Golders Green Blues | Brussell-express

Golders Green Blues

Posted on 14 octobre 2010

« Tam kharasho gde nas niet », me rappela hier soir avec indulgence Valentina Polukhina à qui je me confiai de mon désir de m’installer quelque temps dans le nord de Londres, quelque part entre Hampstead et Golders Green — « On est bien là où l’on n’est pas » : j’ai toujours cru à cette profonde vérité, ne serait-ce que parce qu’elle nous pousse à aller toujours ailleurs, plus loin.

Je suis revenu dormir à deux pas de la maison où j’occupais une chambre il y a trente ans — une bedsit. Quinze livres sterling par semaine. Par quelque miracle, je les trouvais juste à temps pour payer d’une semaine sur l’autre. La propriétaire m’avait fait jurer que je resterais au moins six mois et j’avais juré sans trop y penser. Trois semaines plus tard, je rencontrai une Napolitaine que je suivis dans son pays. Je n’osai regarder ma landlady dans les yeux en tirant ma valise dans le hall vers la sortie et j’entends encore les mots dont elle me fusilla à bout portant : « Je savais que vous ne resteriez pas un mois ici. »

Chaque matin, je quitte la maison d’hôtes pour aller prendre un café en terrasse par ces belles journées clémentes d’automne londonien et en chemin je m’arrête et passe en revue les offres de locations meublées affichées dans les vitrines des marchands de journaux autour du heath (« lande, bruyère » dit le dictionnaire, mais quand on s’y promène, on cherche encore dix autres mots pour décrire cet espace de verdure où l’on trouve des bois, des prés, des sentiers, des étangs). Dans la maison d’hôtes, il y a un Israëlien et un Russe qui passent leur temps à traîner en jogging dans les parties communes, montant et descendant les escaliers, arpentant le couloir, endroits où l’on capte le mieux, connectés à leur ordinateur portable avec des écouteurs dans les oreilles. Je saisis sans le vouloir des bribes de ce qu’ils disent dans un micro. Il est question « d’occasion à ne pas manquer », « de contact qui ne répond pas », « d’argent qui aurait dû arriver ». Sous leur air préoccupé, ils n’oublient pas d’être rassurants : « dis à maman de ne pas se faire du souci » — le genre de phrase qui vous met instinctivement en souci. Ils ont l’air vraiment décidés à y arriver et je crois bien qu’ils y arriveront. Pourquoi pas moi? Nous ne sommes pas dans le même domaine, il est vrai, mais la littérature, qui demande des miracles, les voit surgir peut-être plus souvent qu’ils ne s’offrent dans les affaires immobilières ou le commerce du hareng fumé, domaines que j’ai par ailleurs explorés. L’Israëlien, le Russe et moi, on cherche à se loger à la semaine, pour avoir plus grand et moins cher, même si en général dans ce quartier de Londres, ça reste toujours plutôt petit et assez cher. Les autres occupants de la maison d’hôtes sont des touristes, des Hollandais, des Français, voire des Anglais qui viennent passer quelques jours, rentrent le soir de leurs visites aux musées ou de leur shopping, l’air fourbus mais détendus. Ils savent d’où ils viennent et ils savent qu’ils y retourneront. Nous, on essaie d’imaginer, on voudrait y croire. On ne peut pas dire que la foi nous manque. Ai-je vraiment cinquante-quatre ans? J’ai l’impression de revivre les mêmes espoirs qu’à vingt ans, avec à peine plus d’expérience.

