Le Petit Robert ou le catéchisme des masses

Posted on 02 octobre 2010

Hier soir je feuilletais devant un feu de cheminée (l’automne est pinçant de fraîcheur humide sur les bords du Léman) le Petit Robert des noms propres, pour m’amuser, entendons-nous. Car on s’amuse fort en lisant les définitions données par ce dictionnaire où la profession de foi idéologique toute normalienne martèle son credo article après article. Ainsi, à l’entrée « Terreur », on trouve cette jolie préparation servie au lecteur : « nom donné à une des périodes de la Révolution française ». En effet, il fallait y penser. Tout à coup, le fait historique est escamoté dans un effet de prestidigitation par un simple « nom donné » : « Terreur », qui eût pu en l’occurrence tout aussi bien s’appeler Pierre, Paul ou Jacques. « Terreur » n’est donc plus ici une définition qui revendique le plein sens du mot — effroi, horreur, catastrophe humaine — mais une parure, une frivolité linguistique, un petit nom donné à un jeu innocent. Cette méthode d’élimination du sens des mots a été appliquée de tout temps par tous les dictateurs en herbe, par peur du sens ou d’une quelconque morale qui pût mettre à mal leurs certitudes. Les soviets et les national-socialistes, après les jacobins, firent un ample usage de cet exercice d’amnésie qui s’étend, force est de constater, jusqu’à nos jours.

Dans la même veine de jésuitisme militant, on trouve, dans l’article consacré à l’une des icônes de la modernité selon saint Petit Robert, Jean Genêt, cette circonlocution savamment déconstructive de sens : « Dans son œuvre, ce que la société appelle le mal (vol, prostitution, délation, homosexualité) fut érigé en critère esthétique. » Faut-il croire qu’un malheureux brigand pourrait user de tels tours de passe-passe sémantiques pour assurer sa défense? Fourier n’a pas son mot à dire dans le Code pénal, qui reste toujours en vigueur. L’art du sophisme, toléré, voire encouragé à la rue d’Ulm, passe beaucoup moins bien au tribunal de grande instance.

Parmi les autres bonnes références du Petit Robert, on trouve deux autres érotomanes pathologiques, Georges Bataille et le marquis de Sade. Le premier « demande à l’écriture d’être un moyen de provocation, une violence nécessaire »; le second « propose une écriture de la violence et non du plaisir », toujours selon saint Petit Robert.

Enfin je ne pus résister à aller voir si V. S. Naipaul, dont l’œuvre est aux antipodes du catéchisme pointilleux du Robert, apparaissait dans le dictionnaire et à quel traitement il avait droit. Je ne fus pas déçu. « Ecrivain britannique (cela ne commençait pas si mal, Naipaul est en effet un citoyen britannique)… il est considéré avec méfiance par ses compatriotes indiens ou antillais à cause de ses critiques acerbes de leurs traditions. » « Compatriotes indiens ou antillais »? Naipaul serait donc compatriote des Martiniquais et des Indiens? Il aurait un passeport français et un passeport du gouvernement indien en plus de son passeport aux armes du Royaume-Uni? Je doute que le rédacteur du Robert des noms propres puisse être ignorant au point de se tromper aussi lourdement sur le sens élémentaire d’un mot non moins élémentaire, ou bien Normale n’est plus ce qu’elle était. Mais non, je pense que Normale est bien ce qu’elle est : « une école de sophisme, où on dresse les malheureux élèves à devenir des ânes », comme me le confia un jour un de ses anciens disciples, le professeur Pierre Hadot, au Collège de France. Que le Robert et sa grande famille se rassurent : Naipaul est « considéré avec méfiance » pas seulement par ses « compatriotes indiens ou antillais » mais également par ses compatriotes français et anglais (laissons le bénéfice du doute au rédacteur du Robert qui voulait peut-être étendre le sens du mot « patrie » à l’ensemble de la race humaine).  « A cause de ses critiques acerbes de leurs traditions », pour reprendre la formule de l’avocat général robertiste, il fut vilipendé dans cet organe quasi gouvernemental, Le Monde Diplomatique, lorsque lui fut attribué le prix Nobel. Il faut lire l’article sur la Martinique dans La Traversée du Milieu, que Naipaul écrivit il y a cinquante ans, le portrait qu’il fait du préfet de l’île (Stendhal appelait les préfets « les pachas de province »). Voyant la voiture de M. le Préfet escortée de deux motards roulant à vive allure, toutes sirènes hurlantes, à travers la campagne déserte, sans autre raison apparente que de faire remarquer l’importance du fonctionnaire transporté, il en conclut au « mélodramatisme » de l’ordre républicain appliqué aux Antilles. L’analyse qu’il fait de cette île française, du rapport qu’elle entretient avec la métropole, de son passé colonial est d’une finesse et d’une profondeur telles qu’elles sont un matériau de premier choix pour l’intelligence du lecteur français, à qui l’on apporte un peu de clarté. Rien de jamais acerbe en vérité chez Naipaul, si l’on en croit la définition de ce mot dans le Robert des noms communs : « cruel, méchant, qui cherche à blesser, acrimonieux, agressif… » Simplement, cet écrivain se livre volontiers au crime de lèse-majesté et il s’est rendu suspect à ce titre.

A fréquenter le Robert, il faut bien le dire, on y perd son français. Car au fond, ce compost idéologique dont il a fait sa couche n’est guère plus qu’un snobisme intellectuel à la portée du plus grand nombre. Et il est vrai, comme l’écrivait Joseph Roth, qu’ « aucune confusion intellectuelle n’est plus difficile à corriger que le snobisme collectif. » On comprend mieux aujourd’hui cette méthode de Stendhal : lire une page du Code civil chaque matin pour se ressourcer à une langue claire et fuir les maniérismes, ces préliminaires au mensonge. Il est grand temps de traduire en français le dictionnaire anglais du docteur Johnson, pour rappeler la langue du Consul Beyle à la vie. « Nous avons vraiment besoin d’une goutte de sang étranger pour sortir de cette inceste de fermiers dans laquelle nous baignons depuis trop longtemps », me dit un jour une Irlandaise qui se félicitait de l’arrivée dans son île de cette armée d’étrangers venue du monde entier pour donner un nouvel élan au pays. En attendant de nous sortir de cette inceste de normaliens et d’académiciens, que le Dalloz nous sauve!


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