Revoir Naples

Posted on 31 octobre 2010

Comme d’habitude, tout possédé que j’étais par l’idée de revoir Naples, je repoussais d’heure en heure le moment de partir, ne serait-ce que d’en prendre le chemin. Je décidai de passer une nuit à Vevey, dans la pension où j’ai mes habitudes, afin de prendre mon mal en patience. La chambre, toute en longueur, est au sixième étage d’un vieil immeuble et donne sur la place du Marché. La propriétaire, au téléphone, me demanda si elle devait « tirer la table vers la fenêtre », se souvenant de la disposition que je donnais à cette habitation lors de mes séjours.

Le soir, ayant posé ma valise, j’allai rôder près de la gare, pour m’initier au voyage du lendemain. Mis en confiance par les bruits, les odeurs et les lumières de l’agitation ferroviaire, je me mis à marcher le long des quais où, malgré l’obscurité, on sentait la présence souveraine, divine, des montagnes voisines. On s’entretenait, muets, avec ces puissantes créatures. Le paganisme n’est qu’une métaphore, pensai-je.

Le matin, je sortis dans l’air frais baigné de la douceur d’un soleil automnal. En terrasse de l’auberge, je vis une dame vaudoise d’un bel âge et aux traits nobles aller à la rencontre d’un jeune marginal qui attendait sa bienfaitrice en toussant abominablement, assis à une des tables. Elle arrive souriante, lui offre le petit-déjeuner qu’elle paye directement au serveur. Ils parlent peu et de toute évidence, ils ont l’habitude de se voir. Grandeur de la tranquillité protestante. Après que son protégé se fut éloigné, elle renverse lentement sa tête sur la chaise et un air de béatitude inonde son beau visage qui s’offre au soleil.

A Montreux, quelques pas autour de la gare avant de prendre la correspondance pour Milan. La station élégante de la riviera vaudoise n’en appartient pas moins au canton : un carré de vignes au beau milieu de la ville répand un air naturel, un vent de modestie sur l’ombre des palaces. Il y a comme une morale rigoriste dans ce bout de terre en surplomb qui vient rappeler à l’ordre le paysage à la beauté fascinante.

Adieu, pays de Vaud, mon beau pays, je rentre en Italie, je veux Naples revoir.

En montant en gare de Milan dans l’intercity “La Freccia Rossa”, je me rends compte que je viens seulement d’accepter le changement d’époque — en Italie. L’après 89 (tant 17- que 19-) n’a pas fini de nous surprendre. J’ai connu le capitalisme de l’ère du PCI, bonasse, éminemment personnel et sympathiquement égoïste, à l’ancienne, je fais maintenant connaissance avec le capitalisme… « dépersonnalisant », puisqu’il na pas le droit de dire son nom. Curieusement, avant de partir, je m’étais souvenu du livre de Boris Iampolski, Présence obligatoire*, témoignage sur le cauchemar du monde bolchévique du temps du « chef de la Russie et de toute l’humanité progressiste », auprès duquel toutes les prophéties d’un George Orwell ne tiennent pas, car Iampolski a vécu l’horreur, ou plus simplement, a vécu, tandis qu’Orwell s’est cherché, et trouvé, des émotions fortes, des justifications à ses théories politiques, par définition douteuses. J’avais pris le livre avec moi, à tout hasard.

Un grand livre vous permet de mieux comprendre le réel qui vous entoure, qui fait partie de votre vie. En essayant de faire passer quelques observations sur son temps, sur sa vie intime (et quoi de plus intime que la peur?), l’écrivain a pris des risques et cela se sent à la lecture, qui en devient saisissante. En observant le manège des serveurs au wagon-restaurant de l’ère capitaliste « nouvelle vague » (qui a incorporé dans son canon tous les articles de « la bonté théorique »), je compris que ces travailleurs étaient obligés de jouer un rôle — ils s’obligeaient à une extrême courtoisie, bien au-delà du naturel, afin de prévenir toute tentative d’explication du réel de la part du client. La serveuse, une beauté méridionale, prend les commandes de façon très informelle. En fait, elle ne prend pas de commande. Elle s’informe distraitement des mets qui vous feraient plaisir. Il existe cependant plusieurs types de menus et je choisis le « menù Pasta ricca ». On feint de ne pas prêter attention à mon choix et voilà que l’on passe et repasse des plats les plus variés sous votre nez avec cette interpellation insistante et ambiguë :

« Lei gradisce un pò di pasta? un pò di verdura? un pò di frutta? » — « Un peu de pâtes? de légumes? un fruit? cela vous ferait-il plaisir? » Et à chaque fois je m’enquiers, vaguement inquiet devant tant de générosité : « Menù Pasta ricca? » Et pour toute réponse, j’ai droit à un sourire approbatif quoique légèrement absent. Ce sourire dont on me complimente, j’en reconnais immédiatement l’air de suave hypocrisie : c’est un sourire politique. Comment donc la politique a-t-elle pu se frayer un chemin jusque dans les cuisines d’un wagon-restaurant? me demandai-je. Mais l’admiration l’emporta vite sur la déception. L’homme est grand, « trop grand » pensait Dostoïevski, qui alla jusqu’à demander au Créateur de le rétrécir un peu. Et cette forme de fourberie tout à coup me parut d’une formidable ingéniosité. On peut tout accepter, à condition de reconnaître la nature du péché. La conscience du péché originel, d’une certaine façon, nous ouvre au pardon, nous pousse à l’amitié entre les hommes. Quand vint le moment de payer, la serveuse, qui soupçonnait fortement d’après mes mimiques que j’avais compris le jeu de ce service particulier, hésita et articula d’une voix aussi imprécise qu’elle le put, de cette imprécision professionnelle à laquelle elle était rompue : « Donc, pour vous, il y a eu… — Un menu Pasta ricca! la coupai-je joyeusement du tac au tac. — Mais comment… tenta-t-elle d’une voix faible, vaincue : “deux services de maccaroni, légumes, viande, dessert…” Puis, se ressaisissant soudain, avec un beau sourire, elle trouve la formule expiatoire, reprenant sa respiration : « Va bene, allons-y pour le menu Pasta ricca, pour le reste, ce n’est pas grave, je paierai de ma poche. L’important, c’est que vous soyez heureux! » Devant mon air désarmé, car je suis sensible, elle me lança un glacial : « Je veux que vous soyez heureux, c’est ma récompense. » J’entendis : « C’est ma vengeance. » Le spectacle valait bien l’adition.

« Il est presque impossible de comprendre ce monde du dehors. Il est même difficile de s’y retrouver de l’intérieur : ceux qui habitent ce monde s’y habituent, car il est pour eux le monde unique, le monde effectif, le monde réel. » Voilà ce qu’écrit Ilya Konstantinovski sur le monde décrit par son ami Boris Iampolski, dans le livre qu’il composa à partir de ses cahiers épars après sa mort. Mais quel lien entre le monde de la Terreur staliniste et le nôtre? C’est que nous nous proclamons toujours membres de cette fantomatique “humanité progressiste”, qui n’en finit plus de s’éloigner de l’humanité — des hommes. La comédie que j’ai vu se jouer dans ce wagon-restaurant au nom de la circulation de l’argent et de l’emploi et au nom de la comédie sociale elle-même est la meilleure pièce de théâtre qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps : absurde et comique à la fois. On peut dire de tous les acteurs de la troupe itinérante “Chef Express” qu’ils n’ont pas volé leur argent, à la différence de tant de talentueux participants à la vie littéraire des démocraties occidentales.

(à suivre)

* Boris Iampolski, Présence obligatoire, L’Age d’Homme, 1990.


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