Séquences vaudoises

Posted on 24 octobre 2010

1 Samedi à Rolle

Bien sûr, ce midi, je n’aurais pas dû m’arrêter à Rolle, j’avais pris la route des vignes quand j’eus l’idée de bifurquer pour faire un bain de ville et me donner du courage (il est des moments comme chacun sait où l’on doit ruser pour trouver quelque courage). Le café vaudois au bas des escaliers sur la Grand Rue avait été repris quelques mois plus tôt, le nouveau patron l’avait rebaptisé « Chez Jeff ». Tout de même : on gardait en sous-titre la vieille enseigne « Café vaudois » comme nom de jeune fille de l’établissement. L’honneur était sauf pour les habitués. L’antiquaire Moinat, qui avait repris à côté l’ancienne auberge de la Tête noire s’était bien gardé de décrocher l’enseigne de la façade. Je poussai la porte et vis que ma table habituelle, côté fenêtre, était libre, la première à gauche en entrant. Le patron me proposa d’une voix aimable plutôt une table à droite et, une fois n’est pas coutume, j’étais trop dans mes pensées pour improviser une objection. Instinctivement, je regardai vers la table voisine et je reconnus le résident de Rolle Jean-Luc Godard, qui venait de faire la une du journal Le Matin deux jours plus tôt. Sous son portrait, un titre tapageur s’étalait en pleine page, comme une sentence : « Accusé de… » (peut-être d’« antichamanisme », je ne me souviens plus très bien). Sur la photo, il avait vraiment l’air d’un chamane, d’un sanhedrin qui n’en démord pas. Je commandai le plat du jour, un quasi de rôti de porc, miel sauce gingembre et petits légumes. Je n’oubliai pas que le but de cette halte citadine était de me donner du courage, aussi m’offris-je un déci du meilleur rouge, réserve du patron, cépages Diolinor, Garanoir et Galotta. « Vivre bien est encore notre meilleure vengeance contre nos ennemis ». Je pense souvent dans ces cas-là au mot de Bron Waugh, d’autant plus que notre ennemi parfois n’est autre que nous-mêmes, notre pauvre double égaré par l’angoisse. La joie de confire cet ennemi n’en est que plus savoureuse. Je levai mon verre en signe de convivialité à mon voisin de table qui me répondit par un sourire discret. Les quelques fois où nous nous sommes rencontrés furent toujours des épisodes furtifs : quelques mots embarrassés, un sourire timide. Et c’est très bien ainsi. Cette fois, j’eus envie de me lever et de lui dire : « Cher ami, c’est notre double que nous devons vaincre, pas les sanhedrin du Capital ou de la Presse ou que sais-je! » Mais je me tus devant ce beau visage capable encore de montrer de la colère et de l’inquiétude. L’homme inquiet a droit au respect. Comme j’ai l’esprit d’escalier, je pensai à aller mettre un petit mot dans sa boîte aux lettres, comme à l’accoutumée : « Bonjour, je passais par là, voilà ma petite recommandation du jour, bon travail, à tantôt peut-être chez Boccard? » Je remontai jusqu’à sa retraite en empruntant ruelles et venelles par maint tour et détour, saluant mes moutons dans le pré qui s’ouvre sur le passage de la gare et là, surprise. Plus aucun nom ne correspondait à Mijnheer Godard. Un dispensaire avait remplacé la société de production. Un peu désorienté, j’appelai Freddy Buache, l’ami cinéphile, qui me renseigna sur la nouvelle adresse, trois rues plus loin. Je passai devant la maison sans avoir le cœur de m’y arrêter pour écrire et glisser un mot dans la boîte, peut-être parce que nous étions en dehors du bourg, l’inspiration me manquait. Je devais maintenant quitter mon personnage d’espion romantique et adopter un rôle autrement difficile, celui de citoyen responsable. Je montai bravement à Gimel pour répondre devant l’ingénieur géologue du canton d’avoir bétonné les caves de ma propriété sans en référer, sur une parcelle située en zone « sources ».

2 Freddy Buache au Café Romand

Rendez-vous au Café Romand, à Lausanne où toujours flotte dans l’air des effluves de fondue. Il a bien connu « Jean-Luc », la marotte de la Nouvelle vague.

« Nous étions plus ou moins brouillés depuis quelques années déjà, me raconte-t-il en sirotant un déci de Saint Saph’. Ses sœurs me tombaient sur le râble : « Tu pourrais dire quelque chose de gentil sur Jean-Luc ! Pourquoi tu ne cries pas au génie comme tous les autres ? » La petite sœur, elle était installée au Mexique, je la voyais quand j’allais chez Bunuel. L’autre, elle habitait Nyon. Celle-là, je la voyais chez elle.

