Revoir Naples (suite)

Posted on 05 novembre 2010

Ilya Konstantinovski, dans son témoignage entrecroisé avec l’œuvre de Boris Iampolski cite, dans Présence obligatoire, Tolstoï :

« Tolstoï disait qu’un homme doué d’un talent authentique voit dans les objets qui attirent son attention des choses nouvelles que ne voient pas les autres. Selon lui, pour qu’il y ait une œuvre littéraire véritable, il faut trois conditions : 1) une relation juste, c’est-à-dire morale, de l’auteur à son objet; 2) la beauté de la forme et 3) la sincérité, c’est-à-dire l’amour envers ce qu’il décrit. »

Ces trois conditions qui qualifient “une œuvre littéraire véritable”, faut-il le rappeler, créent pour “l’homme doué d’un talent authentique” trois obstacles immédiats : 1) l’incompréhension du lecteur devant “les choses nouvelles que ne voient pas les autres” contenues dans son œuvre; 2) et 3) : les vérités incommodes que la sincérité de l’auteur met inévitablement au jour, au-delà de l’incompréhension qu’elles suscitent, inquiètent instinctivement la société et appellent une double sanction : le silence de la critique et en conséquence la faiblesse des ventes, ceci au cas où par miracle le livre aurait franchi le stade de la publication. La beauté de la forme est le produit des deux autres conditions : “une relation juste, morale, de l’auteur à son objet” et “la sincérité, c’est-à-dire l’amour envers ce qu’il décrit.” Le lecteur (je pense plus particulièrement au lecteur professionnel d’une maison d’édition ou au critique littéraire) est plus souvent qu’on ne le croit capable de sentir cette qualité essentielle chez un écrivain — la beauté de la forme, indissociable de la vérité du fond, qui se reflètent l’une l’autre et éclairent le monde d’un regard neuf. On n’a pas fini de découvrir les petites proses de Robert Walser : la douceur de la forme, la liberté d’une folie légère qui accompagne son humeur vagabonde éveillent l’esprit et réchauffent le cœur du lecteur, cinquante ans après sa mort. Vingt ans après la mort de Sergueï Dovlatov, on n’en finit plus de découvrir notre monde sous la lumière de son regard. Il s’est trouvé en leur temps quelques amis de ces auteurs pour leur prodiguer de bons conseils, qu’ils n’ont pas écoutés, pour notre plus grand bonheur. « Lorsque la création commence à dépendre d’un but fixé à l’avance et du contrôle d’un appareil bureaucratique ramifié, qui s’efforce de socialiser l’écrivain jusqu’au plus profond de son être, de dompter son « chaos » intérieur, la littérature voit alors descendre sur elle un voile d’un genre particulier », écrit encore Konstantinovski dans Présence obligatoire. Curieux comme cette remarque, écrite sous les auspices du régime bolchévique, résonne d’un clair écho en nous, citoyens de l’ouest, vingt ans après la tombée du Mur.

J’écris ces lignes au buffet de la gare de Lausanne, où je rôde depuis mon retour de Naples, il y a quelques jours.

Dans une heure, je monterai dans le même train du premier voyage, qui me rendra à cette ville ce soir, à la nuit tombée. Je retournerai dans le même hôtel, au dernier étage d’un immeuble de la via dei Tribunali, dans le vieux centre, dans la même chambre qui s’ouvre sur la piazzetta et les collines du Vomero. J’irai revoir Fiorillo, le bariste de la piazza Bellini, qui m’avait indiqué l’hôtel, ou plutôt la rue. L’hôtel, ce fut un balayeur de la voirie qui me le recommanda, à qui j’offris le café pour le remercier quand je le croisai le lendemain au même endroit.

… (12 heures plus tard)

