Quitter Naples

Posted on 09 novembre 2010

Quelques heures avant mon départ, j’allai à la rencontre d’une amie que je n’avais pas revue depuis mes années napolitaines. Trente ans avaient passé. Maria Angela habitait la colline du Vomero et nous nous étions donné rendez-vous à la station de funiculaire Cimarosa. Quelques pas et je la reconnus, un petit signe de la main et elle s’avança vers mois de façon très naturelle. « Ciao, come va? me dit-elle avec un sourire tendre, comme si nous avions l’habitude de nous rencontrer chaque semaine à cet endroit. Raconte, poursuivit-elle sans me donner le temps de réfléchir, t’es toujours pas marié? — J’y ai pensé, improvisai-je d’une voix faible. — Voyez-vous ça, “j’y ai pensé”! s’exclama-t-elle d’une voix amicalement assassine. Toi, il faut que tu tombes sur une femme qui te fasse un enfant dans le dos pour t’obliger à devenir responsable.  Mais dis-moi un peu, qu’est-ce que tu fiches à Naples? Comme si je savais ce que j’étais venu y faire. — Tenter le diable, visiter mes fantômes, aller à la pêche aux souvenirs », eus-je envie de répondre. Mais je me tus. La journée était magnifique, j’étais dans mes habits de latin lover, jeans et tee shirt, chaussures de tennis, lunettes teintées que je venais de m’acheter piazza Dante, bref, la vie était belle, comme dit Maiakovski la veille de son suicide.

« Il paraît que tu veux t’installer à Naples pour quelques mois? m’a dit Tina. Pour écrire? » ajouta-t-elle avec un petit rire indulgent. Je baissai la tête. J’avais déjà abandonné l’idée.

Nous cherchâmes un café tranquille pour parler à notre aise. Les terrasses étaient bondées de monde, les moteurs de vespas tournaient à l’arrêt, crachotant leur petite toux grasse, les haut-parleurs diffusaient leurs chansons d’amour à plein tube, des fenêtres baissées des véhicules. « Tu n’as pas changé, me dit Maria Angela, affectueusement méchante, il te faut toujours le calme. S’asseoir n’importe où et profiter de la vie, ça ne te dit rien? » J’arrêtai un type sur le trottoir qui me parut avoir une bonne tête. « Excusez-moi, on cherche un café un peu tranquille dans le coin, est-ce que vous en connaîtriez un, par hasard? Il me dévisagea d’un regard profond, philosophique même, avant de scruter mon amie. — Un endroit tranquille? » répéta-t-il d’une voix calme, l’air absorbé. Il y eut un bref silence. Puis, me regardant avec sympathie : « Un endroit tranquille… vous cherchez un peu d’intimité? De surprise, je n’osai dire un mot, mais mon nouvel ami me mit aussitôt à l’aise : Eh, eh! Ne vous inquiétez pas, vous êtes tombé sur la bonne personne, vous avez vraiment de la chance! Là, plus haut, à l’angle de la troisième rue, sur la gauche, il y a un bar, chez Gigi, au premier étage, il y a un petit salon intime, proprio a posto, adapté à la situation. Vous lui dites que vous aimeriez être un peu… tranquilles… pendant… il vous faut combien, une demi-heure? Moi ça me suffit. Une demi-heure, j’arrive au bonheur. » Avant de me saluer et de s’éloigner, il me donna une petite tape sur l’épaule en me faisant un clin d’œil comme pour m’accompagner de ses vœux.

« C’est ça les endroits tranquilles, ici », trancha Maria Angela, sur un ton d’ironie. Je crus percevoir une petite pointe d’orgueil dans sa voix.

Nous nous assîmes à une terrasse bruyante, n’importe où, et nous profitâmes de la vie qui nous offrait une journée splendide.

« T’as de drôles d’amis quand même », me dit  Maria Angela au détour de la conversation. T’as des nouvelles de ton ami américain, Sacha? Sacha était un Russe de la troisième vague d’émigration. « Quand tu étais parti pour New-York et que tu m’avais passé ta chambre rue Dauphine, à Paris, il était arrivé un jour trop tôt. — Un jour trop tôt? — Oui, je devais repartir pour Naples le matin suivant et en pleine nuit j’entends qu’on ouvre la porte de la chambre, il avait les clés. En allumant la lumière, il n’en croyait pas ses yeux : « Samy m’a réservé une surprise! s’exclama ce drôle. Il m’a passé sa chambre… sans me dire qu’il y avait une jolie Italienne qui était là. Je l’ai tout de suite remis en place, me dit-elle d’un air d’une sévérité un peu empreinte : “Ecoute, pour moi, si tu veux, tu peux dormir ici, lui dis-je vertement, mais il n’y a qu’un lit… et je te préviens, je dors!” Toute la nuit ce grand dadais d’Américain s’est retourné dans le lit en poussant de petits cris : “Caramba! Caramba!” En tout cas, il ne s’est rien passé… proprio niente… si ce n’est que personne n’a réussi à dormir, soupira-t-elle avec quelque chose comme un fond de tristesse dans la voix.“Caramba!” J’avais beau lui dire que c’était pas de l’italien… »

Mon ami Dimitri m’a parlé de la bonté des Russes. J’ai connu, je crois, la bonté des Italiens. Et chez les Russes, comme chez les Italiens, je reconnais la souche chrétienne, le nid, la crèche, la chaleur des hommes et des bêtes. Fin de la parenthèse.