« Un jour, c’était au Festival de Cannes, en plein mai 68, le jour de la clôture. On était quelques Suisses à s’être excités, on est monté sur un podium dans une salle où tout le gratin du show biz était réuni pour la cérémonie des adieux. Ça n’a pas plu à un producteur qui s’est senti visé par nos sarcasmes. « Qu’est ce que c’est que ces Suisses qui veulent jouer aux anarchistes à Cannes ? », il a commencé par dire. Puis, il est monté vers nous et il a fichu une baffe à Jean-Luc. Ses lunettes ont volé. Il s’est mis à quatre pattes pour les chercher et moi, qui n’y voyait guère plus que lui, par solidarité myopique, je me suis mis aussi à quatre pattes pour l’aider à les chercher, et on était tous les deux en train de tâtonner par terre quand on s’est cogné la tête. Je venais de trouver ses lunettes et je les lui tendis. « Ah ! C’est toi, Freddy ! » Il était content de me retrouver et on a renoué à ce moment là. On était rudement content de ramper entre les jambes de la bonne société parce que les autres Suisses qui étaient restés debouts commençaient à se faire tabasser par le service d’ordre du festival. »

3 Rêverie rolloise

On m’avait dit qu’il allait prendre le café le dimanche matin chez Boccard, à Rolle. J’étais allé m’installer à une des tables sur la petite terrasse qui donnait sur la promenade au bord du lac. On voyait l’île de la Harpe qui se détachait non loin du rivage. Coiffé d’une casquette ornée d’un edelweiss, mes lunettes à verres teintés sur le nez, je feuilletais négligemment le supplément culturel du Matin de Romandie, en levant de temps à autre le nez au-dessus de mon journal, pour voir si rien n’arrivait.

Boris Lehman admirait JLG. Karine, son assistante, lui trouvait des airs de concierge dans l’escalier, fichu en tête et balai à la main, qui se régale à vous réprimander. Toujours ce côté moralisateur des révolutionnaires, pensais-je. Moi, je ne lui pardonnais pas son film sur la Sainte Vierge, sans même chercher à savoir de quoi il s’agissait.

Augustin Dubois avait cependant tenté de me raisonner : « Si on veut relancer Le Lecteur, c’est un sujet rêvé. Réac de gauche, il a tout pour lui, il est aimé et détesté pour les raisons les plus invraisemblables. » J’avais pensé faire quelques photos de lui discrètement, avec mon appareil extra-plat. J’avais déjà les légendes en tête : « JLG boit son renversé au bord du lac, dans une petite ville de la riviera vaudoise; JLG a l’air de s’intéresser à la nouvelle Miss Romandie, qui fait la une de la presse locale; JLG se détend au cours d’une partie de tennis avec le syndic de Mont-sur-Rolle et une journaliste venue spécialement de Paris pour l’interviouver » (un des habitués de son club de tennis m’avait vendu la mèche.)

J’attendis en vain ce matin-là. Je finis par remonter dans la grosse berline que le consul Alain Wuescher m’avait prêtée pour la journée.

« Il faut savoir impressionner les gens que tu vas rencontrer », m’avait-il dit sur un ton plein d’affection et de sagesse.

Je me laissais glisser sur la chaussée, songeant aux événement qui m’avaient entraîné jusque sur ces rivages. Certes, je pouvais me réclamer de la parenté du Rhône voisin, comme Ramuz, cet autre illustre vaudois, mais de son embouchure à sa source, le Rhône m’était aussi vaste que le monde et d’ici à Genève, vingt autres pays se succédaient. Partout je trouvais des attaches et toujours le souvenir vivant m’étreignait.

Je tournais machinalement de la route suisse à la rue du Nord, me remémorant mon entrevue avec la directrice du collège du Rosey, à qui j’avais été proposer, en des temps pas si lointains, un cours d’initiation à la  littérature. « Mais c’est hors programme, m’avait-elle dit. — Mais cela ne peut être que hors programme », lui avais-je répondu d’une voix calme. Et nous nous étions quittés sans un mot de plus. Tout cela à Rolle.

Et maintenant ce JLG que j’essayais de filer pour un article attrape-nigaud qu’Augustin s’était mis en tête d’écrire dans Le Lecteur. Cela faisait déjà plusieurs fois que je passais devant l’immeuble rose sur la petite butte. Mon imagination commençait à s’emballer, un scenario se déroulait maintenant devant moi, je pouvais en suivre les plans qui se chevauchaient à travers le pare-brise.

Je suis dans la lune, comme souvent lorsqu’il m’arrive de conduire une automobile, c’est-à-dire que mes pensées sont ailleurs que sur la route.

Et voilà, JLG sort de chez Boccard, lui aussi est poète à ses heures, il n’a rien vu venir, moi non plus, PAF! Il rebondit sur mon capot, il est à terre. Je sors du véhicule, je me penche vers lui, j’essaie de lui parler : « Je vous attendais chez Boccard, est-ce que vous connaissez le journal Le Lecteur, non, pourtant j’avais écrit dans le premier numéro un grand article sur Truffaut, est-ce que vous avez mal quelque part? » etc.