A l’arrivée en gare de Naples, l’immense librairie Feltrinelli, avec son enseigne sur fond rouge (une couleur qui était bannie dans les revues de la dissidence russe comme Kontinent ou Le Nouvel Américain) frappe comme  le signe d’une nouvelle ère, comme le rouge de l’intercity “La Freccia Rossa”. Ah! le capitalisme de gauche! Bouderions-nous ses plaisirs? Disons-le sans rougir : nous fréquentons les librairies Feltrinelli et nous lisons La Repubblica. Comme disait un écrivain israëlien de la chaîne des librairies Steimatsky qui émaillait le pays : “Ils auraient dû appeler le pays Steimatsky.” Même la gare de Milan a pris de nouvelles couleurs avec la nouvelle librairie Feltrinelli Express et le café Motta. Le capitalisme, en faisant guerre à l’inertie, nous aide à nous défaire de notre romantisme, à nous retirer dans notre jardin, à nous adapter à notre temps. A Milan, on n’a plus besoin de sortir de la gare. Il suffit de prendre sa correspondance ou le train du retour après  une halte sous la coupole : la gare est un aéronef rempli des odeurs du papier imprimé et du café. De Suisse, j’ai rapporté un trésor, trois livres de Sergueï Dovlatov que l’éditeur Sellerio m’a envoyés de Palerme en express, répondant à ma demande de service de presse — ces cadeaux tombés du ciel me surprendront toujours. Il s’agit du Livre invisible, du Journal invisible et de La Marche des solitaires, trois livres dont je n’avais qu’une connaissance intuitive à partir des œuvres complètes en russe que j’avais rapportées de Saint-Pétersbourg il y a dix ans et dont je mesurais mieux maintenant toute la délicatesse du style, l’absolue sincérité qui fait surgir la vérité comme malgré elle (vérités qu’on ne voyait pas avant qu’elles ne fussent exprimées par l’écrivain et qui nous semblent soudain une évidence), l’amour pour son sujet. Ces écrits journalistiques ont une valeur poétique à l’égal des brèves proses que Walser publiait dans les journaux de Berne, de Berlin ou de Prague. Heureux celui qui se reconnaît dans un peuple, dans une langue, dans une nation, homme et écrivain! Cette bénédiction fut le lot du Biennois Walser et du Leningradois/Pétersbourgeois/New-Yorkais Dovlatov.

Je dois avouer que je me suis reconnu, au cours de ma vie, dans plusieurs langues, dans plusieurs peuples, dans plusieurs nations. Je me sens chez moi dans le vieux Naples, dans l’Oberland bernois, en Flandre occidentale… et dans le monde de l’émigration russe. N’avais-je pas été publié dans Continent en français et en version russe dans Kontinent du temps des béates années de la Russie soviétique?

Je venais de recevoir un mot de mon éditeur parisien, fin lecteur qui ne me veut que du bien : « Arrête avec ces récits orientaux, oublie ces digressions à rendre fou, mets-toi à fond dans un bonne narration bien linéaire, raconte enfin une histoire sur un sujet précis…  Si seulement tu pouvais m’écouter pour une fois! » s’était-il exclamé en tirant avec impatience sur son cigare lors de la dernière visite que je lui fis à son bureau de la rue des Saints-Pères. Puis, soufflant lentement d’un air méditatif la fumée, comme avouant un péché, il lâcha ces paroles à voix basse : « Ecoute, je voudrais être clair, j’ai lu ces proses avec plaisir, là n’est pas la question! Et élevant soudain le ton, après un bref silence : Mais comprends-moi, ils vont encore dire que c’est le même sujet! Attaque-toi à un nouveau sujet! »

Cher Manuel Jakovitch, je voudrais vous dire l’immense reconnaissance que j’ai pour la confiance que vous m’avez octroyée. Que peut-on espérer de mieux d’un lecteur que le plaisir qu’il a eu à la lecture de vos écrits? La publication est une autre affaire, une affaire politique, qui demande des contacts, des manœuvres, une stratégie, un marché. Et l’auteur n’a pas son mot à dire là-dessus.

Voilà ce qu’écrivait Dovlatov à ce propos :

« Ce que j’écris suscite dans mon entourage des réactions imprévues. Par exemple, je m’entends dire :

« Ecris enfin un livre sur quelque chose de sérieux. Sur la crise au Liban, sur la persécution des chrétiens baptistes. Qu’est-ce qui te prend à rapporter les bons mots de ta fille? Quand tu ne divagues pas sur ton chien. A ce compte-là, tu vas bientôt finir par écrire sur les états d’âme des cafards.

« Toute leur vie les gens ont lu des articles engagés. Ils se sont habitués. Si on ne leur donne pas quelques précieuses lignes directrices, ils se sentent perdus.

« C’est vrai, je parle de n’importe quoi. Entre autre, de mon chien. Plus précisément, de son comportement qui n’est plus tout à fait le même depuis que nous avons émigré. Pourquoi, ce n’est pas un sujet intéressant, peut-être?

Dans le vieux journalisme russe, il existait le concept du feuilleton. Tout à fait différent du feuilleton d’aujourd’hui.

Le feuilleton d’aujourd’hui est un billet satirique d’un humour tendancieux, qui se fixe sur toutes les tares imaginables de la société.

« Le feuilleton d’autrefois était quelque chose de différent. C’était une brève composition sur un thème libre. Parfois joyeux, parfois triste… quelques mots échangés à l’arrêt du tram…

“Comment ça va?

— Ça va, et toi?

— A propos, il m’est arrivé cette histoire…”

On se salue et on se quitte.

Et à un moment de la journée… une pensée vous assaille :

« Et si ce que j’avais de plus important à écrire, c’était cette conversation anodine de ce matin, à l’arrêt du tram?

Je sais, les personnes sérieuses seront déçues. A ces personnes, je ne peux que recommander la lecture de La Grande Encyclopédie Soviétique.