Maria Angela voulut m’accompagner jusqu’à mon hôtel, dans le centre historique. Nous redescendîmes à pied par le Corso Vittorio Emanuele, la via dei Mille. Piazza dei Martiri, nous nous installâmes en terrasse du Gran Caffé. Je pris une granita de citron. « Tu vois que je sais moi aussi être heureux! lui dis-je tout fier. Je trinquai avec mon amie : A Stendhal et au bonheur! » On disait de la via Chiaia qu’elle était le salon de Naples et du Gran Caffé, qu’il était le canapé de ce salon.

J’avais avec moi le cadeau de Sellerio, La Marche des solitaires, de Dovlatov. Maria Angela s’intéressa soudain à l’objet que j’avais posé sur la table et me posa quelques questions sur l’auteur. J’ouvris le livre et je cherchai quelques passages que je lus d’une voix complètement possédée :

« Tu as émigré pour parler de nous et de notre passé. Tout le reste est insignifiant et inconsistant. Tout le reste ne peut que rabaisser la dignité de l’écrivain. Même s’il augmente, probablement, ses chances de succès. Tu ne pourras jamais échapper à ton passé. C’est-à-dire à nous. Poètes fous et peintres, alcooliques et professeurs, soldats et prisonniers. Je te le dis encore une fois : souviens-toi de nous. Nous sommes nombreux et nous sommes vivants.

« Le monde est au bord de la catastrophe. Et c’est pour cette raison que nous rions! Nous rions des russophobes et des judéophobes, des athéistes militants et des missionnaires hystériques, des colombes à la molle consistance et des faucons au front dur. Et surtout — nous rions de nous-mêmes.

« Parce que le totalitarisme, c’est vous. Le totalitarisme, c’est la censure, l’absence d’information, le monopole du marché, la paranoïa, le purisme linguistique, la volonté d’étouffer tout vrai talent — toute voix nouvelle. Le totalitarisme, c’est l’asservissement aux supérieurs, la soumission et la servilité. Le totalitarisme, c’est vous. Vous et vos complices, les jean-foutres et les janissaires du pouvoir, dont le manque de talent est généreusement compensé par l’obéissance aux directives. »

« Nous détestons les vaines séances de spiritisme de l’idéologie. Les projets infantiles de réorganisation de la société nous font rire. Les illusions d’une renaissance religieuse nous font sourire. Nous avons compris quelque chose d’une importance fondamentale : le pouvoir soviétique est en chacun de nous. Dans nos habitudes et dans nos penchants. Dans notre conscience et dans notre esprit. Le pouvoir soviétique, c’est nous. Et donc la chose la plus importante à vaincre, c’est nous-mêmes. Il nous faut vaincre l’esclave et le cynique, le lâche et l’ignorant, le bigot et le carriériste qui sont en nous. Le communisme n’est pas le seul ennemi qu’il nous faut vaincre. Au-delà de la doctrine vétuste, nous avons d’autres ennemis : notre stupidité et notre athéisme; notre égoïsme et notre mercantilisme; l’intolérance et le mensonge; l’intérêt personnel et la corruption.

« On croyait que la liberté d’opinion était une des grandes conquêtes de la démocratie. Alors, vive la liberté d’opinion! Avec une petite précision, cependant : seulement pour ceux qui partagent la même opinion.

Et que ferons-nous alors avec ceux qui ne la partagent pas? Où les enverrons-nous? Au bagne? Nous avons émigré pour avoir le droit d’avoir tort. Le droit à l’erreur!

Autour de nous, on avait trouvé la liberté, mais nous étions restés derrière les barreaux. Derrière les barreaux de notre maudite intolérance. »

Je m’arrêtai enfin, la respiration me manquait…

« Maria Angela, réussis-je à lui dire la voix étranglée par l’émotion, écoute-moi : tu m’as demandé ce que j’étais venu faire ici, trente ans après. Je peux te le dire maintenant, je suis venu te voir, toi et les autres, pour me souvenir et raconter. “Nous sommes nombreux et nous sommes vivants”, non? »

Elle me regarda et passa doucement sa main sur ma tête. « Povero bambino, me susurra-t-elle avec une infinie tendresse, tu n’as vraiment pas changé, tu es toujours aussi perturbé… Il faut que tu arrives à te reposer un peu, tu sais. »

Nous fîmes quelques pas et un peu plus tard, j’avais récupéré ma valise et passai devant le bar Fiorillo, en chemin pour la gare. « Buongiorno dottore! me lança Fiorillo depuis le comptoir en me faisant un signe de la main. Vous allez où comme ça? Vous partez déjà? Devant ma réponse hésitante, il prit un air dubitatif. Trois mots de plus de sa part et je retournais poser ma valise à l’hôtel. Et vous revenez quand? » ajouta-t-il après quelques secondes de silence. Je balbutiai une vague formule et, le saluant d’un signe vif, je pressai le pas.



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