c’est de la poésie. La religion, c’est autre chose… — Mais, Mikhail Viktorovitch, ai-je raison d’allumer un cierge pour son âme à chaque fois que j’entre dans une église, en Russie, en Amérique, en Angleterre? s’inquiéta l’amie et disciple. — Sur ce point, tu as parfaitement raison », lui répondit le père Ardov. Nous voilà rassurés.

Sur le bulletin journalier, affiché dans le hall de l’hôtel dont je suis l’unique occupant, j’ai lu : « Aujourd’hui nous quitte notre hôte, Herr Samuel Brüssel. » J’ai failli pleurer d’émotion. J’ai plié en quatre le bulletin imprimé à la xerox et je l’ai mis dans ma poche. Que faisais-je, ici? Où es-tu, espèce de loup vagabond? (j’entendis ces mots traverser l’air en jouant avec Bella). Ce point d’interrogation, je le pris comme une boussole, l’aiguille indiquait une direction variable. C’était le début d’une aventure — je remontais les traces de mes pas sur le chemin dans la neige, ces lettres à crampons dans leur désordre racontaient une histoire.

— « Herr Brüssel, entendis-je dire en bon hochdeutsch, voulez-vous qu’on vous conduise à la gare?

Je savais que c’était par politesse que la réceptionniste se retenait de parler bernois avec moi et cela me chagrinait un peu. Mais je n’osais le lui dire, de peur de passer pour bizarre.

C’est quel train que vous prenez? ajouta-t-elle, tandis que je restai sans répondre, ma valise à la main. Pour Brig, c’est à quarante-quatre, pour Berne, à douze.

Je traduisis en moi-même : Brig, c’est Milan; Berne, c’est Bâle. Le Sud ou le Nord? Va pour Berne, pensai-je, déplaçons le centre de gravité des souvenirs d’un pas, rien qu’un pas.

— Berne, dis-je d’une voix peu assurée.

— Alors il faut vous dépêcher! Jetz haissts seggle! J’appelle le minibus?

O joie, elle était repassée au bernois dans l’urgence. J’avais gagné ma journée.

— C’est pas la peine, bredouillai-je, avec toute cette neige… ce serait dommage de ne pas en profiter… je vais marcher…

— Alors j’envoie le minibus? » répéta-t-elle avec une autorité bienveillante.

J’avais honte de fuir devant un aussi merveilleux bon sens.

Je pris ma valise, la saluai prestement et dévalai les escaliers. Une heure et demie plus tard, j’écrivais ces notes à une table de la brasserie du Schweizerhof, face à la gare de Berne.

Et, comme dans le poème de Brodsky, à peine a-t-on fini d’avaler son bouillon au déjeuner, c’est décembre, et la nuit est déjà en train de tomber.

Au moment où je pris le train pour Bâle, la nuit était tout à fait installée. Dans la galerie souterraine de la gare, j’avais trouvé chez Staufacher une anthologie de Robert Walser sur la neige et l’hiver : Tiefer Winter.

Es schneit, es schneit, bedeckt die Erde

mit weisser Beschwerde, so weit, so weit.

Il neige, il neige, la terre est recouverte

d’un pesant manteau blanc, si grand, si grand.

Es taumelt so weh hinunter vom Himmel

das Flockengewimmel, der Schnee, der Schnee…

Du ciel descend en titubant, plein de langueur,

le tourbillon de flocons de la neige, la neige…

PS : L’ami bâlois chez qui je passe la nuit m’a instruit sur le sens du mot “seggle” (j’avais entendu “sekle”) : ce mot s’est répandu à Bâle depuis l’Alsace et est passé depuis longtemps dans de nombreuses strates du suisse-allemand. Il désigne les sabots et l’expression peut s’entendre ainsi : “Maintenant, il serait temps de se remuer les sabots”.

Autre nouvelle d’importance du canton de Bâle ville, non content de mettre sous sa coupe la Basler Zeitung, la famille Blocher — des zurichois – étend son emprise sur la cité du Rhin en reprenant la maison Läckerli Huus, vénérable institution bâloise qui produit les meilleurs läckerli selon la recette ancestrale. «À boy-cot-ter », m’a dit mon ami qui tient à rester anonyme.


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