Mais aux autres, aux personnes normales, j’ai envie de dire :

« Salut, comment ça va? A propos, il m’est arrivé cette histoire… »

Alors voilà : ma valise déposée à l’hôtel, je suis allé chez Fiorillo. Le spectacle à l’intérieur du bar et en terrasse battait son plein à deux heures du matin. Je remarquai que les toilettes étaient dépourvues d’un quelconque système de fermeture. « C’est normal, me rassura-t-on. Sur la porte, on avait fixé un avis : « Une seule personne à la fois dans les toilettes s’il vous plaît. » Entre parenthèses, la piazza Bellini est le haut lieu de la gay Naples.

Et la crise des ordures? me direz-vous. Voilà un sujet sérieux, digne d’intérêt. A Tina, mon amie du quartier des Espagnols, qui se lamentait d’une voix peinée : “Au Nord, ils nous montrent du doigt pour la monezza”, j’ai répondu : « Les ordures et Naples, c’est comme l’antisémitisme et Dostoïevski, on ne peut pas avoir le génie, d’un peuple ou d’un homme, et réclamer qu’ils soient raisonnables. Tu peux pas avoir deux paradis », comme a l’habitude de dire mon ami le maçon Valentino.

Je me retrouve à marcher dans les rues de Naples du matin au soir, comme je le faisais il y a trente ans. Et la beauté que je vois de toutes parts sur le visage des enfants, des jeunes, des femmes de tout âge, l’explosion de vie et de liberté qui surgit à tout instant tient à une vérité, une seule, contraire au mensonge qui s’est répandu tel un voile sur toute “l’humanité progressiste” : ici, la superstition politique n’est pas prise au sérieux, elle n’existe pas. Et le naturel, c’est-à-dire la vie, reprend ses droits. Je vis dans un wagon de la Circumvesuviana un jeune homme en train de lire le livre Gomorra, dont le portrait de l’auteur, avec cet air menaçant qui est le signe imparable des écrivains engagés et des top models, ornait la couverture. Nous échangeâmes quelques paroles : « Il est fort quand même, me dit-il en souriant, millionnaire avec un seul livre! » Pays de philosophes naturels.

Les frasques du Cavaliere, depuis dix jours, n’en finissaient pas de faire la une de la presse. Qu’on me jette la pierre, mais le président du Conseil italien est un des rares politiciens qui me fasse rire de bon cœur. Peut-être parce qu’il se moque ouvertement de la politique. Lucia, une amie toscane, me fait longuement la morale au téléphone : « Tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas italien toi! Come? si, si, napoletano, va… nous on n’en peut plus, on le déteste, il nous fait honte…  » etc. J’avais lu par curiosité le journal officiel du parti de cet homme, Il Giornale, et j’en fus tout attendri. La parole était à la défense, face au Procureur Général de la vox populi. On arguera que les rédacteurs faisaient bloc par esprit de parti, par défense du salaire — comme leurs opposants. Ceux qui s’amusaient le plus, ceux qui menaient la partie cependant, c’étaient les attaquants. Le plus drôle, c’est que leur angle était moralisateur. Même la pornographie est triée idéologiquement, il y en a une de gauche, qui se donne volontiers des atours intellectuels, et une de droite, franchement assumée. Un auteur de best-seller français en fait son fonds de commerce et il est respecté, car c’est un rebelle, peut-être même aura-t-il le prix Goncourt*; le président du Conseil avoue son faible publiquement et il doit abandonner son trône, car c’est un bourgeois. Mon amie Lucia est plutôt de gauche et nous, comme disait Dovlatov, transfuges du monde communiste, (les sans-culottes ou les soviets, quelle différence?) nous étions de droite, plus à droite que nous, il n’y avait que le mur. Chacun sa névrose. Lucia et moi, on s’entend très bien. C’est ainsi, l’homme est un mystère, pour ne pas parler de la femme. La question de l’immortalité de l’âme m’occupe davantage que n’importe quel problème politique. J’y pense chaque matin. Je n’ai pas cru observer que les personnes religieuses, de quelque religion qu’elles soient, monothéiste, athéiste, communiste, étaient particulièrement plus tendres envers leur prochain. J’ai fini par penser que le chaos nous sauvait. En attendant, j’éprouve de la compassion pour le président du Conseil italien, septuagénaire qui appelle en pleine nuit, du palais présidentiel, la préfecture pour faire sortir une jeune délinquante marocaine d’une grande beauté dont il est épris. Et j’éprouve de la tendresse pour le peuple qui l’a élu roi d’Italie et a fait de son amie, “Ruby Bourreau des cœurs”, reine de la danse du ventre au dancing l’Albikokka de Gênes, son héroïne. Que nos lubies nous portent plutôt à gauche ou à droite ne devrait pas nous empêcher de montrer un peu de cœur envers nos semblables. Si notre âme est immortelle, il n’y a pas de temps à perdre.

*Il vient de l’avoir, me dit-on de Paris.


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