C’était mieux quand c’était pire?

Posted on 17 novembre 2010

Samedi dernier, en lisant La Repubblica en terrasse de mon bar socialiste, le Volkshuis, où je suis un habitué infiltré, j’ai appris la sortie du dernier livre de souvenirs de la slaviste Serena Vitale : A Mosca! A Mosca!* Le journaliste Antonio Gnoli résumait la situation de la Russie post-soviétique par cette interrogation : « C’était mieux quand c’était pire? » Cette heureuse expression me paraît promise au domaine du proverbe, et pas seulement en italien. C’est vrai, la mémoire sélectionne les bons moments dans les pires époques : on trouvait aussi parmi les prisonniers des camps une solidarité qui faisait honneur à l’homme, mais irons-nous jusqu’à regretter le régime qui les poussa à cette solidarité? Et puis, inévitablement, le malheur est une expérience métaphysique de premier choix, d’une qualité que l’on trouve rarement sur les grands boulevards de nos démocraties occidentales, où le marketing politique a pris soin d’enregistrer la marque « Malheur » et ses dérivés auprès de toutes ses antennes partenaires; peut-être verrons-nous bientôt, je n’en serais pas surpris, une grande marque de parfum de l’avenue Montaigne lancer une nouvelle essence du nom de « Transi » ou « L’Affamé ». On peut dire que le sentimentalisme politique en vogue s’invente des malheurs qui n’existent pas. Car sans malheur, point d’ivresse, point de combat. Et malheur à celui qui a souffert (et donc vécu) plus que vous : celui-là est un homme riche, donc enviable. Robert Graves, qui avait combattu au front durant la Première Guerre mondiale, dit quelque part qu’il regrettait que fût épargnée à la nouvelle génération la richesse d’une telle expérience. On peut le comprendre. Comme on peut comprendre ceux qui regrettent le bon vieux temps du communisme inerte, où le pouvoir ne gaspillait plus ses balles en les tirant à bout portant dans la nuque des récalcitrants, ou pire, des indifférents, se contentant de casser psychologiquement ses éléments originaux. Ces petits malheurs-là (le cassage psychologique, avec un peu d’entraînement, on y survit) ont également cours à l’ère post-communiste et il ne nous manque qu’un peu d’humour pour en faire quelque chose, pour les porter à la vie.

Comme l’écrit Dovlatov : « A l’ouest, il y avait des restaurants pour chiens. Des agences matrimoniales pour perroquets. Des dames gonflables pour assouvir ses passions. Des culottes comestibles. Il y avait tout ce qu’on pouvait désirer. Il ne manquait que la nostalgie. C’était le seul fruit qui ne poussait pas ici…

« La propagande soviétique possède une caractéristique extraordinaire : elle insiste et martèle de toutes parts sans discontinuer, au point de susciter infailliblement une réaction contraire.

S’ils critiquent un film, cela veut dire qu’il faut aller le voir. S’ils massacrent un livre, c’est que ça vaut la peine de le lire. S’ils s’en prennent à une personne, c’est qu’il s’agit probablement de quelqu’un de fréquentable… »

La propagande dans nos démocraties libérales est d’une facture plus prudente : on y flatte bien plus qu’on n’y vilipende (on n’y vilipende que ceux qui sont inoffensifs, figures rares et ciblées, à qui l’on attribue un pouvoir et une méchanceté qu’ils n’ont guère, pour gonfler la cote de sa fronde). Ceux qui mériteraient d’être critiqués (favorablement ou non), d’être discutés, n’ont droit le plus souvent qu’à un silence unanime et glacial. Et, de même, l’on pourrait dire que s’ils louent un film ou un livre, s’ils démolissent une personne… infailliblement, cela suscite en nous une réaction contraire. L’infantilisme nous sauve du sérieux. Peut-être Houellebecq est-il un grand écrivain, peut-être que le président des Français est un vilain homme, Le Figaro et Le Monde sont d’accord sur ce point… Personne ne devrait rien trouver à y redire, ce genre de vérités ne mange pas de pain. Heureusement pour nous, l’insistance et le martelage de la propagande ont eu raison de nos bons sentiments. Nous voulons douter, car le doute, croyons-nous, c’est ce qui nous distingue de l’animal.

Quant à la nostalgie, Dieu merci, nous n’en manquons pas. « Au beau milieu de la nuit… au moment le moins attendu… sans aucune raison… tout à coup tu te retrouves en train de gémir d’amour et de douleur. Seigneur, mais qu’est-ce que j’ai fait de mal pour être puni ainsi? »

Cette nostalgie, disons-le, elle ne nous vient ni du pays où nous avons grandi, ni de celui ou nous sommes nés, elle nous vient d’ailleurs, de ces contrées du bloc socialiste d’avant la tombée du Mur, où nous avons découvert que l’homme, dans les flammes de la doctrine d’Etat athéiste, n’avait pas perdu son être. Le malheur et la peur étaient grands, et l’amour de la liberté plus grand encore. Cet amour, nous trouvions des hommes et des femmes avec qui le partager, parce que nous étions unis par une langue, par une foi qui étaient le don même de la vie. La nostalgie qui peuple nos nuits n’est rien d’autre que le feu de ce brûlant amour.

*Serena Vitale, A Mosca! A Mosca! (Mondadori)


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