Autour de nous la foule s’est déjà resserrée et moi je transpire car j’essaie depuis quelque temps de régulariser ma présence dans le canton auprès du Contrôle des habitants. Déjà, je vois les gros titres qui font l’ouverture de la semaine dans la presse lémanique :

« Un requérant du permis B renverse le plus célèbre des Rollois. La voiture, une berline neuve de grosse cylindrée, aurait été empruntée à un ami genevois. Le chauffeur du véhicule, qui se dit journaliste littéraire, a prétendu vouloir suivre le cinéaste dans l’idée d’écrire un article pour son journal, Le Lecteur, dont personne n’a connaissance ici. Il avait, selon nos informations, déjà eu maille à repartir avec le service des infractions à la circulation routière et à la navigation de Nyon. L’enquête est dans les mains de la gendarmerie vaudoise. »

4 Un membre du Comité

Je partageais sa table à bord du vapeur à aube La Suisse, qui croisait entre Nyon et Rolle. Ils étaient un petit groupe d’amis, « Le Comité » s’appelaient-ils, qui se retrouvaient trois fois l’an pour une excursion, dans le grand nord canadien, dans le désert des Maures, dans le Haut Valais ou sur les eaux du Léman.

Il était d’Orléans et sa bonne humeur, son naturel et son franc sens des réalités me firent reconnaître en lui un Français peu soucieux des dogmes du régime.

Il était connu comme un rare artiste pour vous remettre les vertèbres en place et il exerçait son savoir dans un cabinet sur la Croisette, à Cannes.

Il aimait Boileau qu’il citait volontiers. Et qu’aimait-il donc de Boileau? « Les Embarras de Paris, ça c’était de l’information. »

Il avait connu les remous de la guerre d’Algérie et il se souvenait d’un de ses camarades en classe préparatoire, le fils du général Salles, qui dans une action d’éclat avait fait exploser une grenade en plâtre en cours de physique, au lycée, en hurlant : « Algérie française! ». Un voisin de table a entendu l’anecdote, il nous sourit, c’est un Français d’Algérie, et cet homme décent nous raconte comment son père s’était lui aussi épris du rêve colonial, parce qu’il croyait à l’idée d’une mission. Ce Français est neurologue à Lausanne où son chef de clinique a fini sous les verrous pour avoir assouvi sa passion des beaux livres avec les deniers publics. D’ailleurs il a un livre avec lui, Neurological disorders in Famous Artists, une étude clinique sur les troubles neurologiques de quelques écrivains et artistes de renom dont le professeur de médecine à la malheureuse manie bibliophile est co-auteur. Je suis surpris de ne pas y voir figurer le nom de Raymond Roussel, qui avait été suivi par le professeur Jules Janin à l’hôpital de la Salpétrière à Paris. Le mot du psychiatre qui suivit dans ce même hôpital l’écrivain belge André Baillon me revint à l’esprit : « André Baillon n’était pas fou, il souffrait de crises de lucidité aigüe. » J’ouvre le livre et je découvre le cas de Valéry Larbaud, qui, après avoir été frappé d’une attaque, eut ce mot en retrouvant la parole : « Bonsoir les choses d’ici bas. »

Je sors m’aérer sur le pont et je vois la parade des vieux vapeurs de la Compagnie Générale de Navigation qui prend place dans la rade de Rolle. On fait le tour de l’île de la Harpe, les gens nous saluent depuis la promenade sur le quai, c’est une belle après-midi de mai, le ciel est bleu avec des échardes de nuages et le chapeau de Napoléon se soulève comme un clapet poussé par la vapeur, là-haut sur le Mont-Blanc. Je ne peux m’empêcher de songer à Trafalgar tandis que les bâteaux se pavanent comme des paons en dansant sur l’eau avec des gloussements crachés par les cheminées – Ah! la poudre et les jolis canons nous enlevaient bien des soucis en nous offrant de joyeuses joutes, pensai-je. Je me suis allongé sur le banc quand Jacques, l’osthéopathe du Comité, m’a rejoint.

« Tu es dans tes pensées? me demande-t-il.

« Je me demandais si à Cannes tu avais déjà eu l’occasion de grimper les marches, lui dis-je.

« Une fois, me répondit-il. Une patiente m’offrit une invitation une heure avant l’ouverture du palais. J’avais un smoking mais pas les chaussures qui allaient avec. Alors, j’ai improvisé : il me restait un petit pot de peinture noire avec lequel j’avais repeint la balustrade de mon balcon, j’ai utilisé le fond pour peindre mes mocassins et je les ai mis au four dans ma cuisine, le temps de débloquer à cette dame une cervicale.

A propos, ce balcon sur la Croisette fut un autre jour le théâtre d’une joyeuse opération : la descente des eaux de pluie de cet immeuble chic avait explosé au cours d’une forte averse et ce n’était pas précisément des eaux claires qu’on y trouva. Son voisin du dessus, un oriental versé dans la philosophie, avait déplacé ses toilettes pour s’aménager une pièce pour la méditation et il s’était bricolé le raccordement comme il avait pu. La chose avait dégorgé d’étage en étage jusque dans le salon de thé au rez-de-chaussée. Et les odeurs… Les pompiers avaient dû faire un cordon sanitaire autour de l’immeuble.

« C’est Kusturica qui aurait dû planter là sa caméra », me fait le résident de la Croisette d’un air sombre.


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