De Hampstead, on est à Golders Green en une demi heure de marche, ou dix minutes avec le bus 268 ou encore cinq minutes en métro sur la ligne nord. Je pratique les trois moyens pour me déplacer selon mon humeur, le moment et le temps qu’il fait. Hier soir j’ai marché jusqu’en haut de la colline du Heath, puis j’ai amorcé la descente au petit trot. Arrivé sur la Golders Green road, j’ai repris un pas plus lent, me laissant distraire par les enseignes des commerces aux caractères latins, cyrilliques, arabo-persans et hébraïques — cafés des nouvelles chaînes italiennes, salons de coiffure, agences de voyage, épiceries orientales, restaurants de cuisine turque, chinoise, indienne — jusqu’à la maison de Valentina, derrière l’église baptiste, qui s’imbrique en partie dans un centre culturel juif. Elle était en train de préparer un borchtch dans la cuisine. L’odeur de cette soupe a pour moi la force d’un rite religieux. C’est l’odeur de la famille, de la vie, de la joie, de l’amour — et qu’est-ce d’autre que la religion, sinon un peu de chou et de betterave qui mijotent sur un feu? Le fumet a attiré Daniel Weissbort, le mari de Valentina, qui est descendu de son bureau à l’étage, où il écrit ses mémoires. « Chaque homme devrait écrire ses mémoires, sans se soucier qu’ils soient publiés ou pas », s’excuse-t-il presque. J’ai lu avec bonheur From Russian with love, ses souvenirs de traducteur d’un client difficile, Joseph Brodsky. « Parfois, se souvient-il, quand je discutais avec lui du choix d’une tournure anglaise de tel ou tel passage, je me demandais si je n’aurais pas mieux fait de garder ce travail dans l’atelier de confection de mon père, à Leicester. J’étais un directeur, pas le directeur, note bien. Il y avait une bonne entente entre les ouvriers et les directeurs. Je leur disais ce qu’ils devaient faire et eux me disaient ce que j’avais à faire. » Sur la table traîne un gros livre de conversations avec le poète irlandais Seamus Heaney. Il a la forte allure d’un couronnement, d’une stèle portative. Je le feuillette distraitement et je tombe sur une mention du poète russe « anti-establishment » Evgueni Yevtushenko. Il me semble que ce statut est une des places réservées par l’establishment à quelques-uns de ses membres méritants. Quand Joseph est revenu de son exil du Grand Nord, raconte Valentina, Yevtushenko en personne était venu l’accueillir et avait même enlevé sa veste pour la lui offrir. Devant l’air gêné de son camarade de lettres, il lui demanda d’une voix légère, qui se voulait réconfortante : « Voyons, Iosif, dis-moi un peu ce que tu penses de ma poésie? — Gavno, avait répondu tranquillement Brodsky — de la merde. Yevtushenko fut soufflé de sa réponse : — Ça ne te gêne pas de me balancer ça comme ça? » « Ils ont dû inclure cette anecdote dans le volume qui lui est consacré de la série “bez pedestal” — c’est une nouvelle collection chez l’éditeur Azbouka, commente Valentina. C’est une façon de mettre au pilori tous les grands poètes : Akhmatova, Tsvetaïeva, Mandelstam, Pasternak, sous prétexte de les détrôner de leur “piédestal”… »

Quand Joseph fut invité dans les années septante à faire une lecture à l’université de l’Iowa, il fit largement usage d’un des privilèges accordés aux hôtes poètes, à savoir la libre utilisation du téléphone. « Il laissa une note faramineuse, après avoir passé la nuit à appeler amis, parents et connaissances aux quatre coins de la Russie », se souvient Daniel, l’air ravi, qui l’avait accompagné dans cette lecture à l’époque.

« On peut piller les institutions, elles sont faites pour ça, dit doctement Valentina. Mais les amis, c’est autre chose. Yevtushenko me laissa une énorme facture de téléphone après que je lui eus prêté mon studio à Chelsea. Quand je lui ai rappelé cette indélicatesse en le revoyant à Moscou quelques années plus tard, il s’est exclamé sur un air de grande indignation : “C’est comme ça que vous êtes devenus en Occident? Mesquins à ce point?” Joseph lui était un parfait gentleman, il ne m’a jamais laissé payer une seule fois au restaurant, c’était insupportable. Si j’insistais, il mettait un terme à la discussion avec une formule imparable : “Rumenski ofizer…” » « Un officier roumain n’accepte pas d’argent d’une femme? » Qu’est-ce que c’est que cette histoire, Valentina? L’histoire, la voilà : un officier roumain va au bordel, fait ce qu’il a à faire avec la dame de compagnie et, au moment où celle-ci le voit prêt à s’en aller, elle lui rappelle : “Et l’argent?” « Rumenski ofizer… » (bien rouler les r). On est en pleine soirée de spletni, d’anecdotes, et même si l’anglais domine dans la conversation, on parle russe de toutes les façons, dans n’importe quelle langue. Nous évoquons les critiques assassines que peuvent parfois subir les auteurs, comme celles post mortem auxquelles eut droit Brodsky, ou plus récemment Naipaul, encore convalescent, qui puent du désir de se venger de l’intelligence. Se rebeller contre l’intelligence est une bonne chose, mais les dieux ont accordé cette antidote à l’intelligence elle-même, non au démon de l’envie. « Ted Hughes aimait dire qu’il ne lisait jamais les critiques, il les mesurait, se souvient Daniel avec affection. Il disait qu’en général, si les critiques étaient longues, il était à craindre qu’elles fussent mauvaises. »

Un jour, se rappelle Daniel, quelque promoteur des lettres de l’université de l’Iowa eut l’idée d’inviter l’éditeur anglais Al Alvarez, qui dirigeait de manière très inspirée le domaine de la poésie européenne chez Penguin. Alvarez improvisa une conférence sur le sujet du suicide dans l’histoire de la littérature. Brodsky était présent, qui devait au bon goût d’Alvarez d’avoir publié un de ses premiers recueils de poèmes en dehors de l’union soviétique. Ça ne l’empêcha pas d’exprimer tout son dégoût devant le public et le conférencier. « Tu comprends, nous qui avons grandi dans le monde soviétique, nous ne pouvons pas comprendre le suicide par passion, par dépit amoureux, par dépression, me dit Valentina. Nous ne pouvons pas nous permettre ce luxe. — Mais Maïakovski? hasardai-je. — Maïakovski, comme Tsvetaïeva et comme tous les autres, me répondit-elle cinglante, s’est suicidé à cause de la répression politique. A ce moment, j’ai envie de me laisser aller à la plus extrême naïveté, parce que même si je crois comprendre, je ne comprends tout de même pas, je ne veux pas, ou je ne peux pas comprendre. — Mais n’était-il pas épris corps et âme de la révolution, du communisme? Valentina me sourit pleine d’indulgence, comme on sourit à un enfant qui pose une question folle. — Ecoute, comment dire? Il était beaucoup trop à gauche pour le régime, si tu veux. Il croyait au langage. Le pouvoir se méfiait du langage. La grande force de Brodsky, c’est d’avoir introduit dans sa poésie jusqu’au jargon du parti — pour en reconnaître l’existence et le dépasser en même temps. » Ce jargon, mélange de vulgarité, d’obtusité — et de calcul de la plus extrême prudence pour garantir ses privilèges s’était introduit dans les consciences occidentales depuis longtemps, j’en fus persuadé depuis le jour où je découvris la poésie, à Londres, en lisant les poètes russes et anglais. Leur voix était aux antipodes de l’opportunisme politique qui sévissait parmi les hommes. Nous étions tous des soviets, autant l’admettre, cette confession était le premier pas à faire pour retrouver notre place dans l’humanité. Valentina me donna le meilleur exemple de ce jargon avec cette anecdote. Elle dut passer un examen pour entrer à l’université Lumumba de Moscou, dans les années soixante. L’examen oral portait sur l’histoire du parti et les décisions prises par cet organe suprême au dernier congrès. « Je n’avais pas la moindre idée de ce que l’on me demandait ni de ce qu’il fallait dire, me confia-t-elle. Je me suis mise alors à broder sur tout ce que j’avais entendu — j’ai inventé littéralement tout ce qui me venait à l’esprit en mettant bout à bout des formules, des slogans dans la bouche des uns et des autres, pays socialistes, tiers-monde, fraternité, révolution, antifascisme… Cela ne pouvait pas avoir changé, me disais-je, c’était toujours la même chose que l’on répétait sans rien y comprendre depuis Lénine et Staline et Kroutchev… et tu sais quoi? J’ai eu la note maximale et les félicitations du jury. — Valentina, tu ne me prendras pas pour un fou si je te dis que cette situation, nous la vivons aujourd’hui en occident, qu’elle nous empêche de vivre? Que c’est par là que nous devons commencer — nous libérer par le langage, croire à sa force? » Mais Brodsky lui avait déjà répondu sur cette question : « Valentina, écoute-moi, lui dit-il un soir, le langage est indestructible, il ne peut pas mourir, il est trop grand, il a été créé par Dieu. » Etre humain, c’est pouvoir parler à son semblable sur le ton de la prière. Et l’humain, la prière, c’est ce que les soviets — les savoks comme on les appelait — les poubelleurs d’hier et d’aujourd’hui, de l’est et de l’ouest, ne peuvent tolérer.


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